dimanche 7 décembre 2014

Sous le banian

J'ai eu plusieurs fois l'occasion de le dire ici: le cinéma demeure aussi pour moi un art du voyage. À l'heure où les pays les plus lointains paraissent à un clic de souris, j'aime qu'un long-métrage m'emmène, quelque deux heures durant, dans une contrée étrangère. Cette envie contemplative participe de l'intérêt que j'ai eu à voir Still the water. Bien que, sur écran géant, le Japon soit un territoire assez familier...

Spécificité: Still the water nous embarque vers l'une des îles reculées de l'archipel nippon, Amami, cap sud-ouest, au coeur même de l'océan Pacifique. Cette terre magnifique, tropicale, est aussi la proie fréquente de très violents typhons. La nature y offre un cadre extraordinaire, même si ce "décor" n'a pas, c'est vrai, l'aspect surprenant d'autres régions du monde. Ici, Amami est l'écrin éclatant d'une idylle adolescente naissante entre Kyoko et son ami Kaito. Tendre, la parade amoureuse est encore gauche, les sentiments contrastés, du fait peut-être de leur situation familiale respective. Native de l'île, Kyoko vit avec ses deux parents, mais sa mère souffre d'une maladie mortelle, incurable. Kaito, lui, est l'enfant d'un couple séparé: il a vu le jour à Tokyo, là où son père, un tatoueur, est resté.

La réalisatrice du film vient en partie du documentaire. L'image qu'elle offre au regard m'a vite frappé par son aspect ultra-réaliste. J'ai eu l'impression d'être un intime des personnages, témoin direct d'importants événements de leur vie. Cette réelle proximité de vue n'empêche pas Still the water d'amener sa propre poésie. Les plans de Kyoko nageant toute habillée, par exemple, déroutent et séduisent à la fois. Les habitants d'Amami ont souvent été mis à contribution pour réinventer des séquences qui correspondent à leurs rites sociaux et croyances. Certaines séquences ne sont même que des moments de vie saisis sur le vif, sans la moindre directive de la cinéaste. Derrière tout ça, il y a beaucoup de tendresse et d'empathie. On dit que Naomi Kawase aurait retrouvé là-bas le berceau de sa famille...

À l'ombre d'un banian, l'un de ces arbres pluriséculaires et porteurs d'éternité, il eut été facile de tomber dans les clichés et l'opposition bêtasse de deux mondes, le paradis perdu d'un côté, la mégapole froide et sans âme de l'autre. Pour être honnête, Still the water n'échappe pas à ce discours des contrastes - sur Amami, on retrouve même un grand-père moraliste, plein du bon sens (supposé) de celui qui a vécu et (presque) tout connu. C'est plutôt des instants de vie ordinaires que l'émotion la plus forte survient, presque par surprise parfois. Un cadre qui tremble légèrement, une musique qui s'éteint lentement: le film est vraiment doux, pudique, retenu. Cette langueur assumée peut paraître monotone: mon voisin de fauteuil a ronflé ! Moi, malgré quelques petites longueurs, je suis toujours resté éveillé.

J'ai pu découvrir cette histoire dans le cadre d'une projection spéciale, organisée par une association à laquelle je viens d'adhérer. L'animateur du débat qui a suivi a notamment expliqué que le film n'avait pas reçu un accueil triomphal au Japon. En sélection officielle à Cannes et candidat déclaré à de nombreux trophées, Still the water n'en a finalement obtenu... aucun ! Artiste prolifique, Naomi Kawase est parait-il coutumière du fait: elle génère souvent une attente importante, mais aussi un peu de frustration, comme si son public d'habitués réclamait qu'elle produise un chef d'oeuvre à chaque fois. Moi, je viens juste de la découvrir: je peux juste dire que j'aimerais voir d'autres de ses oeuvres pour mieux la connaître. J'ai été séduit par ce "premier essai". Et, oui, ça a titillé mes envies de voyager...

Still the water
Film japonais de Naomi Kawase (2014)

Quand la finesse d'observation d'un Hirokazu Kore-eda croise la route du panthéisme d'un Terrence Malick: sous cette double référence écrasante, le film d'aujourd'hui tient la route, mais en demi-teinte. Heureusement, sa modestie joue pour lui: pas besoin de convoquer les grands anciens, comme Ozu ou le Murnau de Tabou pour sauver les apparences. À vous de tisser les fils de ce cinéma d'émotion(s)...

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Pour vous y aider, vous avez une autre possibilité...

