lundi 5 janvier 2026

Vidor en vibrations

Vous étiez là vendredi dernier, quand je vous ai promis une surprise pour aujourd'hui ? Et samedi, quand je vous ai annoncé mon intention de revenir sur La foule, le superbe film que je venais de chroniquer ? Voici le fin mot de cette histoire: je l'ai vu dans le cadre du Tympan dans l'oeil - un très chouette festival isérois, dédié aux ciné-concerts.

C'est ainsi que j'ai eu le plaisir de rencontrer celui qui s'était emparé de l'oeuvre de King Vidor pour l'accompagner d'une partition musicale originale et inédite: le vibraphoniste (et compositeur) Illya Amar. Généreux, il a bien voulu répondre à quelques-unes de mes questions aussitôt après sa performance live. Que dire ? Bravo et encore merci !

Illya, musicien, comment êtes-vous venu au ciné-concert ?

C'est d'abord un aspect de mon instrument qui m'est apparu. À cheval entre la batterie et le piano, je le trouvais au bon endroit pour accompagner du cinéma burlesque - j'ai commencé avec des Charlot ou des Buster Keaton. Entre le piano accompagnateur traditionnel et une musique un peu plus contemporaine, nourrie d'expériences jazz. En 2009, j'ai fait un concours de ciné-concerts en Italie, à Turin, Strade del Cinema. J'ai beaucoup travaillé et terminé Premier prix ex-aequo. Cela m'a pris pas mal de temps, donc, et mené assez loin. Et je me suis dit: "Maintenant, on peut y aller"...

C'est ce sur quoi vous travaillez exclusivement, à présent ?
Non, pas du tout. C'est actuellement mon travail le plus personnel, mais je fais aussi du jazz dans une grande formation, l'Orchestre national de jazz (ONJ), ce qui me prend pas mal de temps également. J'ai d'autres projets. Je fais par ailleurs du classique: de la musique de chambre, mais toujours au vibraphone.

Pourquoi avoir choisi de travailler sur
La foule ? Et King Vidor ?
Un peu par hasard. J'ai pensé qu'il fallait faire un nouveau ciné-concert après les Chaplin. Je ne voulais pas forcément faire un drame, mais j'avais envie d'un film expressionniste, avec une beauté plastique et des visages maquillés empreints d'expressions nombreuses. Les grands plans aériens m'ont nourri d'abstractions. J'en ai besoin ! J'ai donc regardé plein de films et celui-là m'a tapé dans l'oeil.

Vous connaissiez déjà d'autres films de King Vidor auparavant ?
Non. J'en ai regardé après !

Personnellement, je l'envisageais plutôt comme un magnat hollywoodien, sur la base de quelques films "tardifs". Celui-là offre un regard jeune, peut-être un peu inédit...
Oui. Il est sorti en 1928: c'est donc l'un des derniers grands films muets. Il y a quinze jours, j'ai été invité par la Cinetek, une plateforme de VOD historiques, qui fêtait ses dix ans. Ils avaient convié Michel Hazanavicus, qui a réalisé le film muet The artist. Lui voulait projeter La foule en ciné-concert. Je me suis donc retrouvé dans l'affaire et j'ai beaucoup travaillé en amont de l'événement ! Pour présenter le concert, Michel a dit que, d'après lui, il avait manqué cinq ans au muet pour arriver à une apogée technique. Visuelle et expressive. Onirique. Il aurait eu envie que cela continue. Mais cela a été un peu tué par le parlant qui, au début, et bien sûr parce qu'il avait besoin de la voix, était un peu du théâtre au cinéma.

Chaplin, dont vous parliez, a tout de même continué le muet...

Oui, et plein d'autres aussi. Il y a un petit essoufflement visuel quelques années, le temps que le parlant prenne sa place. Cela est revenu ensuite. On aurait bien aimé que King Vidor continue un peu sur sa lancée. La foule, c'est fantastique, techniquement parlant.

