vendredi 15 mai 2020

Guerre civile

Martin Scorsese a sans aucun doute réalisé quelques-unes des oeuvres les plus marquantes du cinéma américain. Sa filmographie complète comptera bientôt, du côté de la fiction, 26 longs-métrages. J'en ai vu presque la moitié et, pour faire une intégrale, j'ai choisi de revoir l'un de ceux que j'avais pu m'offrir sur grand écran: Gangs of New York...

Cette "grosse machine" nous conduit dans le Big Apple de l'hiver 1846. Dans les bas quartiers de la ville, plusieurs bandes locales s'opposent très violemment, à coup de poings, de bâtons ou d'objets tranchants. L'une de ses rivalités met aux prises les Natives et les Dead Rabbits. Pour résumer, disons qu'elle implique des descendants d'Anglais, nés aux États-Unis, et des Irlandais venus ensuite, arrivés par bateau après que la misère les a chassés d'Europe. Cette quasi-guerre civile tue beaucoup de monde, dont le père d'un certain Amsterdam Vallon. Seize ans plus tard, celui qui devenu un jeune homme revient donc pour se venger: dans le rôle, la caméra de Martin Scorsese se tourne pour la première fois vers Leonardo DiCaprio, alors âgé de 28 ans. Gangs of New York le suit pas à pas pendant deux heures quarante ! En arrière-plan, la guerre de Sécession fait rage, bien évidemment. Petit à petit, elle devient ainsi un élément-clé de l'avancée du récit...

On dit parfois qu'une histoire ne peut pas être réussie sans méchant charismatique. Martin Scorsese avait pensé à ses amis Robert de Niro ou Willem Dafoe, mais, en fin de compte, c'est un Daniel Day-Lewis "rangé des plateaux" et expatrié en Italie qui obtint ce rôle majeur. Résultat: le film fut tourné à Cinecittà... et c'est une pure merveille esthétique, au-delà donc des remarquables performances d'acteurs. Martin Scorsese avait lu le roman éponyme de Herbert Asbury (1928) et pensait déjà à ce film dans les années 70 ! L'important budget nécessaire, lui, s'est fait attendre et, à la sortie, le succès escompté n'a pas tout à fait été au rendez-vous. Regrettable constat: sur le sol américain, Gangs of New York a en réalité rapporté moins d'argent qu'il n'en a coûté. Je m'en souviens aussi comme d'une déception. L'heure n'est cependant pas à la dénonciation: même si sa longueur n'est pas toujours justifiée, il contient quelques scènes remarquables et a en outre le mérite de montrer des States un visage peu connu. Nommé dix fois (!) aux Oscars, il en est toutefois reparti bredouille...

Gangs of New York
Film américain de Martin Scorsese (2002)

Sorti (en retard) après le 11-Septembre, cet opus du grand cinéaste du Queens a peut-être également pâti de ce calendrier désastreux ! Comme d'autres avant lui, Martin Scorsese s'est inspiré de faits réels. Il s'inscrit un peu dans la ligne de La porte du paradis et l'Amérique n'aime pas toujours qu'on lui donne des leçons de morale historiques. On peut préférer le vingtième siècle, Mean streets ou Les affranchis.

----------
Avant de vous quitter, deux liens en bonus...
C'est l'occasion de découvrir la galerie d'images réunie par Ideyvonne. "L'oeil sur l'écran", de son côté, parle du film de façon plus habituelle.

jeudi 14 mai 2020

Sous le charme

L'émoi cannois passé, je me propose désormais de revenir au cinéma lui-même et de vous présenter un film méconnu: Les lèvres rouges. Réédité cette année, ce long-métrage belge met en scène des acteurs venus de différents pays. C'est ainsi que la Française Delphine Seyrig occupe le (mystérieux) rôle central. Elle approchait alors des 40 ans...

Fascinante étrangeté ! Si je fais mention de l'âge de la comédienne lorsque le film est sorti, ce n'est pas du tout parce que je manque d'imagination: ce "point de détail" est important pour le personnage. Ainsi, lorsqu'elle prend ses quartiers d'hiver dans un luxueux hôtel d'Ostende, la comtesse Elisabeth Bathory est-elle aussitôt reconnue par le concierge de l'établissement. L'homme dit l'avoir rencontrée plusieurs décennies plus tôt et lui certifie qu'elle a le même visage qu'auparavant, un peu comme si, en somme, elle n'avait pas vieilli. Dans cette drôle d'ambiance, nous, spectateurs, notons par ailleurs que l'aristocrate s'intéresse de très près à un couple de jeunes mariés descendus au même palace, pour des noces un peu ombrageuses. Malgré l'insistance de Valérie, Stéphane n'ose guère appeler sa mère pour l'aviser de cette union. Mais passons ! Grâce aussi à sa bande originale, écrite par le grand François de Roubaix, Les lèvres rouges parvient à ménager un certain suspense. Je veux vous recommander de ne pas chercher trop vite à savoir ce dont il est question, au juste.

