vendredi 20 mai 2022

Petit poisson

C'est fou ! La pandémie de coronavirus n'avait pas encore démarré quand Chad Hartigan, cinéaste irlando-américain, tourna un film demeuré inédit dans les salles françaises: Si je t'oublie... je t'aime. Vous aimez les mélodrames ? En voilà un qui pourrait vous plaire ! Info: c'est l'adaptation d'un roman de science-fiction, signé Aja Gabel.

Emma et Jude se rencontrent par hasard et tombent vite amoureux. Leur bonheur simple et sincère se trouve menacé par une maladie d'envergure internationale, dont les victimes perdent toute mémoire de ce qu'ils ont vécu avec leurs proches. C'est un effondrement soudain pour quelques-un(e)s et une lente décrépitude pour d'autres. Dans le cas de Jude, il semblerait que ce soit bel et bien progressif. Assez en tout cas pour qu'Emma garde l'espoir d'éviter l'inéluctable. Voilà... sur la base de ce pitch, je pense que vous avez déjà un début d'idée sur la conformité de Si je t'oublie... je t'aime avec vos goûts. Quant à moi, je dois vous dire que j'ai apprécié ce long-métrage mélancolique et le fait qu'il ne charge pas trop lourdement la mule émotionnelle. C'est une histoire triste, oui, mais jamais larmoyante. Les acteurs ont su trouver un joli équilibre: mention toute particulière au duo principal, Olivia Cook et Jack O'Connell, que j'ai découverts. Surprise: la présence de Soko, actrice et musicienne made in France. Le hasard qui m'a amené vers ce film aura plutôt bien fait les choses !

Si je t'oublie... je t'aime
Film américain de Chad Hartigan (2021)

Pourquoi ce titre à ma chronique ? Parce que c'est aussi celui du film traduit de la version originale. Vous comprendrez tout... en le voyant. Cette belle histoire d'amour menacée d'oubli m'en a rappelé une autre que j'aime beaucoup: celle d'Eternal sunshine of the spotless mind. J'ai envisagé aussi d'autres parallèles possibles avec Les revenants et/ou L'angle mort. Avec la petite touche fantastique qui fait plaisir !

jeudi 19 mai 2022

Au-delà du record

Vous avez remarqué ? Aujourd'hui, cela fait pile un an que les cinémas ont rouvert. J'ai atteint (et même dépassé) la barre des 78 films vus en salles depuis le 19 mai 2021. L'année flottante battrait le record que j'ai fixé sur une année civile - 78 séances, donc, établi en 2017. C'est peut-être un détail pour vous. Pour moi, ça veut dire beaucoup !

Le paradoxe amusant est que, tous supports confondus, mon rythme actuel pour 2022 est légèrement plus faible que celui de l'année dernière. Il faut dire aussi que j'ai d'autres obligations par ailleurs. Rassurez-vous: j'ai toujours quelques sorties récentes "sous le coude" pour nourrir mon appétit de cinéma quand il se réveille brutalement. Je dois même dire qu'il ne dort jamais vraiment, mais vous le savez aussi bien que moi, pas vrai ? Ces jours-ci, il est d'ailleurs probable que je jette un oeil à ce qui se passe à Cannes, où le 75ème Festival a commencé depuis mardi (avec un jury présidé par Vincent Lindon). Et demain, promis, je reviens évoquer un film inédit sur nos écrans...

mardi 17 mai 2022

Une enfance irlandaise

La guerre en Ukraine ? Médiatiquement, elle fut d'abord une "crise". Celle qui opposa la France à sa colonie ? On parla des "événements" d'Algérie. Au rayon des euphémismes, nos chers amis anglo-saxons appellent "troubles" la rivalité sanglante entre unionistes protestants et républicains catholiques nord-irlandais, dans les années 70-80-90...

Aujourd'hui âgé de 61 ans, le réalisateur britannique Kenneth Branagh passa une partie de son enfance en Ulster. Il s'est aujourd'hui inspiré de ses souvenirs pour construire un film - Belfast - sur ces décennies terribles, qui virent périr 3.500 personnes (dont la moitié de civils). Audacieux, le cinéaste choisit de raconter cette histoire à hauteur d'enfant: il en résulte un long-métrage aigre-doux, qui ne dit rien d'absolument exhaustif sur les causes et les conséquences du conflit. L'idée est plutôt d'expliquer comment une famille résolument attachée à son cadre de vie a finalement été contrainte de tout abandonner derrière elle pour avoir une chance de s'en sortir sans dommage. Pareil scénario peut certes faire écho à beaucoup de situations vécues dans d'autres pays, en d'autres temps ! Pas sûr que ce soit l'objectif...

Pour tout dire, Belfast ne se départit jamais d'une certaine légèreté. Les drames que traverse le petit Buddy, héros du film, n'apparaissent qu'au second plan (ou presque). Le choix d'une image en noir et blanc apporte aussi une distanciation que l'on peut de fait juger salutaire. La quasi-totalité de la troupe des comédiens ressemble à un groupe d'hommes et de femmes heureux et solidaires, que la misère sociale touche sans accabler - parce qu'ils se protègent les uns les autres. L'idéalisme du propos est encore renforcé par une photographie soignée et une bande originale de bon aloi, qui enchaîne les tubes autour du très pop Everlasting love des Anglais de Love Affair (1968). Tout ce sucre peut déplaire aux spectateurs exigeants, mais je dirais qu'un peu de douceur ne fait pas de mal. Une affaire de dosage, oui...

Belfast
Film britannique de Kenneth Branagh (2022)

Compte tenu du sujet, je ne m'attendais pas à un film aussi tendre ! Et c'est ma foi une assez bonne surprise, d'où mes quatre étoiles enthousiastes et sincères ! Toutefois, la comparaison avec Billy Elliot qu'ont pu faire certains critiques me paraît plutôt à côté de la plaque. Pour rester lié avec le conflit irlandais, Ken Loach (Le vent se lève) ou James Marsh (Shadow Dancer) peuvent convenir. Un autre style...

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Envie de prolonger la discussion ?

Vous pourrez également le faire en rendant visite à Pascale et Dasola.

lundi 16 mai 2022

La nuit, les motos

Les liens de sa famille avec l'industrie du cinéma sont incontestables. Léa Seydoux est-elle pour autant une banale fille à papa, sans mérite artistique particulier ? Pour mieux en juger, j'ai regardé Belle Épine. Elle avait 24 ans quand le film a été présenté au Festival de Cannes. C'était - déjà - sa treizième apparition sur grand écran. Un joli score !

