lundi 28 septembre 2026

Un si long silence

C'est une victoire incontestable: c'est avec plus de 58% des suffrages que José Antonio Kast a remporté le second tour de la présidentielle chilienne en décembre dernier. Trente-cinq ans après la fin du régime dictatorial d'Augusto Pinochet, l'extrême-droite a donc repris le pouvoir. Il n'est pas inutile de se souvenir de ce contexte pour apprécier Dégel...

Sa réalisatrice le dit: "La situation au Chili constitue un énorme recul en terme de mémoire". Manuela Martelli était encore une petite fille quand, après un référendum, ses compatriotes ont contraint le despote au départ. Elle ne peut toutefois pas ignorer qu'une partie de ses crimes restera impunie. Dégel les évoque de manière détournée en remontant jusqu'à 1992 pour nous présenter Inès, une gamine brune d'une dizaine d'années - elle pourrait très bien être son alter ego. Ses père et mère étant partis à l'étranger pour bosser, l'enfant passe de longues journées hivernales dans et autour d'un hôtel appartenant à ses grands-parents. Elle a sympathisé avec une adolescente, Hannah, la seule représentante féminine d'un groupe de skieurs allemands venus dans les montagnes andines pour s'entraîner. Au bout de quelques jours, la jeune sportive disparaît, une nuit où elle avait accepté qu'Inès dorme dans sa chambre. Cette dernière a vu des choses, mais on lui fait bien vite comprendre qu'elle aurait tout intérêt à ne rien dire à la police. La loi qui s'impose encore chez elle est celle du silence. A fortiori vis-à-vis des étrangers...

Sur la base de ce que je viens d'expliquer, vous pourriez vous imaginer que le film tout entier repose principalement sur une intrigue policière. Ce n'est pas tout à fait le cas. J'ai trouvé pertinente une critique lue après ma séance, qui soulignait que la caméra ne quittait jamais Inès d'une semelle et que son véritable acharnement à retrouver Hannah dessinait en creux le portrait d'une fillette solitaire, face à des adultes peu soucieux de son bien-être (à 2-3 exceptions près). Maya O'Rourke endosse ce rôle difficile à la perfection: elle est constamment crédible. Le reste de la distribution est tout aussi convaincant, avec une mention spéciale pour Paulina Urrutia, une grand-mère d'un genre redoutable. Au-delà même du fond et du casting, Dégel m'a convaincu sur le plan formel: avec une bande musicale un tantinet crispante, il a des faux airs de film de fantômes. J'ai aimé les quelques frissons qu'il m'a procurés. Plus sobre que d'autres, il propose une conclusion relativement ouverte et n'en est dès lors que plus appréciable - avis aux amateurs du genre. Connaître le passé du Chili n'est pas indispensable pour le comprendre...

Dégel
(El deshielo)
Film hispano-mexicano-chilien de Manuela Martelli / 2026
Un thriller un peu flippant dans un hôtel cerné de neige... le parallèle avec Shining est tentant, mais l'horreur plus forte du côté de Kubrick. J'ai aussi repensé à Slalom et bien apprécié cet opus, arrivé en France en étant d'abord retenu dans la sélection Un certain regard du Festival de Cannes (mais reparti bredouille). Le sujet des disparitions politiques sous Pinochet vous intéresse ? Nostalgie de la lumière mérite un détour.

samedi 26 septembre 2026

Une vision africaine

Il est né en 2001 et dédie son quatrième long-métrage à son petit frère disparu. Enfant d'un père suisse et d'une mère kényane, Damien Hauser m'était inconnu jusqu'à ce que je découvre Memory of Princess Mumbi. J'ai appris l'existence de ce film un matin d'août et décidé d'aller le voir dans la journée. Un intérêt soudain, lié d'abord à son origine africaine...