Vous pouvez lire ce qu'on en dit ailleurs: "Sur la route du cinéma". 

samedi 6 décembre 2014

Le violoniste

Je me pose une question: l'ambition formelle peut-elle faire obstacle au vrai cinéma de divertissement ? Je ne vois aucune raison objective pour penser que les artistes du septième art feraient mieux de brider leurs élans créatifs pour mieux toucher le plus large public. Je note pourtant que quelques critiques ont reproché à Poulet aux prunes d'être trop prolifique côté style. Reprenons les choses à leur début...

Poulet aux prunes, c'est en premier lieu le titre d'une bande dessinée, couronnée du Prix du meilleur album au Festival d'Angoulême 2005 - excusez du peu ! Son auteur est une femme française: Marjane Satrapi, née en Iran en 1969, remarquée déjà pour son tout premier opus, Persepolis, publié, lui, en quatre tomes entre 2000 et 2003. Vous suivez ? Poulet aux prunes devient un film en 2011. Sur une heure et demie d'images, il garde quelques minutes seulement pour une scène d'animation, mais fait pour l'essentiel appel à des acteurs en chair et en os. Vous avez reconnu Mathieu Amalric ? Parfait ! De dos, c'est Maria de Medeiros. Et il y a aussi d'autres têtes assez connues: Édouard Baer, Isabella Rossellini, Jamel Debbouze, Chiara Mastroianni, Golshifteh Farahani... et j'en oublie, assurément.

Ce que ça raconte ? L'histoire (fictive) de Nasser Ali Khan, un Iranien des années 50, prodige du violon. On le découvre dans un moment terrible: quelqu'un a détruit son instrument ! Le pauvre soliste cherche vainement un remplaçant à son "compagnon", mais constate alors qu'il n'éprouve plus aucun plaisir à jouer. Après avoir écarté quelques projets de suicide, il décide donc de... se laisser mourir. Sans trahir de grand secret, car c'est annoncé après un quart d'heure environ, notre mélancolique ami va au bout de ses idées noires. Poulet aux prunes égraine alors les huit derniers jours d'une vie d'artiste. L'occasion d'un bilan, entre règlements de comptes tardifs et flashbacks sur un passé franchement révolu. Je vais ajouter quelque chose qui pourrait vous surprendre: parfois, c'est très drôle !

Poulet aux prunes est en fait un patchwork filmique. Il m'a fait passer par plusieurs émotions, plus ou moins intenses. J'en reviens maintenant à mon interrogation initiale. Il est vrai que le film mise allégrement sur des moments burlesques et de grands élans mélodramatiques, en passant par une parodie de sitcom américaine. Ajoutez-y, entre autres, un mini-dessin animé: ça fait beaucoup. Maintenant, j'ai envie de dire: oui, et alors ? Les salles obscures diffusent suffisamment de productions ordinaires et stéréotypées ! Pourquoi bouder ce qui est "copieux" ? La critique professionnelle salue souvent l'inventivité d'un Wes Anderson ou, à un degré moindre certes, d'un Jean-Pierre Jeunet ou d'un Michel Gondry. L'imagination de Marjane Satrapi me réjouit tout autant. Même en "carton-pâte"...

Côté scénario, c'est un autre débat: mon enthousiasme pour le film est sincère, mais il ne me conduira pas à affirmer que l'histoire elle-même est ébouriffante d'originalité. Il est ici question d'amours contrariées, pour l'art bien sûr, mais aussi pour les gens - un thème ultra-classique du cinéma et de l'expression artistique au sens large depuis, je crois, ses débuts. Si Poulet aux prunes a su m'embarquer dans son récit, c'est aussi sans doute via son petit côté "exotique". J'ai craint quelques minutes que le décor iranien freine mon empathie pour les personnages, faute de mieux connaître l'histoire de ce pays. Heureusement, ç'a n'a finalement pas été le cas: nul besoin finalement d'être très érudit. Rassurés ? Je vous laisse donc découvrir la suite et le pourquoi de ce très joli titre qu'est Poulet aux prunes...

Poulet aux prunes
Film français de Marjane Satrapi et Vincent Parronaud (2011)

Quatre ans avant cette petite merveille, le même duo avait cosigné l'adaptation cinéma de Persepolis - 100% en animation, cette fois. Marjane Satrapi a des talents multiples, puisqu'elle est aussi peintre et musicienne. Ses oeuvres graphiques ont clairement un côté politique, ce qui fait d'elle une vraie ambassadrice de son pays d'origine. Il y a aussi un peu d'Iran sur ma page "Cinéma du monde".