Fin des seventies. Prudence a 16-17 ans et vit seule dans un appart' de la banlieue parisienne. Sa mère est morte, son père parti. L'ado sèche les cours et croise une autre fille, Maryline, voleuse à la tire. C'est ainsi qu'elle découvre l'existence d'un point de rassemblement nocturne pour les jeunes de la marge: le récent marché d'intérêt national de Rungis, théâtre alors de courses de motos clandestines. Prudence en oublierait presque son prénom ! Ce cinéma de la réalité reconstituée peut déplaire: les enjeux de Belle Épine sont modestes. Néanmoins, ce premier film d'une réalisatrice tout juste trentenaire reçut plutôt, à l'époque, un bon accueil. La jeune garde du cinéma français y est bien représentée avec notamment, outre Léa Seydoux, Anaïs Demoustier, Nicolas Maury, Swann Arlaud et Guillaume Gouix. Sombre, j'ai trouvé que le film rendait bien compte d'un mal-être fréquent - et à vrai dire insaisissable - chez les adultes en devenir. Coupée du glamour qu'elle peut incarner désormais, l'actrice principale montre d'assez belles qualités ! Il faudrait ne jamais juger trop vite...

Belle Épine
Film français de Rebecca Zlotowski (2010)

Anecdote: cet opus reçut un prix Louis-Delluc et valut à Léa Seydoux une nomination au César du meilleur espoir féminin. Il n'y a pas lieu d'en faire un incontournable, mais j'insiste: je l'ai plutôt apprécié. L'adolescence solitaire est aussi centrale dans Rosetta, un film social autrement plus intense (avec une impressionnante Émilie Dequenne) ! Mais, à la lisière de ce thème, je crois que ma préférence va à Ava...

samedi 14 mai 2022

Opposition

J'aime bien le duo Benoît Delépine / Gustave Kervern. Je suis content d'avoir vu leurs dix films - quatre grâce au DVD et six en salles. J'avoue que le dernier m'a déçu: la bande-annonce d'En même temps est assez rythmée, mais le long-métrage, lui, m'a paru mollasson. Comme si l'alchimie ne fonctionnait pas entre les deux têtes d'affiche.

Il faut sans doute dire aussi que Vincent Macaigne et Jonathan Cohen n'étaient encore jamais entrés dans l'univers particulièrement déjanté des ex-trublions du Groland (à l'inverse d'autres visages "récurrents"). Macaigne, en fait, reste relativement proche de son registre comique habituel et, malgré une légère transformation physique, fait le job dans le costume d'un maire écolo trop radical pour être sympathique. Cohen, lui, semble moins exubérant que d'habitude et un peu bridé. Souhait des réalisateurs ou évolution de son jeu ? Je n'en sais rien. L'ennui, c'est qu'il ne me convainc pas vraiment avec ce ton nouveau. Son personnage - un autre maire, de droite et donc un peu escroc - aurait pu mériter d'y aller plus à fond dans le grand n'importe quoi ! En même temps imagine les deux élus antagonistes bien incapables de se séparer depuis qu'un groupuscule de féministes anti-patriarcat les a littéralement collés l'un à l'autre. Et c'est drôle ? Oui, vraiment. Seulement, le film se réduit parfois à un défilé des ami(e)s des gars qui rigolent derrière la caméra. Meilleure chance une prochaine fois...

En même temps
Film français de Benoît Delépine et Gustave Kervern (2022)

Aïe ! Je suis sévère, aujourd'hui, avec ce film finalement inoffensif. C'est vraiment facile à résumer: malgré ses deux élus de personnages et son titre macroniste, je ne l'ai jamais vu comme le pamphlet ironique auquel j'avais pensé avoir affaire. Et c'est bien dommage ! Ben et Gus sont des gentils, OK, mais je les ai trouvés mieux inspirés avec Louise-Michel ou Le grand soir. Allez, les mecs, sans rancune...

jeudi 12 mai 2022

Méchants, mais pas trop

Autant en rire: vers la fin de l'année, je pourrai dire que mon corps héberge quatre enfants de douze ans. L'autre jour, je crois plutôt qu'ils étaient... douze de quatre ans pour aller voir Les bad guys. Aucun regret: ma schizophrénie cinémaniaque s'entretient gentiment. Quant au film, ma foi, il était bien adapté pour un samedi à la cool...

Le pitch ? Monsieur Loup dirige une équipe chic et choc de brigands assumés: ses vieux potes Piranha, Requin, Serpent et Tarentule. Spécialité: le vol, sous toutes ses formes, d'objets très hétéroclites. Plus encore que priver les honnêtes citoyens de leurs possessions légitimes, le chef de bande aime narguer la police et, de facto, passer pour le plus filou d'entre les filous auprès des braves gens apeurés. L'ennui, c'est que l'arrivée d'un nouveau gouverneur - une renarde - pourrait contrarier les plans de Loup, prêt à tout tenter pour dérober un trophée destiné à un bienfaiteur public, incarné en cochon d'Inde. Derniers nés du studio Dreamworks, Les bad guys n'inventent rien d'extraordinaire, mais assurent côté fun: pile ce que j'attendais d'eux. Certes, pour un grand (?) garçon comme moi, c'est un brin régressif...

Cocorico ! Ce film américain a été réalisé par un Français de 41 ans ! L'intéressé est le tout premier de nos compatriotes qu'une société made in USA honore d'une telle responsabilité. Force est de constater qu'il est parvenu à imposer sa patte: j'y vois une très bonne nouvelle pour l'image de la France auprès des milieux artistiques étrangers. Aujourd'hui, l'une de ses anciennes écoles - Émile-Cohl, à Lyon - témoigne de son parcours et salue son succès: c'est significatif, non ? Avant cela, Pierre Perifel aura passé quatorze ans sur des projets moins personnels: c'est ce qui me fait dire qu'il mérite sa réussite. Les bad guys auront par ailleurs fait le dos rond et résisté à la crise sanitaire, même cela n'a pas toujours été aussi facile pour le film. N'hésitez pas à aller le voir sur grand écran si vous en avez la chance !

Les bad guys
Film américain de Pierre Perifel (2022)

Un délire entre Reservoir dogs et les Ocean's, sauce "dessin animé" ! Ai-je encore besoin de répéter que j'ai passé un moment très sympa avec ce programme 100% garanti sans prise de tête ? J'ose supposer que non. Je veux donc en profiter pour vous conseiller d'autres opus d'animation jugés efficaces: Zootopie, Fantastic Mr. Fox et Arrietty. Dans le désordre ! Et parce qu'on y parle aussi de flics ou de voleurs...

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Et pour finir sur une note encore meilleure...

Je vous signale l'existence d'une (mini-)chronique du film chez Dasola.

mercredi 11 mai 2022

Jacques...

Je l'ai déjà dit ici: je n'aime pas les nécrologies. Je conçois très bien qu'on puisse vouloir rendre hommage à un(e) défunt(e), mais le côté sirupeux et/ou systématique de la démarche peut me gêner, parfois. N'empêche: lorsque j'ai revu - et d'abord entendu - Jacques Perrin dans le film que j'ai présenté hier, ça m'a "fait quelque chose". Oui...