Mes amis des Fiches du Cinéma comparent cette originale production aux oeuvres de Terry Gilliam ou Guy Maddin (cf. index des réalisateurs). Nous sommes projetés dans le Kenya du futur, année 2093 ou 2094. Jeune cinéaste, Kuve prépare un documentaire sur les conséquences d'un long conflit désormais terminé. Un gouvernement réactionnaire aurait conduit les hommes à rejeter toutes les technologies innovantes dont ils se servaient auparavant. L'artiste, cela dit, utilise encore l'I.A. pour ses créations. Au cours d'un casting, il rencontre une jeune femme dont il tombe amoureux. Elle devient sa muse. Ses méthodes de travail évoluent, mais ses sentiments sont menacés: la belle a connu un prince quand elle était encore un bébé et une prophétie dit qu'il réapparaîtra pour la demander en mariage, le jour où elle aura atteint ses 21 ans. Vous l'aurez compris: comme celui d'avant-hier, mon film de ce midi mélange les genres. Je l'ai trouvé à la fois étonnant et plein de poésie...

Parce qu'il est également question de tournages, il est bien sûr possible d'y voir aussi une mise en abyme de la création cinématographique. Pour prendre du plaisir, je pense que le mieux - disons le plus simple - consiste à se "laisser faire" et à embarquer dans les images sans se poser de questions immédiates sur ce qu'elles peuvent bien vouloir raconter. Memory of Princess Mumbi ne dure qu'une heure vingt, mais c'est assez pour nous offrir un voyage inédit, dans un monde étrangement familier bien que tout à fait inconnu. Et ce pour le prix d'une place de cinéma. Les acteurs improvisent beaucoup, l'auteur s'étant pour sa part "attaché à capturer, dit-il, (de) petits instants d'humanité empreints de beauté". J'imagine que sa présence directe sur le plateau comme personnage secondaire l'y aura aidé... et en tout cas, le résultat s'avère probant. Nous avons de la chance que, passé par de nombreux festivals, cet opus soit ensuite arrivé jusqu'à nous. Et dans combien de salles ? Je l'ignore. S'il est disponible dans l'une des vôtres, je vous incite à vite en profiter !

Memory of Princess Mumbi
Film suisso-kényan de Damien Hauser
/ 2025
Terry Gilliam, c'est Brazil, The fisher king ou encore Zero theorem. Guy Maddin ? La chambre interdite. S'il est vrai que le jeune réalisateur présenté aujourd'hui marche dans leurs pas, c'est plutôt prometteur. Pourrons-nous dès lors voir ses trois premiers longs-métrages ? Pas sûr. J'essayerai quant à moi d'au moins ne pas trop vite oublier son nom. Pour d'autres "évasions africaines", voyez Yeleen, Inland ou Soumsoum !

jeudi 24 septembre 2026

Fous alliés

Vous le savez aussi bien que moi, je pense: le cinéma a vraiment le chic pour nous présenter des criminels sous un jour favorable. Mon "héros" d'aujourd'hui s'appelle Anker, il est danois et il est resté QUINZE ANS derrière les barreaux. Il retrouve alors son frère Manfred, un brave type censé le conduire là où il a planqué le butin d'un casse XXL. Oui, mais...

Le hic, c'est que Manfred souffre d'un trouble dissociatif de l'identité. Concrètement, il a oublié qui il était et se prend pour John Lennon ! Autant vous le dire: le pitch de The last Viking m'avait laissé imaginé que j'aurai affaire à une comédie loufoque, voire tout à fait absurde. Vérification faite, c'est bien le cas, mais il y a également autre chose derrière la bouffonnerie apparente de ce drôle de film venu du Nord. Avant même de réfléchir aux conséquences, il est tout à fait probable que vous vous interrogiez sur les causes du mal qui affecte Manfred. Croyez-moi: sur ce point, il n'y a franchement aucune raison de rigoler. Anker, lui, sait un peu à quoi s'en tenir, mais le comprend assez tard. Comme nous, finalement, car au-delà de la pochade et de l'intrigue policière, c'est très probablement le véritable sujet du long-métrage. Les amateurs de mélange des genres apprécieront, sans aucun doute. N'attendez SURTOUT PAS du scénario quoi que ce soit de vraisemblable !