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Avis aux amateurs ou aux nouveaux convertis...

Le film va être rediffusé sur Arte, mardi prochain, à 13h30.

Peu d'avis chez mes p'tits camarades, mais...
"L'oeil sur l'écran" en parle en bien. "Sur la route du cinéma" aussi.

jeudi 4 décembre 2014

Du neuf !

Hé ! Vous savez quoi ? C'est déjà la 1.200ème chronique ! L'occasion est belle d'évoquer les quelques pistes dont j'ai entrepris l'exploration pour rendre Mille et une bobines plus attrayant. Un grand merci d'abord à vous, proches ou inconnus qui me lisez, que vous le fassiez régulièrement ou de façon épisodique, de longue date ou depuis peu. Et voilà donc ce que j'envisage, motivé par l'espoir de faire mieux...

Allumer d'autres étoiles
C'est "cosmétique", bien sûr, mais je me dis qu'après m'avoir rendu tant de bons et loyaux services, mes étoiles à la Nintendo ont vécu. Conséquence: elles changeront de look dès ce week-end. J'en profite pour préciser que, demain comme hier, elles seront la représentation d'une opinion partiale. Cette part de subjectivité, je l'assume à 100%.

Faire état des tendances statistiques
Je veux ici rassurer les allergiques aux maths: il n'est pas question pour moi d'évoquer quotidiennement les dernières variations chiffrées des Bobines. Mais alors que chaque chronique nous rapproche inéluctablement d'un 1.000ème film présenté, je me vois bien faire quelques topos ponctuels sur les périodes et nationalités. Au moins...

Répondre aux commentaires
Je ne l'ai jamais fait, il me semble. Et je constate au quotidien combien mes petits camarades bloggeurs s'y attèlent fidèlement ! J'avoue que j'ai quelques réticences, soucieux de ne pas me laisser phagocyter par l'écriture sur Internet. Cela posé, vu que je ne croule pas (encore ?) sous vos remarques, mieux interagir paraît... jouable.

Adopter d'autres formes 
Ce qui est sûr, c'est que j'aimerais continuer à vous proposer parfois les interviews que j'aurai pu faire de personnalités liées au cinéma. J'ai réfléchi aussi à donner d'autres formats et styles à mes avis critiques. Une décision qu'il ne faut pas prendre à la légère ! L'essentiel reste à mes yeux de maintenir une ligne (et une cadence).

Parler du cinéma au sens large
Critiques et interviews: c'est - et je pense que ça restera - la base écrite de Mille et une bobines. Ici ou dans la "vraie vie", j'ai eu dernièrement quelques bons retours sur mes chroniques thématiques ou liées à une actualité donnée. Les multiplier ? J'y ai pensé, donc. J'en reviens à cette idée de cadence. Ou plutôt d'équilibre, en réalité.

Décloisonner
C'est déjà ce que je cherche à faire quand, en conclusion d'un texte personnel, je vous renvoie sur l'un ou l'autre de mes blogs amis. Maintenant, et aussi parce que je suis engagé dans une association cinéphile depuis deux gros mois, je crois qu'il pourrait être pertinent de rouvrir mes colonnes à d'autres rédacteurs. Reste à voir comment.

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Une dernière petite chose...
Ce blog, je le considère comme le mien, un peu encore comme celui de celles de mes amies qui y ont contribué il y a quelques années, mais aussi, enfin, comme le vôtre ! Je ne réagis pas toujours ostensiblement, mais je suis donc bien à l'écoute de vos suggestions. Ce qui pourrait m'intéresser aussi ? Vos propres retours d'expérience !

mercredi 3 décembre 2014

Petits papiers

J'aime les mots qu'Omar Sy utilise pour parler de sa popularité. Extrait du Studio Ciné Live d'octobre: "Jamais je n'aurais osé imaginer une chose pareille. Sans doute pour ne pas prendre le risque que ce rêve ne devienne jamais réalité et d'en être aigri. Je rêvais d'ailleurs et, sur ce plan-là, je suis bien servi". J'ai lu ces propos après avoir vu Samba, son dernier film en date. Je les trouve dignes.