Décédé le 21 avril dernier, le grand acteur-réalisateur-producteur avait dit du cinéma qu'il "précise le regard qu'on a sur les choses". C'est ce qu'il avait soutenu lors d'une rencontre à la Cinémathèque française, tout en ajoutant: "Il est une arme qui a beaucoup de force. Il frappe directement le coeur (...) et laisse une trace indélébile". C'est un propos dans lequel je me retrouve bien: "J'aime cette arme faite de sincérité, de talent - et pas forcément de discours magistral". Jacques Perrin me manquera, probablement. L'adolescent que j'étais se souvient du phénomène Microcosmos, le documentaire qu'il avait produit, consacré aux petites, toutes petites bêtes. 1996...

D'autres vous parleront sans doute mieux de lui que je ne le fais aujourd'hui. Je ne le connais à vrai dire que comme un bel homme aux cheveux blancs et pour une toute petite partie de sa carrière. Ainsi, L'étrangleur, L'honneur d'un capitaine et Le crabe-tambour remontent à la surface. L'écume des jours, aussi, dont les images me reviennent, un peu floues, quand je consulte la page Wikipédia. Cinema Paradiso, enfin, et les baisers de sa magnifique scène de fin. Je n'oublie pas La 317ème section, Les demoiselles de Rochefort, La fille à la valise ou Le désert des Tartares, que je cite en sources supposées de plaisirs futurs. Jacques Perrin est bien vivant, en fait. J'imagine qu'il n'a même pas besoin de moi pour faire sa promotion. C'est pourquoi j'arrête là ! Et demain, je vous parlerai d'autre chose...

lundi 9 mai 2022

Des vies à défendre

Les noms de Dewayne Johnson ou d'Edwin Hardeman vous disent-ils quelque chose ? Ils font partie des rares citoyens américains parvenus à s'attaquer au groupe Monsanto, géant de l'industrie chimique accusé de produire un désherbant cancérogène. Une histoire assez similaire est racontée dans Goliath, un film français - sorti le 9 mars dernier...

Frédéric Tellier, coscénariste et réalisateur, est talentueux et malin. D'emblée, il indique que les situations et personnages qu'il va décrire sont fictifs, mais en ajoutant aussi que leur ressemblance avec le réel n'est "ni fortuite, ni involontaire". Je peux sûrement parler de cinéma militant face à ce long-métrage ambitieux. Il dit tout de l'importance que les lobbies peuvent avoir (ou ont ?) quand le pouvoir politique réfléchit à réglementer une activité quelconque. Vous aurez compris qu'il s'agit ici, très précisément, de l'usage de substances dangereuses dans le monde agricole, à seule fin d'obtenir des rendements élevés. Goliath multiplie les personnages et parvient à les faire interagir avec force. Quand ils se croisent, cela fait toujours des étincelles. Notez que le scénario, lui, s'avère parfaitement limpide tout du long !
 
À défaut de vous le montrer, je peux bien vous révéler que c'est l'idée de voir Pierre Niney dans le rôle du "méchant" qui m'a d'abord attiré. Aussi bon que d'habitude, le comédien livre une redoutable bataille cinématographique au "gentil" qu'incarne son pote Gilles Lellouche. Emmanuelle Bercot, prise entre les deux, se montre convaincante dans un rôle de femme révoltée qui sied bien à son tempérament d'actrice. Du point de vue du casting encore, le plaisir est indéniable grâce notamment à Marie Gillain, Laurent Stocker et Jacques Perrin. Attention: je ne prétends pas que Goliath soit dépourvu de défauts. L'esprit frondeur qui l'anime évolue sur une ligne de crête: sans céder à la caricature, il ne parvient pas totalement à se détacher des partis pris. Autre bémol: quelques scènes jouent un peu trop sur nos cordes sensibles. Fort heureusement, rien de tout cela n'est rédhibitoire. Même un rebondissement très improbable n'a pas gâché mon plaisir...

Goliath
Film français de Frédéric Tellier (2022)

Un long-métrage partisan, certes, mais intelligent: deux heures utilisées à bon escient et sans temps mort véritable. Je crois avoir lu que certains parlaient d'une structure de scénario "à l'américaine". Bon... admettons. Sur le sujet écolo, vous pourrez certes comparer avec Promised land - ou revenir à Silent running, jugé précurseur. Dans un autre genre, voyez aussi le premier de Tellier: L'affaire SK1 !

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Et pour prolonger le débat...

Je vous invite également à lire les chroniques de Pascale et Dasola.

samedi 7 mai 2022

I comme...

Certain(e)s d'entre vous auront peut-être déjà complété le titre lacunaire de ma chronique d'aujourd'hui et s'attendent à lire un texte consacré à un film d'Henri Verneuil, avec Yves Montand dans le rôle principal. Désolé: mon Icare de ce week-end n'est autre que le héros crétois aux ailes brûlées par le Soleil. En version... luxembourgeoise !

Carlo Vogele, ancien de l'École des Gobelins passé comme animateur chez Pixar, est donc revenu sur le sol européen pour son premier film personnel. Ici, le personnage mythologique auquel il redonne vie apparaît d'abord comme un enfant insouciant. Il est fasciné par l'art ésotérique qu'invente son père, Dédale, afin de satisfaire le roi Minos et son épouse, la reine Pasiphaé. Vous connaissez la légende qui veut qu'un labyrinthe fut ainsi construit pour y enfermer une créature féroce et dangereuse, à laquelle on offrit alors régulièrement des fils et filles de Grèce en sacrifice, afin d'apaiser son courroux supposé. Cette histoire, Icare - mon film du jour - la reprend et la transforme pour faire du Minotaure le seul ami du jeune héros (et inversement). Après tout, on croit volontiers qu'ils aient sensiblement le même âge. Le mieux que j'ai à faire est de taire la raison de cette complicité instinctive, laissant Carlo Vogele vous la révéler et raconter la suite...

Il est temps que je vous parle de la technique, vous ne pensez pas ? Sur le plan visuel, Icare est une belle réussite, mais je dois préciser que l'animation n'est pas des plus fluides - ce qui n'a rien de gênant. C'est bien simple: tout au long de la projection, j'ai apprécié un style particulier, éloigné de ceux qui font la notoriété des grands studios. Cette absence de rendus réalistes répond à une envie du réalisateur d'inventer une oeuvre porteuse d'une identité propre. Et c'est réussi ! Tant mieux: un peu d'originalité ne fait pas de mal. J'ai noté ensuite que Carlo Vogele semblait prendre du plaisir avec ce type de projets. Au petit jeu de la comparaison, le jeune auteur - il est né en 1981 - explique qu'aux États-Unis, ce qu'il appelle "la culture du blockbuster" entretient des processus de validation "à rendre fous les animateurs qui doivent recommencer... encore et encore". Rien de tel ici, donc. "J'ai fait le film que j'aurais aimé voir quand j'étais petit", assure-t-il.