Un indice pour la suite ? Il n'y a pas qu'un seul fou dans cette histoire. Cela dit, le film repose principalement sur les épaules d'un comédien relativement inattendu dans ce registre: le talentueux Mads Mikkelsen. Attendu prochainement chez Martin Scorsese, l'ancien danseur émérite s'est offert un retour au pays revigorant. Et il y a mis tout son coeur ! Donc, si The last Viking, d'abord conçu pour faire rire, fait aussi frémir et pleurer, c'est principalement à lui qu'on doit ces émotions combinées. Cela dit, attention: moins connus, les autres acteurs ne déméritent pas. Bilan positif: j'ai passé un assez agréable moment en leur compagnie. Sur le plan formel, j'ai apprécié le décor naturel du film et sa musique originale (surtout celle du générique de fin). Autres caractéristiques étonnantes: une introduction et un épilogue réalisés en animation. Certains voient dès lors cet opus comme un conte - ce n'est pas idiot. J'insiste: il est clair que tout cela reste le plus souvent éloigné du réel...

The last Viking
(Den sidste Viking)
Film suédo-danois d'Anders Thomas Jensen / 2025
Oh ! Je n'avais plus revu Mads Mikkelsen depuis le dernier Indiana Jones et il est avéré qu'il fait aussi de bons films dans son pays: on m'a dit d'assez bonnes choses sur Men and chicken et Drunk, par exemple. Cette fois, il se montre à son avantage dans un film qu'un critique place entre Quentin Tarantino et les frères Coen (ce qui peut être discuté). Moi, je le préfère dans Michael Kohlhaas ! Ce n'est guère comparable...

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Si d'autres avis sont susceptibles de vous intéresser...

Je vous suggère sans plus attendre de (re)lire ceux de Pascale et Dasola.

mercredi 23 septembre 2026

Deux fois palmés

Découvrir la Palme d'or 2026 m'a permis de "cocher une nouvelle case" de mon index récapitulatif. Je suis encore loin de les avoir toutes vues ! Cela dit, je note (avec amusement) que j'ai enfin vu l'un des deux films pour lesquels Cristian Mungiu a reçu la fameuse récompense cannoise. C'est une occasion d'évoquer l'ensemble des cinéastes palmés DEUX fois.

Cristian Mungiu n'est pas seul...

Il faudra que je voie l'autre Palme du cinéaste roumain, primé en 2007 pour Quatre mois, trois semaines, deux jours. Quatre de ses confrères ont touché le Graal deux fois, sans que je voie chacun des deux films. Des frères Dardenne, j'ai vu Rosetta (1999), mais pas L'enfant (2005). Emir Kusturica m'est familier pour Underground (1995), mais je traîne pour découvrir Papa est en voyage d'affaires (85). Et même constat avec Ken Loach: Le vent se lève (2006) devance Moi, Daniel Blake (16).

Deux réalisateurs me sont toujours étrangers...
Le hasard fait qu'il s'agit de deux Scandinaves. Le plus âgé d'entre eux est Danois et s'appelle Bille August: il avait obtenu la Palme en 1988 pour Pelle le conquérant et en 1992 pour Les meilleures intentions. Autre doublé, le plus récent après celui de Mungiu: les Palmes reçues par le Suédois Ruben Östlund - The square (2017), puis Sans filtre (22). Je les verrai sans doute un jour, mais j'avoue qu'elles m'attirent peu. J'imagine pourtant qu'elles seront un peu plus accessibles que d'autres...