Alors oui, Omar Sy est parti aux États-Unis après le succès colossal d'Intouchables. Oui, il a changé depuis l'époque Canal + et s'est hissé plus haut que son pote Fred Testot, des heures rigolotes du Service après-vente des émissions. Il n'est plus le "Noir de service", en fait. Quatorze ans après ses débuts au cinéma, huit après le tout premier de ses désormais cinq films avec le tandem Nakache / Toledano, bientôt trois après le César, il est attendu au tournant. Je vais être honnête avec vous: Samba, je n'avais pas spécialement prévu d'aller le voir. Ce sont mes parents qui m'y ont décidé, lors d'un petit séjour chez eux. Maintenant, je ne le regrette pas: faute de découvrir alors le plus beau film de mon année sur grand écran, j'ai eu l'occasion d'apprécier une oeuvre honnête, qui tient plutôt bien ses promesses. Voici donc, messieurs dames, Omar Sy dans les habits d'un Sénégalais en France, sans titre de séjour. C'est drôle ? Parfois. Pas seulement...

En fait, le film évoque surtout la rencontre de deux êtres bousculés par la vie. Samba - oui, c'est son prénom - est sous tension permanente du fait de son statut de clandestin. Alice, la jeune femme dont il croise la route, est censée l'aider, puisqu'elle fait du bénévolat dans une association d'aide aux migrants. Le fait est toutefois que, malgré sa générosité et sa bonne volonté, la demoiselle trimballe avec elle toutes sortes d'incertitudes et de névroses, de quoi inverser la perspective et faire de l'assisté potentiel un possible assistant. C'est naïf ? Sans aucun doute, oui. C'est au moins une manière douce de présenter la thématique de l'immigration, qu'elle soit choisie, subie, assumée, acceptée ou non. C'est naïf, donc, j'en conviens volontiers. Et, si c'est drôle aussi, c'est également... autre chose. C'est sincère, peut-être, et ça se garde en tout cas d'une lecture strictement politique. C'est peu de choses, oui, mais c'est déjà bien.

Samba
Film français d'Olivier Nakache et Éric Toledano (2014)

Bon, j'ai parlé d'Omar Sy, mais le film donne aussi des rôles importants à quelques autres têtes connues: Charlotte Gainsbourg incarne Alice, mais il y a également Tahar Rahim et Izïa Higelin, fille de Jacques. Une jolie image du melting-pot de la France aujourd'hui. Sur un ton plus grave, je conseille (vivement) Les rayures du zèbre. Pour le point de vue des migrants, Rêves d'or ou encore Harragas...

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La circonstance est plutôt amusante, je trouve...

Avant d'opter pour ce film, ma mère et moi l'avons mis en balance avec Bande de filles, un autre long-métrage récent qui met en scène des Français(es) d'origine africaine. Je ne dis pas que j'y ai renoncé...

Et maintenant, je vous propose d'autres regards...
- "Sur la route du cinéma" parle de film mou et paresseux !
- "Le blog de Tinalakiller" s'avère un peu plus clément.

mardi 2 décembre 2014

Âme seule

J'ai l'impression de jouer au yoyo thématique: après un drame intense et une comédie légère, je vous propose à nouveau aujourd'hui un film profond, exigeant. Il s'agit de L'oiseau, qui a su attirer mon regard pour avoir mis Sandrine Kiberlain en tête d'affiche. Je me suis senti curieux de voir ce qu'elle ferait d'une idée minimaliste: une femme change petit à petit, après qu'un volatile s'est introduit chez elle...

L'oiseau est une fable ancrée dans le contemporain. Anne vit seule. Ouvertement courtisée par un de ses collègues de boulot, elle se terre chez elle quand elle ne travaille pas et se contente d'une existence terne. C'est tout doucement, avec pudeur, que le scénario laisse comprendre qu'elle a pu connaître autre chose par le passé et que, consciemment ou non, la jeune femme s'est donc bel et bien repliée sur elle-même. Le long-métrage avance par petites touches et révèle la nature exacte de son personnage principal lentement, sans la crier haut et fort. Il propose le récit d'une renaissance, assez compliquée. Tout ce qui est dit ici l'est avec retenue, un peu comme un secret qu'une femme ne révèlerait qu'à ses intimes. Ce style peut dérouter. Sandrine Kiberlain est dans le bon ton, cependant, et c'est bien ainsi.

Pareille proposition ne fera sans doute pas l'unanimité. Mon père l'expliquera peut-être en commentaires: il n'a pas accroché au rythme de ce film objectivement atypique. Plus haut, j'ai aussi parlé de film exigeant: il est vrai qu'il ne surligne rien et laisse chacun prendre ici et là les petits détails qui forment l'histoire. Ceux qui sont chez eux dans les mondes oniriques pourraient d'ailleurs regretter qu'en partant de l'idée fantastique d'un animal miraculeux, L'oiseau ne pousse pas le rêve un peu plus loin. Dès lors qu'elles s'éclairent, les blessures d'Anne paraissent, sinon quelconques, au moins très... humaines. Apaisé, le long-métrage suggère que l'héroïne peut donc vivre avec. Un peu d'optimisme ne fait de mal à personne, je suppose. J'ai validé ce constat, regrettant juste de ne pas m'être envolé un peu plus haut.