Et vous ? Quel est votre rapport personnel avec le cinéma muet ? Vous l'appréciez particulièrement ?
Je l'aimais comme cinéphile, mais je l'ai vraiment découvert par le travail. Le concours dont je parlais m'a plongé dedans. J'ai ensuite porté un regard différent sur les coupes, les montages, le rythme. Les blocs narratifs, en fait. Je me demandais comment me placer face à un film muet, en tant que musicien. Je prends une place énorme: il n'y a que moi qui fais du bruit ! Il fallait donc que je demande comment construire ces fameux blocs narratifs pour me placer devant ou derrière la tension à l'écran. Il y a toujours un jeu avec les images pour ne jamais prendre la tête aux gens ou prendre le dessus sur la narration. Et, dans le même temps, laisser aux spectateurs le choix de tourner la tête vers moi pour voir ce que je suis en train de faire.

Comment procède-t-on ?
C'est ce qui est intéressant, justement ! Dans ce que j'ai fait, on trouve beaucoup de blocs écrits et beaucoup d'improvisation, aussi. Il arrive toujours un moment où je me dis que je vais me mettre en retrait et jouer alors un truc entre guillemets "moins intéressant". C'est-à-dire qui va moins prendre l'attention ou qui meublera, un peu. Et à d'autres moments, à l'inverse, il faut aller devant ou m'arrêter totalement, pour ne pas gâcher les scènes d'humour, par exemple. Tout cela est vraiment propre au cinéma muet.

Malgré tout, on parle bien d'un vrai travail de composition ! Certaines oeuvres du muet avaient déjà une musique originale. Vous, vous en avez créé une, spécialement pour ce film...

Comme pour un spectacle ou pour tous les ciné-concerts qui se font actuellement. Au cours du festival, on a vu un teaser avec plein de projets qui ont l'air super ! On dirait vraiment qu'il y a une musique pleine, transversale, qui écrit des lignes. Je n'ai pas trop vu de choses dans la grande tradition du piano accompagnateur, au premier degré, en face des images et souvent joué en solo - vu qu'à plusieurs, on ne peut pas être aussi réactifs. Or, mon travail, c'est justement de me placer soit en simple pianiste accompagnateur, soit en artiste contemporain qui crée son propre truc...

À ce sujet, pouvez-vous me dire quelle sera la suite, pour vous ? D'autres ciné-concerts ? Avec des films parlants, peut-être ?
Je ne sais pas. Pour l'instant, j'aimerais que celui-là tourne un peu. Cela fait un an que je suis là-dedans ! Je suis même parti à New York pour ressentir la ville et écrire. La foule, c'est quand même un film qui en parle, un peu à la Zola, comme d'une ville qui grouille, une sorte de "bête humaine". J'aimerais aussi rencontrer des producteurs. J'ai enregistré un DVD qui sortira aux États-Unis. Maintenant, à voir si je fais d'autres rencontres qui débouchent sur des commandes... 

----------
Quelques liens pour finir...

celui du site d'Illya Amar (déjà mentionné plus haut),
celui de la page dédiée à Illya sur le site du Tympan dans l'oeil,
celui d'une asso liée au Musée de Grenoble, où il jouera en avril.

samedi 3 janvier 2026

Un amour à la ville

Je n'étais pas dans le bon timing, désolé ! Ce n'est pas un film d'Asie que je voulais évoquer avant ma pause, mais un film "de réveillon". C'est ainsi que je désigne certains des grands classiques du cinéma que je juge comme d'excellents choix possibles pour les fêtes de fin d'année. Exemple (tardif) ce samedi: j'ai choisi de parler de La foule !

Ouf ! J'ai pu oublier mes chinoiseries grâce à l'opportunité inattendue d'apprécier ce film de King Vidor sur écran géant. Je dois admettre que je n'avais qu'une connaissance ultra-limitée de ce réalisateur réputé (malgré son curieux prénom et deux films sur les Bobines). Cette fois, j'ai remonté le temps jusqu'en 1928, année de naissance de mes grands-parents maternels. La foule est bel et bien un film muet: le premier parlant était sorti l'année précédente. La tendance nouvelle ne tarderait alors plus à s'imposer, presque définitivement...

Et l'histoire, alors ? C'est celle de John et Mary Sims, un jeune couple amoureux installé à New York et vivant dans des conditions précaires. Leurs nobles sentiments réciproques créent visiblement un bonheur sincère, mais fragile. On assistera à la naissance de deux enfants. Or, Prévert nous a prévenus vingt ans plus tard: "La vie sépare ceux qui s'aiment, tout doucement, sans faire de bruit". Même convaincu de devenir bientôt un homme important, John n'a qu'un job minable. Qu'il quitte d'ailleurs quand un drame surgit, au détour d'un boulevard.