Icare
Film (franco-belgo-)luxembourgeois de Carlo Vogele (2022)

L'animation n'échappant pas aux suites, je vous conseille vivement d'accorder un peu de votre temps (ou attention) à cet opus original. Avec mes rares connaissances en mythologie, il m'a surpris et séduit. C'est peut-être parce que les vieilles légendes ne trouvent que peu d'échos sur le blog (même si j'ai un bon souvenir d'un "vieil" Ulysse). Avez-vous d'autres suggestions ? Je reste bien évidemment à l'écoute.

jeudi 5 mai 2022

Un pas de côté

Ce constat d'évidence pour commencer: film après film, je suis fidèle au cinéma de Cédric Klapisch. Que je veuille voir En corps en salle ressemblait dès lors à la perpétuation d'une - bonne - vieille habitude. Même si je m'y sens moins réceptif qu'à mon adolescence, je continue d'apprécier les longs-métrages de celui qui aura 61 ans cette année...

Une fois encore, le fondateur de la société Ce qui me meut nous parle d'une jeunesse en construction. Non ! Pour être juste, je dirais plutôt qu'il est question d'une reconstruction: celle d'Élise, 26 ans, danseuse classique grièvement blessée à la cheville après un grand saut raté. Habituée à tirer sur la corde, la jeune femme est toutefois obligée d'admettre qu'elle a des limites physiques et que toute précipitation dans son parcours de rééducation pourrait la priver de sa passion artistique... pour toujours ! Alors Élise, inquiète mais persuadée qu'elle est loin d'avoir dansé son dernier pas, s'accroche à son rêve. Inutile de tergiverser: En corps est un film porté par l'optimisme. Typiquement le genre d'histoire qui me fait dire "C'est du cinéma !" aux fâcheux qui s'amusent à pointer les facilités et invraisemblances.

En corps
a bien des défauts, évidemment, mais me laisse convaincu comme à chaque fois que Cédric Klapisch aime ses personnages. Certains sont un peu fragiles, à l'image ici d'un père (Denis Podalydès) assez caricatural ou d'une marraine de contes de fées (Muriel Robin) au comportement parfois discutable. Ce n'est peut-être pas un hasard s'il s'agit des "vieux", incarnés par des comédiens au statut confirmé et jusqu'alors éloignés de la galaxie Klapisch: je ne suis pas persuadé qu'en plus d'être un bon révélateur de talents, l'ami Cédric soit doué pour diriger avec la même efficacité des acteurs très expérimentés. Notons toutefois une chose: quelques interprètes passent toujours d'un film à l'autre, à l'image ici de Pio Marmaï, jubilatoire en cuistot déjanté, et François Civil, touchant en kiné intimidé par sa patiente. Logique: Marion Barbeau, connue comme première danseuse à l'Opéra de Paris, est très mignonne et naturelle. C'est avec un juste mélange d'engagement et de retenue qu'elle passe le cap de son premier rôle au cinéma. Autant le dire tout net: j'espère dès lors l'y revoir bientôt !

En corps
Film français de Cédric Klapisch (2022)

Introduit par une superbe scène (muette) de ballet, ce film attachant n'a pas toujours la même virtuosité, mais a répondu à mes attentes. Faute de progresser, l'homme derrière la caméra reste plutôt constant et fidèle à lui-même: j'ai envie de dire que ce n'est déjà pas si mal. Maintenant, pour l'art chorégraphique lui-même, La danseuse et Yuli ont sûrement plus d'intensité ! Comme l'étincelle d'Une joie secrète...

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Vous lisiez ? Eh bien, cliquez, maintenant !

Pas d'hésitation: c'est le meilleur moyen de lire aussi l'avis de Pascale.

mercredi 4 mai 2022

Sète, un couple

Agnès Varda, épisode 3: pour clore ma mini-rétrospective, j'ai choisi de regarder La Pointe Courte, le tout premier film de la cinéaste. J'imagine qu'on peut parler d'une oeuvre de jeunesse: la réalisatrice n'avait encore que 27 ans lorsque ce fameux opus est sorti en salles. D'aucuns y voient aujourd'hui le point de départ de la Nouvelle Vague !

Sans nécessairement oser m'aventurer à confirmer, je dis volontiers que j'ai eu l'impression de voir deux films réunis en un. La jonction s'opère avec Philippe Noiret, qui débutait ici au cinéma (à 25 ans). Sans que le scénario lui donne un nom, il est ce jeune homme revenu à Sète, dans le quartier de son enfance, prendre un temps de repos. Là, une jeune femme - qu'incarne Silvia Monfort - vient le rejoindre et lui parler de leur amour qui, s'imagine-t-elle, pourrait finir bientôt. D'où la question: ce vilain pressentiment fondra-t-il au soleil du rivage méditerranéen ? Le film y répond, mais l'enjeu de La Pointe Courte semble aussi de faire le portrait bienveillant d'une petite communauté de pêcheurs. Il faut se souvenir qu'Agnès Varda avait elle-même vécu à Sète au cours des années 40: elle devait donc y avoir des repères suffisants pour ne pas en revenir qu'avec une banale carte postale. Cela n'a pas suffi à me passionner, mais cela ne veut surtout pas dire qu'il n'y a aucune bonne et/ou belle chose à "piocher" dans ce travail. À noter la participation du génial Alain Resnais en qualité de monteur.

La Pointe Courte
Film français d'Agnès Varda (1956)

Je n'ai pas (re)dit qu'avant ses débuts au cinéma, la cinéaste en herbe exerçait ses talents comme photographe professionnelle. Ses plans mobiles y gagnent bien sûr en intensité - et ses plans fixes, aussi. Résultat: même moins séduit que j'avais pu l'espérer, je dis bravo. D'ailleurs, j'ai même du mal à trouver un quelconque film comparable. Truffaut, Godard, Rohmer et Rivette avaient encore attendu un peu !

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Un autre avis chez mes petits camarades ?

Oui, du côté de "L'oeil sur l'écran". Mais il est plutôt proche du mien...

lundi 2 mai 2022

Rien d'un mythe

Une séance imprévue dans une salle de cinéma est venue s'intercaler aux deux tiers de mon mini-cycle Agnès Varda. Il m'a semblé judicieux de participer à une soirée exceptionnelle autour d'un film ukrainien jusqu'à présent inédit: Atlantis, primé à la Mostra de Venise 2019. Rétrospectivement, c'est ma foi une bonne gifle - à voir, si possible !