Avec d'autres cinéastes, je suis "à jour de Palmes"...
Ils sont trois ! Le premier à avoir fait coup double à Cannes n'est autre que l'Américain Francis Ford Coppola, avec Conversation secrète (1974) et Apocalypse now (79). Lauréat multiple, le Japonais Shohei Imamura aura quant à lui vu passer quatorze ans entre ses deux consécrations suprêmes: La ballade de Narayama (1983) et L'anguille (97 ex-aequo). L'austère Autrichien Michael Haneke a plutôt connu, lui, deux joies rapprochées, avec Le ruban blanc (2009) et Amour (2012). Ô surprises !

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D'autres remarques à faire ?

Peut-être que, ces dernières années, plusieurs cinéastes ont été retenus en sélection officielle et auraient pu obtenir une TROISIÈME Palme d'or. Un rêve inaccessible aux femmes pour l'instant: je vous rappelle ainsi qu'elles ne sont encore que trois à en avoir décroché une. No comment !

Par ordre chronologique ET alphabétique, vous pourrez retrouver: 
► Jane Campion (ex-aequo !) pour La leçon de piano en 1993,
► Julia Ducournau pour Titane en 2021,
► Justine Triet pour Anatomie d'une chute en 2023.

lundi 21 septembre 2026

Vivre ensemble (ou pas)

Je ne me serais pas du tout attendu aux notes de Fjord sur Allociné. Quand, un matin, j'ai préparé cette chronique, le film trônait à 3,9 / 5 pour la presse (41 critiques) et à 4,1 / 5 côté spectateurs (562 notes) ! La Palme d'or 2026 semble beaucoup moins controversée que d'autres. Tant mieux ! Si débat il y a, il pourrait donc être constructif. Et serein...

C'est en tout cas ce que je souhaite à Cristian Mungiu, un réalisateur dont j'abordais le travail pour la première fois. Il a dit s'être ici inspiré d'un fait divers très médiatisé et survenu en Norvège il y a une dizaine d'années. J'avoue que je ne me souviens pas en avoir entendu parler. Quand le récit commence, une famille arrive tout juste de Roumanie pour s'installer dans une petite ville, où elle est accueillie avec chaleur. Lisbet est norvégienne, son mari Mihai roumain et ils ont cinq enfants. C'est après la mort des deux grands-parents paternels qu'ils ont décidé de se rapprocher de leur autre famille, sans dépendre économiquement d'une aide de leurs proches (ou même encore de l'État). Leur intégration s'opère donc sans heurt, mais tout change rapidement quand la prof d'une des enfants croit déceler sur son dos des traces de violence. Presque aussitôt, toute la fratrie est alors envoyée en foyer ou famille d'accueil, tandis que les parents voient se profiler un procès pénal. Attention: Fjord n'est pas un film de suspense, ni même de justice. Plutôt l'observation d'une communauté. Et des valeurs qui la cimentent !

En voyant le couple soudain isolé, on aura tout à fait logiquement envie de chercher à comprendre où se situe la vérité... et donc si les gosses ont réellement été battus. Or, bien des questions restent sans réponse. Ce qui est clair, c'est qu'on observe vite des différences importantes entre le mode de vie norvégien et celui de la famille dite "étrangère". C'est d'autant plus flagrant que cette dernière apparaît d'emblée ancrée dans une pratique ultra-rigoriste - et en réalité punitive - de la religion chrétienne. Fjord nous replace de fait face à un sujet d'une actualité brûlante dans de nombreux pays du monde: le fameux vivre-ensemble. Quelles sont les règles de nos sociétés ? Peuvent-elles encore évoluer ? Faut-il tolérer que ceux qui viennent d'ailleurs s'écartent de la norme admise ? À partir de quand doit-on considérer qu'ils l'ont outrepassée ? Et comment les sanctionner alors ? Cristian Mungiu nous tend un miroir et nous laisse face à toutes ces interrogations, quasi-existentielles. Parfois, il m'a semblé qu'il prenait parti, mais non: en fait, son propos reste équilibré et le film d'une grande froideur ! À vous de juger, donc...