Je ne raconterai pas tout, mais il me semble possible de voir ce film comme un archétype du cinéma hollywoodien, d'autant qu'il fut produit et distribué par la Metro Goldwyn Mayer (le studio au lion rugissant). Moi qui considérais King Vidor comme un vague nabab, je crois utile d'apporter un bémol à cette appréciation - disons au moins le temps nécessaire pour y regarder de plus près. Son abondante filmographie était bien entamée - et elle approchait de la fin de sa période muette. À 34 ans, l'artiste pouvait s'appuyer sur un bagage technique affirmé !

Il avait confié le premier rôle féminin de La foule à Eleanor Boardman et lui faisait confiance: cette actrice, disposant d'une expérience certaine, était par ailleurs sa propre femme (la deuxième sur trois). James Murray, l'acteur principal, était quant à lui un inconnu, repéré dans les rangs des simples figurants. Oui, il en a sans doute fallu beaucoup pour le film, remarquable entre autres pour plusieurs scènes urbaines - et parfois même en intérieur - noires de monde. Le récit alterne rires et larmes, dressant un portrait saisissant de la société américaine, juste avant la Grande Dépression. Il paraît que sept fins furent envisagées, dont deux ont pu être proposées aux exploitants. Ma séance à moi s'est achevée sur un happy end, un peu avant Noël...

La foule
(The crowd)
Film américain de King Vidor / 1928
Vous pourrez sûrement trouver cette merveille sur un site Internet gratuit: elle figure en tout cas aujourd'hui dans le domaine public. Croyez-moi: quelques plans sont saisissants, malgré leur âge avancé ! L'émotion procurée est assez proche de celles que des merveilles comme Nanouk l'Esquimau, La ruée vers l'or et Tabou ont offertes au "découvreur tardif" que je suis. Promis, je compte vite y revenir...

----------
En attendant, d'autres pistes à suivre...

La première mène à Strum qui, fidèle à lui-même, livre une analyse détaillée du film. Vincent, lui, l'a cité dans un texte sur Citizen Kane !

vendredi 2 janvier 2026

... et bons cinés !

Je ressens toujours un peu de fébrilité au début d'une nouvelle année. Le 2 janvier 2025, il y a exactement 365 jours, j'étais allé au cinéma pour voir mon tout premier film du millésime: Un ours dans le Jura. Ce vendredi, le flux de mes chroniques reprend là où il s'était arrêté. La suite ? Un 2874ème film dès demain midi. Et... une surprise lundi !

Sauf imprévu, je reviendrai sur mes ultimes découvertes de l'an passé à partir de jeudi prochain (et j'espère au rythme d'un billet par jour). Après quoi, l'heure sera enfin venue d'en tirer la substantifique moelle pour vous offrir le meilleur sous la forme d'un (ou de plusieurs) top(s). Conséquence logique: mes premiers avis et coups de coeur de 2026 ne vous seront dévoilés que fin janvier, voire peut-être début février.

Bon... je vous souhaite, à toutes et tous, une année pleine de joies. Comment pourrait-elle vous combler ? À vous de me le dire (ou pas). Quant à moi, bien sûr, je suis sûr qu'elle passera aussi par le plaisir des salles obscures et de tout ce qu'on peut y voir, sous des formes diverses, classiques ou innovantes. Le septième art est éternel, non ? Je compte sur vous pour vous le rappeler. Et lui être toujours fidèles !

----------
Ah, au fait...

Si vous voulez me confier les prochains films que vous aimeriez voir dès ce week-end, je suis bien sûr à l'écoute ! Et on s'en reparle vite...

samedi 20 décembre 2025

À l'année prochaine !

Certains disent qu'après avoir tout créé, Dieu a décidé de se reposer au septième jour. OK, on n'est pas dimanche, mais vous aurez noté que j'en suis tout de même à ma dixième chronique en douze jours. C'est immodeste, sans doute, de le faire remarquer, mais je profite de l'occasion pour vous annoncer... que je m'octroie une petite pause.