Valentyn Vasyanovych, le réalisateur, nous présente l'Ukraine de 2025. Dans cette uchronie, le pays tente de se relever d'une longue guerre. Ancien soldat, le personnage principal est traumatisé. Il fréquente d'autres personnes, sous le choc elles aussi, ou d'apparence glacées puisque chargées de telle ou telle tâche administrative oppressante comme peut l'être l'exploration de charniers humains ou le déminage d'un territoire gigantesque. Vous l'aurez compris: Atlantis est un film dur. Très dur. Il l'est d'autant plus qu'il est traité avec une sobriété remarquable, le plus souvent par une suite de plans fixes et étirés. Vous aurez le temps d'en découvrir tous les détails sordides ! Ouais...

J'ai une hypothèse sur le titre: Atlantis étant le nom anglais de l'île mythologique de l'Atlantide, je suppose que l'on a voulu nous montrer quelque chose auquel nous ne croyons pas... et qui pourtant existe ! Évidemment, ce qui se passe aujourd'hui sur le sol ukrainien démultiplie clairement la charge émotionnelle dont le film est porteur. D'où, bien sûr, la gifle dont je parlais en préambule: je comprends que l'on préfère encore se détourner pour ne pas la prendre trop fort. Quelque part, je me dis que j'ai eu de la chance de découvrir cela dans une salle de cinéma, en sachant aussi que la recette du soir serait totalement reversée à des associations engagés dans le combat humanitaire. Et, avec quelques jours de recul, je me dis également que ce que j'ai vu était du très bon cinéma, car constitué d'images fortes, fausses bien sûr, mais étrangement familières. Il se trouve que la ville ici filmée n'est autre que Marioupol ! J'en frémis encore...

Atlantis
Film ukrainien de Valentyn Vasyanovych (2019)

Du cinéma éprouvant, coup-de-poing, difficile... mais essentiel. L'esthétisme des plans n'affaiblit pas le message, bien au contraire. J'avais ressenti à peu près les mêmes choses devant Timbuktu ! Maintenant, pour faire une comparaison avec un autre cinéaste venu de l'Est, j'ai aussi pensé à des réalisateurs russes comme Yuri Bykov et Andreï Zviaguintsev. Par exemple, voir The major ou Léviathan...

samedi 30 avril 2022

D'égale à égale

Douze années passent entre le film d'hier et celui dont je veux parler aujourd'hui: L'une chante, l'autre pas. Agnès Varda a presque 39 ans quand sort ce long-métrage, après avoir eu à renoncer à un autre avec Delphine Seyrig, d'abord prévu sous le titre Mon corps est à moi. Une phrase de militante féministe que l'on va retrouver - en chanson !

Comme son titre le suggère, L'une chante, l'autre pas s'intéresse principalement à deux femmes. Il s'ouvre dans la France de 1962. Suzanne, 23 ans, vit aux côtés d'un peintre marié: ils sont les parents de deux très jeunes enfants... et un troisième est "en route". Pauline, quant à elle, a 17 ans et conteste la vie rangée que son père entend la voir mener: elle a en fait décidé de devenir chanteuse. Évidemment, l'existence n'est facile ni pour l'une, ni pour l'autre. Devenues amies grâce au hasard d'une rencontre, Suzanne et Pauline se sentent solidaires, mais un drame va assez vite les séparer. Qu'arrivera-t-il alors ? Je vous laisse le découvrir, bien évidemment. Toute la beauté du film réside dans le fait que le récit se prolonge jusqu'en 1977 - entretenu entre autres par la vraie/fausse relation épistolaire que les deux femmes semblent déterminées à entretenir. Résultat: un film qui s'avère à la fois intelligent et riche en émotions. J'étais encore bébé quand il est sorti, mais il parle beaucoup à l'adulte que je suis devenu. Je le dis: c'est un coup de coeur - et pas un petit !

L'une chante, l'autre pas
Film français d'Agnès Varda (1977)

Une oeuvre puissante et admirablement mise en scène, qu'il est bon de (re)voir pour affirmer toute sa modernité. J'aime ce féminisme assumé, qui place les hommes et les femmes dans le même bateau pour affirmer une nouvelle fois que c'est ensemble que l'on avance. Rien ne vous interdit toutefois d'être plus sensible à des films récents comme We want sex equality et 20th century women. Ou autres...

vendredi 29 avril 2022

Juste une illusion ?

Bigre, j'ai vu trois films d'Agnès Varda... en huit jours seulement ! Aujourd'hui, je commence avec Le bonheur, qui nous parle d'amours en couleurs vives. Fait insolite: Jean-Claude Drouot, sa femme Claire et leurs enfants (Sandrine et Olivier) forment la "famille principale" du long-métrage. Et cet effet-miroir s'avère parfois assez troublant...

François Chevalier est un homme ordinaire, menuisier de son état. Selon toute vraisemblance, il coule des jours heureux avec Thérèse. Leurs deux enfants - Gisou et Pierrot - sont encore petits. Le hasard permet alors à François de rencontrer une autre femme, Émilie. L'adultère qui s'ensuit ressemble plutôt à ce qu'on peut appeler aujourd'hui un "polyamour". Sauf que le jeune homme, qui s'épanouit des deux côtés, ne dit rien à son épouse de ce qui se passe réellement. Autant le dire: malgré son titre, Le bonheur est un film éprouvant - du moins, à mes yeux. Ce qui se base sur le mensonge peut-il véritablement prospérer ? Il semblerait bien que non. La chose intéressante ici étant qu'Agnès Varda ne porte pas de jugement moral sur ses personnages, nous laissant assez libres de nos sentiments. Pour ma part, je n'ai pas toujours aimé ce que j'ai vu et entendu. Cela admis, je crois volontiers que cet opus était plutôt audacieux pour son temps: à l'époque, il fut même interdit aux moins de 18 ans. Dans un rôle secondaire, j'ai été heureux d'y retrouver Paul Vecchiali !

Le bonheur
Film français d'Agnès Varda (1965)

"Une musique séduisante et qui, pourtant, pince le coeur": c'est ainsi que la cinéaste parle des deux oeuvres de Mozart qu'elle a choisies pour sa bande originale (et que j'ai parfois trouvées trop présentes). J'attendais un peu mieux de cette découverte cinématographique courageusement ancrée dans son époque. Si vous préférez l'adultère joyeux, Sept ans de réflexion paraît THE référence. Sortie en 1955 !

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Pour lire un avis ouvertement positif...

Je vous conseille d'aller lire la (belle) chronique de "L'oeil sur l'écran". 

mardi 26 avril 2022

Les mots de Khadar

Autant vous le rappeler: La femme du fossoyeur, le très beau film somalien dont je vous ai parlé fin mars, sort sur les écrans demain. C'est vrai qu'il a moins d'éclat qu'un blockbuster lambda: j'ignore tout du nombre de cinémas qui l'accueilleront. Ce qui ne m'empêche pas d'en reparler aujourd'hui, en revenant sur le réalisateur et ses mots...