L'oiseau
Film français d'Yves Caumon (2012)

Pour l'Annuel du Cinéma, je cite donc Thomas Fouet: le film "reste pris au piège de ses précautions". C'est assez vrai aussi. Le choix courageux d'un pointillisme onirique brouille parfois le message précis d'une oeuvre imparfaite. En clair, il s'est bien passé quelque chose dans la vie d'Anne qui aurait pu mériter vision plus rapprochée. Ceux qui ont vu Papa de Maurice Barthélémy auront compris, mais... chut !

lundi 1 décembre 2014

Deux coeurs

Ami(e)s cinéphiles, vous permettrez que je commence aujourd'hui avec un message personnel: Aelezig, si tu me lis, tu serais très sympa de nous redonner ta recette d'une comédie romantique réussie. D'expérience, je sais, moi, que ce genre un peu naïf peut se décliner de bien des façons, des bonnes, des mauvaises, des "entre les deux". Mon pire cauchemar a choisi Isabelle Huppert et Benoît Poelvoorde.

La question cruciale: est-ce que ça marche ? Ma réponse: oui, plutôt. Chacun est le parent d'un élève au très réputé lycée Henri IV. Agathe et Patrick devront s'aimer sans autre point commun. Elle, galeriste d'art, fera d'abord office de mégère non apprivoisée auprès d'un mari sexagénaire, histoire de vaguement partager un grand appartement parisien. Lui, bricoleur du dimanche, tentera mollement d'élever seul son fils, un "enfant de la bière" comme il le dit à qui veut l'entendre. Madame Collier de Perles contre Monsieur Kronenbourg: l'amour vache devenu passion était bien plus que prévisible, inévitable. Pas besoin d'aller chercher midi à quatorze heures ou de chercher une subtilité cachée dans le titre du film: Mon pire cauchemar déroule gentiment le programme qu'on peut attendre de lui. On a vu film plus ambitieux.

Pour faire monter la mayonnaise rigolarde, de petits rôles d'appoint ont été confiés à André Dussollier et Virginie Efira. Cet autre duo passe dans le décor et y impose une sympathique parité franco-belge. Pour le reste, le long-métrage est clairement à la gloire du tandem principal. Isabelle Huppert ne force pas, mais a le mérite d'essayer d'amuser la galerie en écornant (un peu) son image bourgeoise. Benoît Poelvoorde, lui, est une nouvelle fois impeccable dans la peau de l'imbécile heureux - je n'en attendais pas moins. C'est en vain qu'on espérerait ici de quoi révolutionner le cinéma à la française. Mon pire cauchemar est un bon petit film, point barre, qui pourrait faire votre joie lors d'une soirée à thème "vidange des neurones". Attention: si vous attendez du glamour, vous n'êtes pas au bon rayon.

Mon pire cauchemar
Film franco-belge d'Anne Fontaine (2011)

Plutôt que sur un film comparable, aujourd'hui, je crois intéressant d'attirer votre attention sur un possible contrepoint. J'en ai eu l'idée en me souvenant qu'Anne Fontaine a aussi réalisé Entre ses mains. Cet autre long-métrage avec Benoît Poelvoorde parle du sentiment amoureux sur un tout autre ton. Vous pouvez préférer les comédies romantiques avec Virginie Efira - La chance de ma vie, par exemple.

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Bon, en tout cas, tout ça ne fait pas l'unanimité...
Des avis positifs: ceux de "L'oeil sur l'écran" et "Le blog de Dasola". Aelezig se montre assez nuancée: cf. "Mon cinéma, jour après jour". Pascale n'est pas vraiment emballée: cf. "Sur la route du cinéma". David, enfin, est resté indécis: il avait vu le film en projection-test. Son avis est toujours lisible sur son site: "L'impossible blog ciné". Pour finir, Laurent, sur sa "Deuxième séance", parle de naufrage...

dimanche 30 novembre 2014

Inéluctable

Vladimir Poutine n'y est pas pour rien: un certain nombre de préjugés tenaces colle à l'image de la Russie. Je me garderai bien d'un avis tranché sur la question - mes connaissances sur ce gigantesque pays sont objectivement plus que limitées. Côté cinéma, je n'avais pas vu le moindre film russe depuis environ cinq ans quand j'ai découvert Léviathan, honoré à Cannes du Prix du scénario, le 25 mai... dernier.