Fjord
Film norvégien et roumain de Cristian Mungiu / 2026

À la presse, le cinéaste explique notamment avoir tourné cette histoire pour pointer le fait que nos sociétés occidentales sont si polarisées qu'on écoute de moins en moins la parole de l'autre. C'est juste, non ? Point rassurant: il a aussi ici des producteurs français, danois et suédois. Bon... le vivre-ensemble est un sujet dans d'autres films moins abrasifs comme Le goût des autres. Ou Le mystérieux regard du flamant rose !

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Et pour conclure, je vous renvoie vers d'autres blogs...

Princécranoir est le premier à avoir publié une chronique (nuancée). Celle de Pascale est arrivée ensuite et s'avère quant à elle très positive. Un avis tout aussi favorable est également à lire du côté de chez Dasola.

samedi 19 septembre 2026

Une femme, une vie

Je garde le regard tourné vers le Japon pour reprendre aujourd'hui le fil de mon intégrale Kinuyo Tanaka (cf. l'épisode 1 et l'épisode 2 sur 6). L'oeuvre de cette cinéaste est très intéressante et j'avance une preuve nouvelle avec Maternité éternelle - un film dont elle a décidé le sujet. Autant vous prévenir: ici, on est dans le registre du drame "pur et dur" !

J'étais à deux doigts de trouver le film trop insistant sur le pathétisme de son personnage principal, juste avant d'apprendre qu'il était inspiré d'une histoire vraie: celle de la poétesse Fumiko Nakajō (1922-1954). D'emblée, le scénario nous la décrit en épouse dévouée d'un homme méprisant et aigri, qui s'imagine - et qui affirme ! - qu'il n'est plus aimé. Seule sa participation à un cercle littéraire apporte à cette femme exemplaire un peu de distraction, sans toutefois effacer la souffrance ressentie après un divorce très cruel (et que beaucoup lui reprochent). Pour compléter le tableau, on apprendra vite que cette fragile héroïne est atteinte d'un cancer du sein... et devra alors subir une mastectomie.

Que dire ? Que ce vrai-faux biopic apparaît assez proche de la réalité historique (à noter: le nom de la femme a été modifié pour le cinéma). S'il m'a un peu moins plu que les deux précédents, ce troisième opus reste une oeuvre audacieuse pour son temps, a fortiori quand on sait qu'une femme l'a donc réalisé... et qu'une autre en a écrit le scénario. Savoir que ce film a désormais plus de 70 ans me laisse pantois. Techniquement, le travail est plutôt irréprochable, sauf à chipoter. D'aucuns jugent le titre français très réducteur, si ce n'est inapproprié. Dans l'original, Kinuyo Tanaka faisait une référence directe à la poitrine dont Fumiko a été privée - un sujet sensible abordé sans fausse honte. Maternité éternelle peut vous sembler d'abord s'adresser aux femmes. Toutefois, il serait fort regrettable que les hommes s'en désintéressent !

Maternité éternelle 
(乳房よ永遠なれ - Chibusa yo eien nare)
Film japonais de Kinuyo Tanaka / 1955
Les deux photogrammes que j'ai choisis pour illustrer cette chronique pourraient suffire à révéler qu'une femme est pour toujours prisonnière. Celle que le film nous présente, en tout cas, a bien du mal à vivre libre et selon ses choix. Elle peut en rappeler d'autres, victimes de l'injustice d'une société des plus corsetées (cf. Les amants crucifiés par exemple). Replacer ce sujet dans le contexte contemporain... c'est fort, très fort !

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Des chroniques plus enthousiastes encore ?