D'origine somalienne, Khadar Ayderus Ahmed a une petite trentaine d'années et a désormais acquis la nationalité finlandaise. Il vit à Paris depuis quelque temps. La femme du fossoyeur est son premier long comme réalisateur. Coup d'essai, coup de maître: il a reçu l'Étalon d'or du Fespaco, le grand festival panafricain de cinéma et de télévision organisé chaque année à Ougadougou, la capitale du Burkina Faso. Malgré cette consécration, c'est un jeune homme d'une rare modestie que j'ai découvert en marge de la présentation du film. Chapeau bas !

"L'inspiration m'est en fait venue à partir d'une histoire qui est arrivée dans ma famille il y a environ douze ans", racontait-il au public. Comment s'attendre à une telle révélation ? Après la mort d'un frère encore bébé, Khadar dut alors organiser les funérailles en Finlande. C'est à cette occasion qu'un autre de ses frères, plus âgé, lui demanda s'il se souvenait d'à quel point tout cela était plus rapide en Somalie. Khadar explique qu'il fut alors hanté par un personnage de fossoyeur. Lequel devint donc le tout premier personnage de son film en devenir. Dans le même temps, il confirme également que certains Somaliens attendent à la porte des hôpitaux pour récupérer des corps à enterrer. Les cérémonies à la mémoire des défunts n'interviennent qu'après. Est-ce la tradition musulmane ? C'est ce que j'ai compris, en tout cas !

Ce dont je suis sûr à 99%, c'est qu'il n'a pas été si facile pour Khadar d'aller tourner à Djibouti. Le jeune homme nous a toutefois assurés que ce (petit) pays a beaucoup de ressemblances avec la Somalie. Reste qu'il a fallu y faire des repérages importants avant d'y envoyer un staff de tournage totalement européen (finlandais et français). Khadar explique que l'expédition du matériel depuis le Vieux Continent aura également pesé lourd sur un budget d'à peine 1,2 million d'euros. Ensuite, il a fallu faire avec la fatigue et la maladie de techniciens peu habitués à travailler dans un climat aussi chaud ! Le réalisateur tenait absolument à donner de son pays d'origine une vision réaliste. Exemple: il a filmé un village laissé à l'identique et embauché certains de ses acteurs parmi ses habitants, éleveurs d'ovins qui ne viennent en ville que pour céder leurs animaux en échange de nourriture. Miséreux oui, mais dignes: "Je n'ai pas adopté la vision occidentale. Ces gens ne se sentent pas pauvres dès l'instant où ils se soutiennent et ont un toit". Le cinéaste avait les larmes aux yeux en les évoquant.

L'idée du film est justement de parler d'amour, de dignité, d'amitié. Avec, en guise d'interprètes, des acteurs amateurs venus d'horizons divers. Omar Abdi, qui incarne Guled, le fossoyeur, est un vieil ami du réalisateur et travaille habituellement comme éducateur d'enfants. Yasmin Warsame - sa femme, à l'écran - vit au Canada et y exerce comme mannequin: "C'est aussitôt après l'avoir vue sur une affiche que j'ai su qu'elle serait Nasra", assure Khadar dans un large sourire. Il est tout aussi heureux de préciser qu'il a organisé des castings sauvages dans les rues de Djibouti pour dénicher ses comédiens. C'était parfois... à la dernière minute: "J'ai ainsi sélectionné l'enfant deux semaines seulement avant le tournage. Et rencontré la femme qui joue la mère de Guled la veille ! C'était juste fou et bordélique. Cela étant dit, j'adore tourner avec des amateurs: ils n'arrivent pas avec le personnage complet en tête et surprennent toujours". Le top !

Avec un grand souci d'authenticité, Khadar donne une certaine image de la femme somalienne. Il la montre souvent forte et déterminée. C'est assumé: "Mes personnes féminins ne laissent personne décider de leur vie. Sans elles, il n'y aurait pas d'histoire et donc pas de film. Exemple: quand Guled retourne au village, il s'adresse à sa mère avant même de parler avec son frère ou avec le chef. C'est sa femme malade qui l'incite à tenir bon. Et on retrouve la même détermination chez la doctoresse !". Petit détail amusant: le cinéaste s'est inquiété de ce que sa propre mère - invitée à Cannes - pourrait penser du film. Tout s'est bien passé, même au cours des scènes les plus intimes. "Elle a compris que je ne les avais pas mises pour rien": rassurant. Khadar a tenu à filmer l'amour sans discours et sans scène de sexe. Dans l'un des plus beaux passages du film, il est révélé par la magie d'un superbe montage alterné entre les deux personnages principaux !

Je l'ai dit et le répète donc: si le jeune réalisateur a choisi Djibouti pour raconter une histoire somalienne, c'est aussi (et avant tout ?) parce qu'il trouve de nombreuses similitudes entre les deux pays. "Leurs langues et cultures sont très proches, assure-t-il notamment. J'ai retrouvé à Djibouti tout ce que j'avais prévu dans le scénario". D'après ce que j'ai retenu, le tournage n'a ensuite duré que 21 jours ! Ce qui n'empêche pas le film de revêtir une charge symbolique importante: après une longue guerre civile, il serait le premier film tourné là-bas - et en version originale somalienne - depuis trente ans. Khadar espère désormais faire quelques émules et dit qu'il a choisi d'utiliser sa langue maternelle à dessein: "On m'a conseillé de tourner en français et cela aurait pu simplifier la recherche de financements. Mais je voulais que, sur place, tout le monde puisse le comprendre sans traduction. Et à présent, je suis très content d'y être parvenu"...

J'ai d'autant mieux compris Khadar quand il a raconté que la capitale somalienne, Mogadiscio, est restée privée de grand écran cinéma pendant des décennies, le bâtiment étant occupé par des groupes armés. Avoir fait ce film des plus explicites sur les grosses difficultés du système de santé local a quelque chose d'admirable, je trouve. "Les autorités étaient très prudentes et ne voulaient pas que je donne du pays une mauvaise image". Khadar a rusé et présenté un scénario tronqué à ceux à qui cette belle histoire d'amour aurait pu déplaire. Lors du tournage de certaines scènes, il a demandé à ses acteurs locaux de rester chez eux pour mieux éviter tout risque de scandale. "C'est un fait qu'il aura aussi fallu que nous nous montrions attentifs. Un seul petit détail et tout aurait pu s'arrêter". Ouf ! Le film a su entamer sa carrière internationale, recevoir l'Étalon d'or du Fespaco comme je l'ai souligné et être présenté dans de nombreux festivals. Khadar se souvient particulièrement de Toronto, "la ville d'Amérique avec la plus forte communauté somalienne". Le chemin se prolonge...