Bon, autant le dire: si vous assimilez les Russes à des "princes" corrompus, de pauvres gens et/ou des alcooliques impénitents, il est possible que Léviathan vienne confirmer ces idées-là. L'histoire tourne autour de Kolia et Lylia, couple menacé d'expropriation. Évidemment, l'indemnisation qui leur est proposée est dérisoire comparée à la valeur - réelle et affective - de leur maison. L'intervention d'un ami avocat n'y change rien: la loi et la justice demeurent du côté des puissants et, en l’espèce, du maire, peu enclin à faire preuve de patience. Sans entrer dans les détails d'un scénario effectivement remarquable, je vous dirai simplement que, pour Kolia et Lylia, tout ira bientôt de mal en pis. C'est la vieille rengaine habituelle, celle du combat de David contre Goliath. La différence essentielle tient à ce que, cette fois, c'est le géant qui gagne. Amis lecteurs qui préférez les happy ends, il vaut mieux aller voir ailleurs...

Vous êtes encore là ? Parfait ! Si le drame ne vous rebute pas d'emblée, vous avez toutes les raisons du monde d'apprécier ce film exigeant, mais par ailleurs d'une grande beauté. J'avais entendu quelqu'un dire qu'il aurait pu être récompensé pour sa mise en scène. Je confirme ! Léviathan est aussi d'une incroyable puissance formelle. J'y ai vu quelque chose qui ressemblait à un opéra. Sur une musique de Philip Glass, les premières images fixent un décor et accrochent aussitôt le regard: nous voilà projetés avec force sur une terre inhospitalière, le rivage de la mer de Barents, au nord de la Russie occidentale. Entre ce fastueux prélude et un épilogue très comparable en intensité, j'ai pris une vraie gifle et j'en suis vraiment content ! Andreï Zviaguintsev a eu 50 ans cette année. Artiste rare, il n'a signé "que" quatre films en onze ans. Le regard qu'il porte sur son pays mérite le détour, soyez-en sûrs. Vous pouvez oublier les préjugés...

Léviathan
Film russe d'Andreï Zviaguintsev (2014)

J'aurai au moins une prochaine occasion de me frotter au cinéma russe... et à Andreï Zviaguintsev. Patience, patience... j'en reparlerai probablement très vite ensuite. À ce stade, je ne sais pas quel film citer pour vous servir de point de comparaison. Le seul long-métrage russe dont j'avais parlé ici jusqu'alors, c'était Mongol - rien à voir. Mon inculture est encore plus manifeste sur le cinéma soviétique...

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Un mot sur le titre, pour compenser...
Monstre du chaos primitif de la mythologie phénicienne, le Léviathan apparaît aussi dans la Bible et notamment dans le Livre de Job. Thomas Hobbes, philosophe anglais du 17ème siècle, utilisa son nom comme titre d'un de ses ouvrages. L'occasion d'évoquer sa conception de l’État et d'affirmer que chaque homme poursuit prioritairement son propre intérêt. Cette idée, le film fait bien plus que la suggérer...

Et pour finir, feriez-vous un p'tit tour sur un site ami ?

Au choix: "Le blog de Dasola" et/ou "Sur la route du cinéma".

samedi 29 novembre 2014

Un père, une fille

Il s'était passé presque un an depuis mon dernier film québécois. Encore une fois, c'est Arte qui m'a permis de rattraper mon "retard" en m'initiant au cinéma de Denis Côté, réputé pour ses aspects insolites. Sauf erreur, Curling est son cinquième long-métrage. D'après mes lectures, ce serait aussi le premier distribué en France. Je continue de trouver notre francophonie cinéphile trop restrictive...

C'est de ce fait avec un plaisir manifeste que j'ai regardé Curling. Quelque part au Québec, un père, Jean-François Sauvageau, élève seul sa fille, Julyvonne, 12 ans. La gamine est coupée de tout contact extérieur: elle n'a aucun(e) ami(e) et ne va même pas à l'école. Cependant, en grandissant, elle manifeste l'envie d'une autonomie relative ou, au moins, l'espoir que son paternel autorise des sorties. Apeuré, ce dernier l'emmène alors sur ses lieux de travail, un motel bientôt fermé ou un bowling géré par une toute petite équipe. Julyvonne visite parfois Rosy, sa mère... en prison. Elle reste cloîtrée à la maison, le plus souvent. Si j'ai un conseil à vous donner pour voir ce film, c'est surtout de ne pas chercher trop d'explications. L'attente d'un cadre rassurant est vite découragée. Le scénario laisse des trous béants dans le récit et invite notre propre imagination à les combler.