Vous en trouverez plusieurs... et notamment chez Pascale, Strum et Lui.

mercredi 16 septembre 2026

La place du coeur

Il y a quelque chose de très beau dans le regard que Ryusuke Hamaguchi porte sur le monde - je l'ai ressenti devant son dernier film (à ce jour). Le cinéaste japonais est venu en France tourner Soudain, long-métrage qui reste d'abord en mémoire par sa longue durée: trois heures et quart. Je dois dire que le début m'a aussitôt captivé ! Magie de l'écran géant...

Marie-Lou est la directrice du Jardin de la Liberté, un EHPAD parisien. Elle forme son personnel à l'humanitude, une approche thérapeutique fondée sur quatre piliers: regarder les personnes âgées dans les yeux malgré leurs troubles cognitifs, les toucher, leur expliquer chaque soin qui leur est proposé et - quand c'est possible - les faire se tenir debout et marcher. Le problème, c'est en fait que cette pratique innovante suppose que les équipes soient formées, ce qui complique la gestion quotidienne et alourdit le planning de soignants déjà ultra-sollicités. Elle-même très (ou trop ?) impliquée, Marie-Lou est proche du burn-out lorsqu'elle rencontre Mari, une jeune Japonaise, dont la profession s'intéresse elle aussi à l'humain: elle est metteuse en scène de théâtre. Soudain, c'est bien l'histoire de l'amitié naissante entre deux personnes qui auraient très bien pu ne jamais se rencontrer. Au coeur de deux vies qu'on découvre tumultueuses, une alliance est forgée et le réconfort surgit: c'est sans nul doute ce que j'ai trouvé de plus beau dans ce film exigeant. Oui, il me semble qu'il cherche d'abord à parler à notre cœur !

Rappel: les deux actrices ont reçu, ensemble, le Prix d'interprétation féminine au dernier Festival de Cannes. Il est bien entendu probable que d'autres auraient mérité cette récompense, mais je suis convaincu que Tao Okamoto et Virginie Efira ne l'ont pas volée. D'une sobriété impeccable compte tenu du sujet, leur jeu m'a ébloui par sa justesse. Pourtant, on sait vite que l'un des personnages va mourir... et Soudain aurait pu n'être que le bête déclencheur d'un énième torrent de larmes. Non ! Le film est bien plus que cela et se distingue par son empathie profonde. Une qualité d'autant plus perceptible que les comédiennes s'expriment chacune dans la langue de l'autre, sans difficulté apparente. Elles sont en outre bien entourées par une belle galerie de personnages secondaires, très incarnés ("mention spéciale" à Jean-Charles Clichet). Au final, je n'ai qu'un petit bémol à formuler: le film s'égare un peu lorsqu'il devient, à grands renforts de schémas et de longues minutes durant, un cours assez lourdingue sur l'absence d'avenir du capitalisme. Je vais retenir le reste et toutes ces belles émotions nées de l'ensemble.

Soudain
(急に具合が悪くなる - Kyu ni guai ga waruku naru)
Film franco-japonais de Ryusuke Hamaguchi / 2026
Je crois bien que c'est le premier opus du réalisateur hors de son pays. D'ailleurs, il a aussi reçu le soutien de producteurs belges et allemands. Oubliez mes quelques réserves: ce long-métrage vaut le LONG détour ! Quelque chose dans ce qu'il nous dit de la vie m'a rappelé Perfect days. Je préfère, cependant, la simplicité d'un Kore-eda comme L'innocence ou Les bonnes étoiles (pour ne parler que des plus récents). À suivre...

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Une précision que je crois utile...

Je vous ai dit plus haut que le réalisateur était venu tourner en France. Un autre point à  ne pas négliger: certaines scènes se passent au Japon. Je retiens celle de ma première image et sa lumière (du lever du jour). Elle a été choisie pour l'une des affiches - l'autre montre Paris, la nuit. Eh oui, dans chaque plan, la photo du film est absolument somptueuse !

Et pour finir, d'autres avis à consulter ?
Bien entendu ! Je vous propose de lire celui de Benjamin, notamment.

lundi 14 septembre 2026

Revenue en découdre ?