Blague à part, ce simple billet est mon 200ème texte de l'année 2025 ! Je ne sais pas quels films je verrai ces jours prochains, mais je reste convaincu que les Fêtes de fin d'année peuvent être une période propice à l'expérience joyeuse et sans cesse renouvelée du cinéma. L'idéal étant de la partager, évidemment, et, si possible, de l'associer à d'autres bonheurs, que nous soyons seuls ou (bien) accompagnés. 2026 arrivera ensuite - et bien assez tôt pour les bonnes résolutions. Personnellement, sans renier le septième art, je peux vous avouer que j'aimerais bien enfin retrouver durablement le goût de la lecture. Nous en reparlerons - ou pas - à la reprise des Bobines, début janvier. NB: les commentaires restent ouverts à toutes vos envies d'échange. Et voilà... je vous souhaite LE MEILLEUR pour cette fin de décembre !

vendredi 19 décembre 2025

Un autre fleuve noir

Cinq, c'est beaucoup ? Vous trouvez ? C'est le nombre de films chinois que j'ai vus au cours de l'année (un record personnel). Mes escapades cinématographiques s'arrêteront aujourd'hui sur Only the river flows. Filmé en 16mm, il a reçu le Prix du jury au festival Reims Polar 2024. Un détail: l'intrigue, elle, nous invite à revenir trente ans en arrière...

On pourrait parler d'un polar, mais sachez-le: le réalisateur s'y refuse. "Je ne cherche pas à m’inscrire dans un genre particulier", dit-il. N'empêche: c'est bien de meurtres dont il est question dans ce récit retors, aux contours incertains. Impatient surtout de voir sa brigade récompensée pour son efficacité, le chef de Ma Zhe compte sur lui pour boucler rapidement l'enquête lancée après la découverte du corps d'une vieille femme sur le bord d'une rivière. La pauvre grand-mère hébergeait un type à l'esprit dérangé. Le parfait bouc-émissaire ? Oui.

Mais, bientôt, les faits viennent contrecarrer les conclusions hâtives. C'est là que j'ai (un peu) décroché: misant sur un décorum poisseux que j'avais déjà vu dans le cinéma chinois, Only the river flows s'ingénie à brouiller les pistes et suggère alors que son personnage principal, hanté par les images, devient fou à essayer de comprendre. Le fait est qu'il subit une double pression: à celle de sa hiérarchie s'ajoute celle de sa femme - à vous de découvrir les circonstances. Aïe ! Je n'ai pas ressenti beaucoup d'empathie pour ces personnages. Résultat: malgré ses belles qualités formelles, le film m'a laissé froid. L'atmosphère "à la Lynch" du final m'a plu, mais reste insuffisante pour me convaincre d'avoir vu une oeuvre véritablement audacieuse. Ce n'est pas grave: j'en verrai d'autres, venues d'ailleurs ou de Chine !

Only the river flows (边的错误)
Film chinois de Wei Shujun / 2023
Vous l'aurez compris: j'en attendais mieux. D'autres évoquent le poids d'une possible censure, évitée grâce au choix de déplacer le scénario dans le passé (et de situer l'action loin des grandes entités urbaines). Pour ma part, j'ai mieux apprécié Black coal et Une pluie sans fin. De nombreux cinéphiles estiment que la référence du polar asiatique reste coréenne et citent le génial Memories of murder. Et moi aussi !

----------
En France, mon film du jour a connu un relatif succès critique...

Vous pourrez le vérifier avec les avis de Pascale, Princécranoir et Lui. Au box-office, en revanche, c'est la cata: pas plus de 53.212 entrées. Cela dit, il n'y que deux films chinois qui ont fait mieux cette année...

jeudi 18 décembre 2025

Danses sous l'orage

Le chiffre est effrayant: 246%. C'est le pourcentage d'augmentation des hospitalisations, cette dernière décennie, de filles de 10 à 14 ans atteintes de troubles psychiques, en France. Une statistique révélée au public à la toute fin du premier film d'Isabelle Carré: Les rêveurs. L'adaptation de son livre du même nom (en partie autobiographique) !