Le procédé peut dérouter. Je parierais bien que certains décrocheront rapidement, quand Julyvonne croise un tigre lors d'une escapade clandestine en forêt  ou quand, au milieu de la neige, elle découvre les cadavres congelés d'un groupe d'inconnus. Projections mentales d'une gamine conditionnée pour avoir peur, d'après certains critiques. C'est possible. Cette irrationalité fait en tout cas partie du charme étrange de Curling. Il m'a paru difficile de ne pas avoir d'empathie pour ce père solitaire, confronté au grand défi de l'éducation monoparentale. D'autres y lisent tout autre chose: une névrose obsessionnelle pour son enfant, mâtinée peut-être d'une dose d'inceste. Pour ma part, j'ai vu dans le personnage de Jean-François une évolution qui me semble invalider cette piste. À chacun sa vérité. Le septième art n'accouche pas toujours d'oeuvres aussi ouvertes...

Curling
Film canadien de Denis Côté (2011)

Papa poule ou père abusif ? C'est à vous de le décider. Je dois dire qu'il m'a inspiré plus de pitié que d'inquiétude. Les images finales m'ont rassuré quant à sa manière d'envisager l'avenir de sa fille. Franchement, je crois qu'on est à mille lieues de l'ambiance mortifère d'un Canine, par exemple. C'est peut-être la neige qui vient adoucir l'étonnant propos de Denis Côté. Une certaine ambigüité subsiste...

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Si jamais vous voulez d'autres avis...
Pascale livre le sien sur son propre blog: "Sur la route du cinéma". Aucune autre possibilité parmi mes références habituelles, désolé...

Et pour finir, une chose amusante quant aux acteurs...
Emmanuel et Philomène Bilodeau sont père et fille dans la vraie vie !

vendredi 28 novembre 2014

La proie de l'autre

52 ans et dix longs-métrages: je vais peut-être arrêter de considérer David Fincher comme un petit malin. Cela étant, il reste indéniable que le natif de Denver, Colorado apprécie les mystères poisseux capables de lui/nous retourner le cerveau. Adaptation paraît-il fidèle d'un bestseller de la littérature policière, Gone girl en construit un. Son scénario est signé Gillian Flynn, déjà auteur(e) du roman originel.

Venus de New York vivre dans le Missouri, Amy et Nick Dunne forment ce qu'il est convenu d'appeler un couple sans histoire. Ils sont mariés depuis cinq ans et leur harmonie saute aux yeux. Vraiment ? Un jour où les tourtereaux sont censés célébrer leur anniversaire, Nick sirote un bourbon au pub du coin et raconte ses déboires conjugaux à la fille du comptoir, Margo, qui est aussi sa soeur jumelle. Quand il rentre finalement chez lui, il n'y retrouve que son chat: Amy a disparu et, détail angoissant, la table du salon est en miettes. Son sang-froid relatif et son allure désinvolte font que le "pauvre" mari se trouve bientôt accusé de meurtre. Gone girl entame alors un chassé-croisé visuel pour nous montrer le présent, mais aussi le passé d'une union pas-si-modèle-que-ça. C'est assez bien ficelé, même sans éviter complètement les clichés du genre. Les images sont plutôt réussies dans le genre "esthétique glacée" et composent lentement un maillage oppressant, densifié par la musique de Trent Reznor et Atticus Ross. Bref, sur le seul plan formel, je ne vois aucune fausse note à signaler.

Sur le  plan narratif, je me suis laissé embarquer, comprenant vite toutefois que Nick devait être innocent et l'histoire plus complexe qu'une banale dispute entre époux en route vers le crime. Ben Affleck joue intelligemment ce type dépassé par les événements, crédible dans le rôle ingrat du citoyen moyen sur fond de crise économique. Face à lui, Rosamund Pike est juste parfaite: sa blondeur cadre bien avec sa nature d'héroïne hitchcockienne, bien entendu moins sage qu'il n'y paraît au premier regard. J'ai aimé que Gone girl délaisse vite les oripeaux du thriller pour nous entraîner dans une réflexion complexe sur la dictature des apparences. Au passage, le film égratigne les mythes de l'Américaine contemporaine, grands avocats pénalistes, flics bornés ou mass medias tout-puissants. J'ai trouvé cette démonstration appuyée, un peu trop parfois pour être juste. David Fincher offre deux heures et demie de cinéma: c'est beaucoup. Il expédie quelques personnages en route: c'est dommage. La partie d'échecs reste jouissive pour qui se fiche un peu de la vraisemblance.