Je m'écarte à nouveau des grandes villes pour vous conduire aujourd'hui jusqu'à une terre lointaine (et très peu peuplée): l'outback australien. 1951. Myrtle Dunnage, alias Tilly, y revient, seule, descendue d'un car après des années d'absence. Elle s'installe chez sa mère, à moitié folle. Habillée chic, la jeune femme détonne. Elle a une énigme à résoudre...

Des années plus tôt, encore enfant, Tilly a été chassée de la petite ville qu'elle retrouve, parce qu'accusée du meurtre d'un garçon de son âge. Elle-même a oublié et voudrait juste savoir si elle est une criminelle. Surprenant point de départ, mais le film n'a pas fini de vous étonner. Haute couture est resté inédit dans les salles françaises: dommage. Très vite, on va sentir poindre en son héroïne une envie de revanche. Ensuite, le récit prendra d'autres couleurs: celles du western spaghetti d'abord, puis de la romance, de la comédie et finalement du drame. Croyez-le ou non: ces genres ne se succèdent pas, mais se combinent. Harmonieusement ? Telle est la bonne question à se poser, je suppose. Pour ma part, j'ai plutôt apprécié ce méli-mélo et la présence d'acteurs plutôt bien inspirés, emmenés par la toujours impeccable Kate Winslet. Autre point positif: la direction artistique - décors, costumes, musique. Peut-être qu'il aurait été judicieux d'alléger le tout d'un petit quart d'heure: oui, on atteint presque les deux heures et cela fait beaucoup. Bon... je vais toutefois rester sur cette opinion très nettement positive !

Haute couture
(The dressmaker)
Film australien de Jocelyn Moorhouse / 2015
Je vous laisse désormais décider si la nationalité de cet opus méconnu titille suffisamment votre curiosité pour renforcer votre envie de le voir. D'aucuns le comparent à un film des frères Coen, mais je préfère Fargo. Si c'est la revanche qui vous attire, je crois que je vous conseillerais d'accorder sa chance à ce film plutôt qu'à Kill Bill - un simple exemple. Et pour l'Australie, vous aurez toujours mon index "Cinéma du monde"...

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Je reconnais que mes propos ne font pas l'unanimité...

À vous désormais de lire la (courte) chronique de "L'oeil sur l'écran". Vous pourrez en trouver une autre sur un blog déserté: celui de Laurent.

dimanche 13 septembre 2026

Éloge de la débrouille

Ma grand-mère paternelle, née à Brest, réduisait paraît-il la Bretagne au Finistère-nord. Malgré cette ascendance, je connais mal la région. Donc... je n'ai pas reconnu les Côtes d'Armor dans Un grand raccourci. Et ce n'est même pas pour elles que j'avais décidé d'aller voir ce film ! J'avais juste envie de "soutenir" le travail de deux cinéastes de 22 ans...

Bien qu'ils aient réalisé des courts-métrages auparavant, Armand Foëx et Clément Devilliers assurent qu'ils étaient encore bien peu familiers avec le monde du cinéma au moment où ils ont tourné ce premier long. D'après eux, c'est une chance: ils ont conservé toute leur spontanéité. L'histoire qu'ils nous racontent est celle (fictive) de jeunes de leur âge. Deux cousins, d'abord, Grégoire et Corentin, l'un fils d'un restaurateur lassé de son travail, l'autre qui tente de s'en sortir comme dératiseur. Deux copines, Louise et Maëva, l'une salariée d'une société de pompes funèbres, l'autre persuadée qu'elle pourra percer comme influenceuse après avoir convaincu la première de participer à un concours de miss. Bref, quatre adultes en devenir, à la recherche de solutions durables pour vivre normalement. Un grand raccourci est de fait une comédie bienveillante à l'égard de ses personnages: elle ne s'en moque jamais. Les décisions qu'ils prennent prêtent à sourire, parfois, mais l'existence n'est pas toujours facile pour eux. Résultat: je les ai trouvé attachants et agréables à suivre. Le film dure une heure vingt. Oui, cela m'a suffi...