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Après ce long laïus, je reste curieux...

Je me demande tout simplement si l'un des cinémas de votre ville projettera La femme du fossoyeur - et si vous irez le voir, du coup. À dire vrai, je serai bien entendu ravi d'en reparler, ici... ou ailleurs !

lundi 25 avril 2022

La peur de la forêt

Avec un petit air de Lara Croft, Gabi mène une campagne scientifique dans une forêt, aux côtés du chef Winston. Ils ont perdu leur drone. Problème: baguenauder au milieu des arbres peut s'avérer dangereux. Séparée de son binôme et grièvement blessée par un piège disposé par Dieu-sait-qui, la jeune femme en fait l'amère expérience. Oups...

Sur fond de survivalisme, Gaia - du nom de la déesse-mère grecque - est parvenu à titiller ma curiosité. Ce n'est qu'une hypothèse formulée à l'aveuglette, mais il me paraît possible que ce maudit coronavirus ait empêché le film d'arriver jusqu'aux salles françaises. Je constate que, comme l'un des variants, il a fait route depuis l'Afrique du Sud. Quand mon opérateur Internet l'a diffusé, j'avoue être resté en extase devant le tout premier plan du long-métrage, où la canopée est filmée à l'envers jusqu'à ce que la caméra s'inverse et nous permette alors d'un peu mieux mesurer l'immensité des lieux. Je me suis aussitôt dit que, même si notre planète est fragile, Gabi et Winston, qu'on voit descendre un fleuve en canoë, étaient plus vulnérables encore. L'intrigue du film - que je garderai secrète - s'en trouve crédibilisée. Elle n'est pas toujours convaincante, mais a tout de même le mérite d'une certaine originalité. Et sa conclusion sur la jeune génération d'êtres humains est plutôt pessimiste - je m'attendais à autre chose. Grande ou petite, votre fibre écolo pourrait réellement s'en émouvoir.

Gaia
Film sud-africain de Jaco Bouwer (2021)

S'il ne m'avait pas attiré par sa nationalité, il me paraît très probable que cet opus n'aurait jamais rejoint la longue liste de mes envies. Disons qu'après dix films français successifs, son aspect "exotique" avait quelque chose de rafraîchissant - un peu comme pour Prospect. Je l'ai vu comparé avec Délivrance: cela me paraît un peu exagéré. Pour une nature bienveillante, on peut (re)voir La forêt d'émeraude !

dimanche 24 avril 2022

Au bon souvenir des ex

Qui occupera les plus hautes fonctions de la République ? En attendant d'enfin connaître le résultat de l'élection, j'ai trouvé plutôt amusant d'explorer le cinéma (récent) pour y retrouver la trace des présidents d'hier. Tous ceux de la Cinquième sont présents, si ce n'est Pompidou et Giscard d'Estaing. N'hésitez pas à compléter la liste si nécessaire...

Charles de Gaulle
(1959-1969) / Lambert Wilson
En 2020, dans le simplement nommé De Gaulle, Gabriel Le Bomin racontait l'histoire du général en son commencement: lors des jours qui ont conduit à l'Appel à la résistance du 18 juin 1940. Un choix audacieux qui fait totalement l'impasse sur sa carrière politique. Malgré sa voix - très ! - identifiable, je suppose que Lambert Wilson constitue un bon choix pour (ré)incarner un homme de cette trempe. Je n'ai cependant pas vu le film, malgré les présences d'Isabelle Carré et d'Olivier Gourmet. Allez, une séance de rattrapage reste possible...

François Mitterrand
(1981-1995) / Michel Bouquet
Presque dix ans après la mort de Tonton, et sans jamais citer le nom de celui que tout le monde avait déjà reconnu, Robert Guédiguian, cinéaste de gauche s'il en est, racontait les derniers jours de l'icône. Avec Le promeneur du Champ-de-Mars, le génial acteur principal s'offrait au passage un César. Mes souvenirs de 2005 sont trop flous pour que je puisse vous dire comment le public avait accueilli le film. Cela étant dit, le parti pris me semble assez bien trouvé pour justifier qu'on s'y intéresse. Ce que je n'exclus pas de faire... prochainement !

Jacques Chirac
(1995-2007) / Bernard Le Coq
Cette fois, mon souvenir est plus précis: il faut bien dire également que La conquête, de Xavier Durringer, est un film plus récent (2011). Cela précisé, à l'époque, je n'avais pas très envie d'aller au cinéma pour qu'on me raconte l'irrésistible ascension de Nicolas Sarkozy. L'original était encore en fonctions et même une comédie satirique sur son présidentiel sujet tendait plutôt à me faire fuir. Dommage pour Bernard Le Coq, que je trouve ressemblant dans le rôle complexe du Corrézien mangeur de pommes ! Son prédécesseur à l'Élysée, oui...

Nicolas Sarkozy (2007-2012) / Jean Dujardin
et François Hollande (2012-2017) / Grégory Gadebois
Cette fois, ma machine à remonter le temps s'arrête en l'an 2021. Présidents: le titre du film d'Anne Fontaine pourrait laisser croire qu'elle a signé un grand documentaire sur les coulisses du pouvoir républicain. Rien à voir: il paraît qu'il s'agit plutôt d'une pochade autour d'un Nicolas S. frustré de ne plus diriger le pays et qui, voyant qu'Emmanuel M. ne marche plus, cherche le soutien de François H. pour contrer l'extrême-droite et revenir aux commandes de l'État. Bilan: 431.129 entrées. C'est un total qui pourrait faire des envieux...

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Je ne suis pas candidat, mais je compte sur vous...

Que vous alliez voter ou non, je vous invite à identifier d'autres têtes que j'aurais pu oublier. Je ne suis pas remonté aux calendes grecques pour inventorier les présidents des Républiques d'avant 1958, hein ? Rien ne vous interdit de tous les citer en commentaires. Le truc drôle étant que je n'ai vu aucun des films que j'ai mentionnés aujourd'hui...

vendredi 22 avril 2022

Du coeur, oui...

Je préfère vous prévenir sans attendre: le film qui arrive maintenant sur ma liste ne sortira que le 4 mai ! Il fait en effet partie de ceux que j'ai découverts à l'aveuglette, lors d'une avant-première surprise. "C'est léger": le mot est de l'animatrice de la soirée. Je dois avouer que, jusqu'à la séance, Petite leçon d'amour m'était à 100% inconnu !