Gone girl
Film américain de David Fincher (2014)

Titre oblige, il me semble que le film pourrait aisément être confondu avec Gone baby gone, sorti en 2007, autre histoire de disparition réalisée par... Ben Affleck et interprétée par son frère Casey. Il y a probablement un peu plus de noirceur chez David Fincher, déjà réputé pour sa défiance à l'égard de la société consumériste (Fight club). Devant ce spectacle, j'ai également souvent pensé à Seven et Zodiac.

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Une histoire de qualificatif...

En évoquant ses défauts, certains disent du film qu'il est misogyne. Pas moi. Pervers ? Oui, je peux l'admettre. Et malsain ? Un tantinet. Initialement, j'avais pensé titrer ma chronique "Toile d'araignée"...

Il fait en tout cas parler de lui sur la blogosphère cinéma...

Vous pourrez donc en lire d'autres analyses sur "Callciné", "Sur la route du cinéma", "Le blog de Dasola" et "Le blog de Tinalakiller". J'encourage aussi un détour sur l'espace "Ma bulle" de Princécranoir. Sans oublier, par souci d'exhaustivité, d'aller voir "Chez Sentinelle"...

jeudi 27 novembre 2014

La balade de l'ange

C'était couru d'avance: mon souhait de mieux connaître le cinéma allemand devait forcément m'amener à voir Les ailes du désir. J'avoue que je n'aime pas trop ce titre français et lui préfère nettement Der Himmel über Berlin (Le ciel au-dessus de Berlin). Maintenant, j'ai aussi découvert le film dans la langue de Molière ! Arte m'a surpris par ce choix, je dois dire. Je leur pardonne, mais...

Les ailes du désir fait partie de ces films que j'aurais aimé appréhender sans en connaître rien. J'imagine parfois les émotions ressenties par nos pères (ou grands-pères) en découvrant directement dans la salle ce dont tel ou tel long-métrage pouvait parler. Je peux croire que c'était parfois inconfortable, mais vivre une expérience cinéma sans être déjà formaté par une bande-annonce ou une lecture préalable, c'est un plaisir rare, que je recherche parfois. Bref... il est vrai que cette fois, je savais d'emblée que j'allais rencontrer Damiel et Cassiel, deux anges descendus sur Terre. Je savais que le premier allait tomber amoureux d'une trapéziste, croisée sur son chemin. J'attendais aussi de voir Peter Falk, "dans son propre rôle ou presque" selon la critique que j'avais parcourue. Tout ça est bien présent. Désormais, c'est moi qui en dis trop ! Deux ans à peine avant la chute du Mur, Wim Wenders filmait là une étonnante déambulation urbaine.

Je connais encore bien mal le réalisateur allemand. Les cinéphiles retiennent qu'avec Les ailes du désir, il signait également un retour dans son pays, après une période américaine lancée par l'invitation d'un dénommé Francis Ford Coppola. Retenu dans la sélection officielle de Cannes 1987, le film reçut le Prix de la mise en scène. Quelques plans (forcément) aériens nous invitent de fait à découvrir Berlin sous une facette inédite. Les anges ont bel et bien l'éternité devant eux, pas vrai ? Parce qu'ils demeurent invisibles au commun des mortels, sauf peut-être aux enfants, tout en captant les pensées des uns et des autres, le long-métrage s'appuie sur la contemplation. Les vrais dialogues y sont rares et sans grand intérêt sur le plan narratif. Je me suis parfois senti un peu en marge de cette histoire. Malgré ma germanophilie confirmée, je n'ai pas toujours été sensible à ce que ce lent récit nous dit de l'Allemagne. C'est bien dommage...

Les ailes du désir
Film allemand de Wim Wenders (1987)

Je termine avec cette notation, qui peut vous paraître sévère. Précisons alors que je donne souvent deux étoiles et demie aux films qui m'ont laissé indécis quant aux émotions qu'ils m'ont procurées. J'ai vu ici de très belles choses, mais n'ai pas tout compris, et en suis sorti un peu frustré. En fin de métrage, un carton annonce une suite. Fausse promesse... devenue réalité avec Si loin, si proche ! (1993).

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Ah ! Il me faut vous dire une dernière chose...
J'ai utilisé deux images en noir et blanc. Celui du film est très beau. Parfois, une scène ou un plan s'anime en couleurs. Plutôt vers la fin...