Élisabeth est encore une jeune adolescente quand un premier chagrin d'amour la conduit dans un établissement de soins conçu pour la prise en charge d'enfants de son âge, victimes d'une quelconque pathologie mentale ou en situation de détresse psychologique. C'est petit à petit qu'elle sort de sa coquille, sympathise avec une gamine aussi brune qu'elle est blonde, Isker, et un joli coeur d'à peine 12 ans, Arnaud. Ensemble, ils suivent leur thérapie (ou pas) et, une fois la confiance établie, parlent librement de ce qu'ils préfèrent cacher aux adultes. Parfois, et quand ça leur chante, ils participent à un atelier-cuisine plutôt rébarbatif ou sourient à la comédienne venue à leur rencontre. Les rêveurs ? Ce sont les autres, qui s'imaginent que la vie est facile. Je tiens à vous rassurer: le film, lui, parvient à conserver un ton optimiste, même s'il fait état de réalités absolument inadmissibles ! À ce jour, l'hôpital public n'accueille en réalité qu'un enfant sur deux...

Isabelle Carré parle d'elle, certes, mais s'ouvre aux autres et je pense que c'est avant tout ce que je vais retenir de son premier passage derrière la caméra (notez cependant qu'elle a aussi un petit rôle). J'apprécie cette actrice, tant pour sa douceur que pour son humilité. Des valeurs une nouvelle fois mises en avant dans ce long-métrage touchant, qui s'illustre également par quelques belles idées formelles comme l'envol symbolique, à plusieurs reprises, de simili-oiseaux. Dans Les rêveurs, vous entendrez également d'agréables musiques originales, écrites par Benoît Carré (ex-Lilicub et frère aîné d'Isabelle) ou empruntées à Zaho de Sagazan - comme le titre de ma chronique. J'ai bien failli passer à côté de ce très joli témoignage d'empathie collective, encore sublimé par quelques visages familiers du cinéma français: Alex Lutz, Nicole Garcia, Bernard Campan... entre autres. N'oublions pas l'actrice principale: Tessa Dumont Janod fait preuve d'une remarquable sensibilité pour sa première apparition à l'écran. Isabelle Carré l'a souligné: "J'ai eu l'impression de me voir à son âge" !

Les rêveurs
Film français d'Isabelle Carré / 2025
Ce serait a priori une bonne idée d'aller voir ce film avec des ados tourmentés, qui pourraient se dire que, finalement, ils sont normaux et en tout cas pas plus bêtes que les autres. La magie du cinéma. D'autres, affectés d'un handicap physique, devraient aimer Patients. Mes rares films de référence sur la dépression ont des sujets adultes. La preuve par trois: Melancholia - Le complexe du castor - Swallow.

mercredi 17 décembre 2025

Un Danois à Paris

Classer les arts dans un ordre déterminé a longtemps fait débat. J'imagine que vous savez que le cinéma est très fréquemment cité comme le septième. Vous connaissez le premier ? C'est l'architecture ! Un film récent - L'inconnu de la Grande Arche - me donne l'occasion d'y réfléchir. Mais évidemment, je veux surtout en parler avec vous...

1983. La France est placée sous la présidence de François Mitterrand. Ignoré des radars médiatiques, un certain Johan Otto von Spreckelsen vient juste de remporter le concours international d'architecture lancé pour la construction d'un grand immeuble de bureaux dans le quartier de la Défense, à Paris. Attention: il lui faudra respecter la perspective historique, dans l'axe notamment du Louvre et des Champs-Élysées. Au départ, il s'agit en fait de bâtir le siège du Carrefour international de la Communication (CICOM), un établissement public que la droite refusera finalement de créer après son retour au pouvoir, en 1986. Soutenu par le président, Von Spreckelsen s'accrochera à la volonté manifeste de ce commanditaire pour lui donner entière satisfaction. Naturellement, ce ne sera pas aussi simple qu'il avait pu l'imaginer. L'inconnu de la Grande Arche fait écho aux très nombreux obstacles placés sur sa route. Et qu'il affrontera avec une réelle intransigeance !

Un acteur que je ne connaissais pas - Claes Bang - m'a paru très juste dans ce rôle d'honnête homme, contrarié et entravé par des enjeux politico-économiques qui le dépassent. Le film dit une chose exacte sur son parcours: avant le chantier parisien, il n'avait guère dessiné que sa propre maison et quatre églises au Danemark, loin des regards neutres ou hostiles de ses confrères français. En évitant tout pathos inutile, L'inconnu de la Grande Arche montre qu'il a dû composer avec des partenaires ambigus, porteurs d'injonctions contradictoires. Pour l'artiste qu'il était, la situation est vite devenue insupportable. C'est ce qui donne de la force et de la pertinence aux personnages qu'incarnent Xavier Dolan et Swann Arlaud, excellents en conseillers officiels et presque rivaux. C'est peut-être également ce qui explique pourquoi le scénario donne aussi une telle importance à Liv, la femme de l'architecte, un beau rôle confié à la Danoise Sidse Babett Knudsen. Je vous rassure: pas besoin de comprendre l'art de bâtir pour suivre. Et, si vous êtes paumés, vous pourrez toujours consulter Wikipédia...