Un grand raccourci
Film français d'Armand Foëx et Clément Devilliers / 2026

Une réussite qui mérite d'être soulignée, même si elle n'est pas destinée à rester longtemps dans les annales. Wait and see, comme on dit. J'insisterai sur la dimension positive de ce récit: des situations difficiles sont exposées, mais on reste très à l'écart des postures misérabilistes. Après Chien de la casse et Vingt dieux, c'est encore une vision nouvelle de la ruralité qui a débarqué sur grand écran. Pourvu que ça dure, donc.

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Pour mieux comprendre le titre du film...
Je vous relaie l'interview d'un des réalisateurs sur les Fiches du Cinéma.

Après cela, vous pouvez lire d'autres avis...
Celui de Pascale, sensible à la jeunesse des cinéastes, est aussi positif.

Et je tiens à saluer les jeunes actrices et acteurs...

François Le Bris, Sara Montpetit, Louise Labèque, Jules Porier... bravo ! Avec eux, vous reconnaîtrez l'expérimenté Olivier Rabourdin, peut-être.

samedi 12 septembre 2026

Au fil du temps

C'est incontestable: on peut avoir de très bonnes raisons de déménager. Quitter une maison ou un appartement devient toutefois un peu difficile quand on y attache des souvenirs marquants, comme un mariage réussi ou la naissance d'un enfant, par exemple. Je suis persuadé que les lieux où nous avons vécu gardent une petite trace de ce que nous avons été...

C'est ce que je suggère Here - Les plus belles années de notre vie. Adaptation d'un roman graphique, ce beau film signé Robert Zemeckis est construit sur une contrainte: tourner dans un décor unique - le salon d'une grande maison américaine, avec entre autres une grande fenêtre donnant sur la rue. Tout au long du film, on y voit défiler ses habitants et principalement la famille d'Al Young, un ex-G.I. de la Seconde guerre mondiale. Le jeune homme s'installe avec sa femme Rose et le couple évolue avec trois bambins, deux garçons et une fille, dont l'existence devient un spectacle à nos yeux. Un montage en évolution constante nous présentera aussi d'autres occupants de la bâtisse, passés et futurs !

Il est difficile de ne pas s'attacher à ces gens, tant ils nous ressemblent. Ou disons qu'ils n'ont rien d'extraordinaire, mais qu'il est fort agréable de les suivre dans leur quotidien, en constatant leur bonheur collectif ou, la vie étant ce qu'elle est, en s'émouvant avec eux des difficultés qu'ils traversent, petites et grandes. Le film est d'autant plus "efficace" que la narration n'est pas linéaire, tout en restant très compréhensible. Entre joies et pincements au coeur, on ne voit donc pas le temps passer. Here... a en outre fait parler de lui parce qu'il réunit une bonne partie de l'équipe de Forrest Gump, dont les stars Robin Wright et Tom Hanks. Un casting que d'aucuns ont jugé peu enthousiasmant, trente ans après. Et moi ? Je l'ai trouvé à la fois symbolique et (relativement) judicieux. Seul le titre français m'a paru réducteur. Je n'en ferai pas un scandale...

Here - Les plus belles années de notre vie
(Here)
Film américain de Robert Zemeckis / 2024
Je vois très bien tout ce qu'il peut y avoir de consensuel et d'artificiel dans ce récit aux multiples faisceaux, mais... j'y ai vraiment accroché ! Après coup, je suis surpris de ne pas avoir lu davantage de chroniques sur le film et j'ai constaté son lourd échec en France (61.706 entrées). Véritable gouffre financier, il n'aura rapporté qu'un quart de son budget. Il est vrai que, pour observer une famille, on peut lui préférer Boyhood.