En fait, non... à 98% ! Je connaissais tout de même le duo d'acteurs principaux, j'ai nommé Laetitia Dosch et Pierre Deladonchamps. L'histoire: celle d'une fille un peu éthérée et peut-être mythomane. Lorsqu'elle trouve un mot d'amour désespéré parmi les copies oubliées de Mat, professeur de lycée, la très jolie Julie fait tout ce qu'elle peut pour retrouver le bourreau des coeurs et, ni une ni deux, l'embarque dans une étrange mission de sauvetage nocturne pour élève en péril. Or, il n'est pas si facile d'affronter ce type d'émotions fortes quand, par ailleurs, on est enceinte et censée garder un oeil hyper-attentif sur un chien de race dont le prix dépasse de bien loin le salaire moyen d'une dog-sitter ordinaire. Pas évident non plus d'arpenter une région parisienne dont les villes ont toutes des noms qui se ressemblent d'assez près: Ivry, Viry, Evry, Livry... un véritable cauchemar urbain. Qui ne s'est jamais perdu dans le métro pourra jeter le premier pavé !

Je confirme: Petite leçon d'amour est bel et bien un film "léger". D'ailleurs, je ne sais pas réellement quoi en penser. Je suis surpris qu'il ne s'agisse pas du premier opus de la réalisatrice: son aspect primesautier me semblait pourtant la marque d'une inspiration nouvelle. S'agit-il d'un bon choix pour ce début de printemps ? Mouais. Si c'est une comédie, je ne l'ai trouvée que moyennement drôle. Objectivement, j'ai trouvé les personnages bien trop peu caractérisés pour m'attacher à eux et suivre leurs pérégrinations avec un plaisir constant. Las ! Tout m'a semblé plutôt factice, y compris cette idylle naissante entre deux êtres que rien ne semble vraiment rapprocher. Au crédit de la mise en scène, je place quand même de belles scènes de nuit (ou d'aurore) et une fin dansante, qui m'a donné le sourire. L'espoir revenu au petit jour: dit ainsi, c'est banal, mais cela m'a plu. Pour le reste, je n'ai rien perçu ici qui puisse justifier de s'emballer...

Petite leçon d'amour
Film français d'Ève Deboise (2022)

Vous voudrez bien considérer ma note finale comme le reflet exact de... mon indécision ! Le film n'est pas mauvais, mais trop plat finalement pour que je lui accorde mieux que cette moyenne. Malheureusement, j'ai aussi oublié avec quel autre long-métrage quelqu'un l'avait comparé après coup, le soir où il nous a été proposé. Moi, je dirais After hours - pour le côté "tout se passe en une nuit"...

jeudi 21 avril 2022

Viser la tête

Connaissez-vous Catherine MacGregor ? Et/ou Christel Heydemann ? Nées en 1972 et 1974, elles occupent respectivement les commandes d'Engie et d'Orange. Estelle Brachlianoff prendra la direction de Veolia en juillet et deviendra la troisième femme à la tête d'une entreprise du CAC 40. Poste que l'on a proposé à l'héroïne du film Numéro une...

Avant d'accepter, l'intéressée hésite. Ingénieure et membre respectée du comité exécutif d'une multinationale cotée, elle comprend vite qu'un rival se dressera sur sa route et ne lui fera alors aucun cadeau dans l'idée d'accéder lui-même aux hautes fonctions envisagées. L'intervention d'un lobby féministe changera-t-elle la donne ? Pas sûr. Numéro une nous (dé)montre qu'avant d'espérer diriger une société donnée, les femmes doivent déjà affronter des obstacles à l'intérieur de celle qui les emploie, ainsi qu'au sein même de leur cercle familial. Bon... le choix d'Emmanuelle Devos pour incarner cette working girl courageuse, mais possiblement fragile, s'avère tout à fait judicieux. L'actrice est vraiment excellente et explore de fait toutes les facettes de son personnage sans jamais faillir, confirmant dès lors tout le bien que je pense d'elle depuis au bas mot une bonne vingtaine d'années ! Elle est très bien entourée, avec Francine Bergé et Suzanne Clément côté féminin, ainsi que Sami Frey, Benjamin Biolay et Richard Berry chez les hommes. Sombre vision du monde des affaires, à vrai dire...

Numéro une
Film français de Tonie Marshall (2017)

C'est le dernier long-métrage de la réalisatrice. Il est d'une efficacité narrative certaine et tient donc en haleine jusqu'au bout. L'ambiguïté des personnages rend les rebondissements difficilement prévisibles. Bref, on tient une réussite à plusieurs titres, que je recommanderais volontiers aux machos des deux sexes. Et je conseille Riens du tout ou Margin call pour y voir d'autres entreprises... sous haute tension !

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Envie de comparer les avis ?

Cela tombe bien: ceux de Pascale, Dasola et Lui ne sont qu'à un clic.

mercredi 20 avril 2022

Le prix de la paix

La France ne s'est pas faite en un jour ! Si j'enfonce une porte ouverte ce midi, c'est avec ma conviction que la supposée grandeur de notre pays, si tant est qu'elle existe, a souvent été "chahutée". Ainsi du règne de Louis XIV (1643-1715), parcouru de guerres et clos par l’avènement d'un enfant de cinq ans, Louis, son arrière-petit-fils !

Je n'oublie pas qu'entre les deux monarques, il y eut une régence exercée par Philippe, duc d'Orléans. Ce grand personnage historique est absolument central au début de L'échange des princesses, le film que je veux évoquer aujourd'hui. C'est en effet lui qui décide, face aux périls qu'affronte la France royale, de renforcer son système d'alliances. Aussi propose-t-il sa fille comme épouse d'un fils du roi d'Espagne, ledit souverain devant consentir à ce que sa propre fille convole avec Louis XV - alors qu'elle est presque bébé et lui ado ! Inutile de dire qu'à notre époque, pareil arrangement ferait scandale. Le long-métrage qui raconte cette histoire vraie est très intéressant parce qu'il se concentre essentiellement sur les jeunes personnages. Ils ne sont pas dépassés par les événements, mais des décisions importantes sont prises sans eux et, de fait, leur sont défavorables. C'est l'amer constat d'un film somptueux, qui nous transporte illico dans un 18ème siècle que les Lumières n'ont pas encore éclairé. Malgré ses défauts, petits ou grands, je préfère bien la République...

L'échange des princesses
Film franco-belge de Marc Dugain (2017)

Surprise: je pensais avoir vu un possible vainqueur de quelques César choisis, mais la double nationalité du film a réduit la liste des prix possibles au seul César du meilleur film étranger - remis à un autre. Pour ma part, je trouve que les costumes et décors méritaient mieux. Sur l'avant-Révolution, Que la fête commence... reste LA référence. Alternative: Les adieux à la reine, Marie-Antoinette ou Lady Oscar !

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Une précision littéraire...
Le film adapte le roman (éponyme) de Chantal Thomas, coscénariste.

Si vous souhaitez aller plus loin...
Vous pouvez vous référer aux avis de Pascale et de "L'oeil sur l'écran".