L'inconnu de la Grande Arche
Film français de Stéphane Demoustier / 2025

Avec un Michel Fau dans le costume de "Tonton", ce long-métrage nous replonge avec bonheur dans cette douce France des années 80. C'est un film sur l'art, sur la politique et sur les relations complexes qu'ils entretiennent parfois. Un fait dont on avait eu un autre aperçu en 2024 avec Megalopolis, film controversé de Francis Ford Coppola. J'aurais en outre pu citer The brutalist et son héros (très) tourmenté.

----------
D'autres avis sur la question ?

Oui, tout de suite ! Vous pouvez consulter ceux de Pascale et Dasola. Celui de Benjamin est arrivé plus tard et mérite aussi qu'on s'y arrête.

mardi 16 décembre 2025

Marivaudages ?

Je me suis rendu compte il y a peu que le nombre des films allemands que je découvre chaque année augmente constamment depuis 2021. Ma germanophilie s'arrêtera aujourd'hui sur la case Le ciel rouge. Autant vous en aviser tout de suite: cet opus ne m'a guère séduit. Pire encore, après les vingt premières minutes, je m'ennuyais déjà...

Deux amis s'installent dans une maison au bord de la mer Baltique. Felix doit préparer le portfolio qui complètera son dossier d'admission aux Beaux-Arts. Leon, lui, a besoin d'un endroit calme pour corriger les épreuves de Club Sandwich, son nouveau roman. Un "problème" survient lorsque les deux garçons comprennent que le havre de paix qu'ils ont rejoint est déjà occupé par Nadja, une fille de leur âge. Insouciante saisonnière, elle y invite même Devid, un maître-nageur sauveteur avec qui, deux nuits durant, elle fait bruyamment l'amour. Comme je vous le disais d'emblée, tout cela m'a paru peu intéressant. À vrai dire, ce que ce film est supposé raconter m'a en fait échappé...

Je n'ai pas compris - ou su comprendre ? - à quel point Le ciel rouge était ancré dans une réalité concrète ou, au contraire, une dimension fantastique. Ses personnages se confrontent à une menace tangible représentée par des feux de forêts, mais un dialogue explique vite que, de par son emplacement géographique, leur lieu de retraite devrait demeurer à l'abri des flammes. C'est sans inquiétude réelle que nous pouvons donc observer les très vagues interactions sociales entre Nadja, Felix, Leon et Devid (avec un E est-allemand, paraît-il). D'aucuns ont affirmé qu'il s'agissait de jolis marivaudages: j'en ai vu de plus intéressants ! Et l'optimisme censé ressortir de cette histoire lors de sa conclusion ? Il n'est pas flagrant. Bref, malgré mon intérêt pour ce qui nous arrive d'Allemagne, je ne ressens qu'une déception...

Le ciel rouge
(Roter Himmel)
Film allemand de Christian Petzold / 2023

C'est vrai: ma note est très sévère. J'aurai peut-être dû me méfier d'un opus comparé à ceux de feu Éric Rohmer, qui plus est applaudi par Télérama et Cahiers du cinéma (entre autres médias laudateurs). J'ai un peu retrouvé le ton distancé de Septembre sans attendre. Phoenix, également réalisé par Christian Petzold, me convient mieux par son aspect romanesque, je pense. J'y reviendrai, oui, peut-être...

----------
Et en attendant que j'y revienne, donc...

Vous pouvez lire les avis (mitigés) de Pascale et de "L'oeil sur l'écran".

lundi 15 décembre 2025

Un problème de taille

J'ai changé d'avis. Au départ, quand j'ai entendu parler de la sortie d'un remake de L'homme qui rétrécit, je me suis dit qu'il serait bien de voir d'abord le film de 1957, lui-même adapté d'un livre... de 1956. Et, finalement, après quelques jours, la version 2025 m'a fait envie. C'est mon premier Jan Kounen - avec Jean Dujardin dans le rôle-titre !

Paul, la cinquantaine, vit avec sa femme (Élise) et leur fille (Mia) dans une jolie maison au bord de la mer. Famille heureuse, histoire ordinaire d'une routine agréable. Seul nuage à l'horizon: le chantier naval que dirige Paul n'a qu'un client - qui tarde à payer ses factures. Soucieux, le chef d'entreprise commence à psychoter sévère un matin quand il se rend compte qu'il flotte dans sa belle chemise bleue. Madame suppose qu'il a maigri, mais lui constate que ses membres sont visiblement trop courts pour remplir ses vêtements. Un examen médical confirme qu'il est moins lourd et plus petit qu'il le supposait. Et le phénomène s'amplifie: bien qu'en parfaite santé, Paul rapetisse.

*** ATTENTION, POSSIBLES SPOILERS ***
L'homme qui rétrécit
brode alors deux fils narratifs. Le premier s'appuie - avec une voix off parfois un peu insistante - sur la psyché d'un type lambda qui s'interroge sur ce qu'est véritablement la vie humaine. Conclusion: devant l'immensité, nous sommes minuscules. Vous auriez tout à fait raison de penser que c'est loin d'être un scoop ! Je dirais même que, là-dessus, le film évolue en terrain ultra-balisé...

Un beau jour, les choses évoluent (un peu) lorsqu'un bête accident laisse croire à Élise et Mia que Paul a fini par totalement disparaître. Erreur: il est toujours tout proche, dans leur cave, mais les escaliers qui permettent d'en sortir sont devenus beaucoup trop hauts pour lui. Commence alors la deuxième partie du long-métrage: tout en gardant son orientation métaphysique, il devient aussi un vrai film de survie. Je préfère ne pas vous citer l'ensemble des périls que le héros affrontera et, bien sûr, je ne dirai rien du résultat de ses efforts. L'homme qui rétrécit me paraît tout à fait digne de votre attention. Bon... sans mauvais jeu de mot, je vois bien que c'est un petit film. Son grand mérite à mes yeux est de ne pas prétendre le contraire. Esthétiquement soigné, il s'appuie aussi sur des effets spéciaux réussis (et des incrustations apportant une touche rétro bienvenue). Vous voulez chipoter ? Quelques incohérences émaillent le scénario. Qu'importe: avec la musique d'Alexandre Desplat, son final m'a cueilli. Il replace une parole réconfortante face au grand mystère de l'univers.

L'homme qui rétrécit
Film franco-belge de Jan Kounen / 2025

Il n'y a pas de pur génie dans cette histoire, mais un sens du cinéma fantastique qui me plaît bien, malgré les grosses ficelles et coutures apparentes. Certes omniprésent, Jean Dujardin me semble meilleur dans ce registre que dans d'autres rôles où il enchaîne les pitreries. Bref... j'ai préféré ce film à Downsizing, un peu trop "scientifique". Pour Matt Damon en super-débrouillard, autant revoir Seul sur Mars !

----------
Parlerai-je un jour du film de 1957 ? Oui, peut-être...

D'ici là, si vous voulez un autre avis, je vous suggère celui de Pascale.

samedi 13 décembre 2025

De feu et de glace

19 mai 1942. Albert Camus n'a que 29 ans quand son premier roman paraît chez Gallimard. Je n'ai pas ressenti de plaisir à sa lecture. Aujourd'hui, c'est bien du film L'étranger que je veux vous parler. Enfin... de celui qui est sorti fin octobre, puisque Luchino Visconti avait réalisé une première adaptation, dès 1967. Retournons à Alger !

Dans cette version, c'est Benjamin Voisin qui prête son détachement et ses traits à Meursault, ce jeune anti-héros que Camus lui-même avait refusé de voir apparaître à l'écran. Je trouve presque logique que son prénom reste inconnu, comme si rien ne le rendait unique. Meursault, en fait, est un banal employé de bureau, en 1938. Sa mère vient de mourir: c'est un télégramme du directeur de son asile (oui !) qui lui apprend. Sans émotion apparente, il fait un aller-retour rapide dans une autre ville - Marengo, l'actuelle Hadjout - pour la cérémonie religieuse, la veillée mortuaire et l'enterrement. Il refuse de dîner malgré une proposition en ce sens, boit un café, fume une cigarette et reste insensible au chagrin des autres, avant de très vite repartir dans la capitale. Le lendemain, il va à la plage et y croise une femme avec qui il travaillait trois ans auparavant. Le début d'une liaison. Marie dit qu'elle l'aime. Et Meursault, lui, juge cela "sans importance".

L'étranger
... même après avoir vu le livre, je dois bien reconnaître que le sens de ce titre m'échappait encore. Je l'ai longtemps entendu au tout premier degré: dans cette Algérie encore sous domination française, Meursault se trompait totalement en croyant être chez lui. Le film m'a éclairé: abandonnant la narration à la première personne du roman, il montre un personnage étranger... à tout. Sa mère morte ne l'émeut pas. L'envie de mariage de sa compagne ? Pas davantage. Bientôt, il va "tuer un Arabe". Et alors ? C'est "à cause du soleil". Ressent-il seulement des remords ? Ou des regrets ? Non: "De l'ennui". À beaucoup des questions à son sujet, il répond: "Je ne sais pas". Meursault suit le mouvement. Quand il n'y en a pas, il reste statique. Cette "tendre indifférence du monde" décrite par Camus lui suffit. Hiératique, Benjamin Voisin incarne intelligemment ce personnage peu aimable, mais plus complexe qu'il n'y paraît ! À vous de le juger...

Si le film a attiré mon attention, c'est aussi parce que je suis curieux de ce que François Ozon, le réalisateur, peut nous offrir au cinéma. Dix autres de ses films ont été chroniqués sur les Bobines: son travail m'intéresse, donc, et me fait presque toujours me déplacer en salles. Cette fois, j'étais d'avance enchanté à l'idée de retrouver des acteurs que j'aime beaucoup - Rebecca Marder, Pierre Lottin et Swann Arlaud. En prime, Ozon a su réunir d'autres talentueux visages familiers comme Denis Lavant, Christophe Malavoy et Jean-Charles Clichet. Sans en oublier d'autres, dont j'ignorais tout jusqu'alors, à l'image d'Abderrahmane Dehkani (en photo ci-dessus) et Hajar Bouzaouit. Tout ce beau monde est encore magnifié par la photo en noir et blanc du Belge Manuel Dacosse - sa cinquième collaboration avec Ozon. J'insiste: c'est l'une des plus belles images que j'ai vues cette année. Quand la forme rejoint à ce point le fond, je suis toujours extatique !

Je ne serai pas étonné que L'étranger récolte quelques César 2026. D'aucuns lui reprocheront peut-être un certain "académisme", le fait d'adapter un tel classique de la littérature étant peut-être plus simple que de partir d'une page blanche du côté du scénario. Bien des articles que j'ai lus expliquent toutefois que Camus était jugé inadaptable. Certains disent que même le maestro Visconti a "raté son coup". N'ayant pas pu voir cette version italienne, avec Marcello Mastroianni dans le rôle-titre, je ne peux guère conclure sur ce point aujourd'hui. Restons-en au film de 2025: il m'a paru riche des idées de sa source écrite, qu'il cite d'ailleurs abondamment - et souvent littéralement. Malgré cela, il m'est apparu comme une oeuvre toujours pertinente dans notre 21ème siècle, abordant frontalement des sujets majeurs comme la justice, le racisme, la violence, la sexualité... et d'autres encore, largement transposables dans notre époque. Le fait même que l'intrigue se déroule en Algérie fait sens, compte tenu de ses liens étroits (et parfois douloureux) avec la France. Il est bien d'en parler...

L'étranger
Film français de François Ozon / 2025

J'ai été bavard, OK, mais c'est à la hauteur de mon enthousiasme. Même s'il ne sera pas forcément MON film de l'année, il est certain que j'ai pris un grand plaisir (sensoriel et intellectuel) avec cet opus. Je trouve désormais très difficile de le comparer avec un autre. J'aimerais aller à Alger et peut-être ensuite revoir de très bons films tels Des hommes et des dieux, Les roseaux sauvages ou Le repenti !

----------
Maintenant, si vous voulez aller plus loin...

Je vous conseille de lire les avis de Pascale, Dasola et Princécranoir. Et le roman ? Oui, bien sûr - j'ai l'impression de mieux le comprendre.