Vous vous sentez impatients ? Entrer "Elisabeth Bathory" dans Google suffit largement à être éclairé sur les enjeux du film, mais l'intrigue pourrait vous paraître un peu faiblarde si, d'emblée, vous savez tout. Soyons honnête: jusqu'à il y a peu, je n'avais jamais entendu parler de ce long-métrage. Ce n'est pas lui faire offense que d'en parler comme d'une oeuvre oubliée. Ce n'est pas un incontournable non plus. Malgré tout, j'ai pris un certain plaisir à le découvrir: mon intérêt croissant pour le cinéma de genre y a largement trouvé son compte. Aussi insolite soit-il, cet opus, à l'évidence, est le fruit d'un travail soigné sur le plan technique. J'ai mentionné la remarquable musique qui l'accompagne, mais je peux également évoquer la mise en scène générale: l'essentiel repose, à mes yeux, sur des angles de caméra judicieux, mais aussi, avant cela, de très bons choix chromatiques. Influencé, dit-il, par quelques maîtres de la peinture, le réalisateur est parvenu à composer une esthétique forte. Et c'est bien en cela que Les lèvres rouges - un titre révélateur - mérite encore le détour !

Les lèvres rouges
Film belge de Harry Kümel (1971)

Avec en outre quelques producteurs allemands et français, le cinéaste est donc parvenu à créer une atmosphère, teintée d'un érotisme gentiment envoûtant. Ce n'est pas superbe, mais plutôt étonnant ! Maintenant que vous avez lu le reste, je vais oser établir un parallèle avec d'autres oeuvres de l'époque, comme L'étrangleur ou Suspiria. Et je m'arrête là-dessus, avec la volonté de ne pas trop en dévoiler... 

mardi 12 mai 2020

Cannes...

Snif... le 73ème Festival de Cannes aurait dû commencer ce mardi. Plutôt que de l'attendre en vain, je me suis dit qu'il serait intéressant d'étudier certaines de ses caractéristiques pour évaluer sa pertinence dans le monde d'aujourd'hui (et, a fortiori, dans celui de demain). Idée de départ: le cinéma a besoin d'un tel rendez-vous international !

N'empêche: la bonne organisation d'un événement de cette ampleur demande inévitablement qu'un calendrier très précis soit respecté. Pendant la manifestation, la ville prend parfois des airs de camp retranché, dans le centre et vers le Palais, sur la fameuse Croisette. Ce n'est pas toujours facile à vivre pour les habitants du quotidien ! En outre, une fois que des dates précises sont définies, on imagine qu'il est difficile de les décaler: or, rapidement, les organisateurs cannois ont expliqué cette année qu'ils auraient eu du mal à faire venir les Italiens, Coréens, Chinois, Iraniens... et tout s'est écroulé. J'ai assez hâte d'observer comment tout cela se redressera (ou pas)...

Pierre Lescure, le président, et Thierry Frémaux, le délégué général du Festival de Cannes, ont du pain sur la planche. Les côtés glamour du barnum font qu'on le réduit souvent - moi le premier - à un défilé de paillettes. Tout ça pour que quelques happy few puissent savourer des cocktails en regardant de vagues films d'auteur d'un oeil blasé ? Le cliché a la peau dure. Il y a sans aucun doute une part de vérité dans cette critique récurrente et, au fond, les oeuvres de la sélection officielle ne sont d'abord vues que par une poignée de "privilégiés". Renoncer à Cannes pour cette raison ? Ce serait vraiment triste. Certains (bons !) films n'arriveraient peut-être jamais jusqu'à nous...

Cela souligné, soyons lucides: Cannes n'existerait pas sans ses VIP. Cette année, le réalisateur américain Spike Lee, 63 ans, était désigné comme président du jury. Tout un petit monde doit bien être organisé à l'avance pour participer aux festivités cannoises - même s'il reste possible aussi... de les bouder, purement et simplement. Les stars sont reines, mais elles ne viennent jamais seules: rien que la presse spécialisée regroupe des centaines de personnes, bien évidemment. Bref, face à l'essor des diverses plateformes numériques, le Festival paraît parfois d'un autre temps. Et je l'aime entre autres pour cela ! Oublier le cinéma en salles semble tout à fait impossible, en réalité...

Je ne suis pas naïf pour autant: Cannes, c'est aussi du gros business. Il y a quelques semaines, j'ai lu un article intéressant qui expliquait comment des marques comme Chopard, L'Oréal ou Renault parrainent la manifestation: il paraît logique qu'elles attendent un certain retour sur investissement, ne serait-ce qu'en termes d'image, précisément. Face à cela, d'aucuns s'inquiètent de l'impact écologique du Festival. C'est également justifié car, oui, sa bonne tenue suppose notamment que plusieurs milliers de personnes se déplacent - souvent en avion - jusqu'à la côte méditerranéenne française, déjà fortement éprouvée. Conclusion personnelle: peut-être faudra-t-il... réinventer le Festival !

----------
Et, bien sûr, je ne détiens pas la vérité...
Je sais que Cannes n'est pas toujours aussi populaire qu'à ses débuts. Dès lors, si vous souhaitez en discuter, j'attends vos commentaires...

lundi 11 mai 2020

Névrose(s)

À quel point êtes-vous attachés au lieu où vous vivez ? Je dois dire que, de mon côté, j'apprécie mon home sweet home, mais que la ville qui m'accueille actuellement est déjà la septième dans laquelle je vis. Dans Chut... chut, chère Charlotte, la dénommée Charlotte Hollis est expropriée, mais refuse de lâcher la maison héritée de son père...

Le photogramme ci-dessus vous donne une petite idée du problème. Parce que, 37 ans plus tôt, Charlotte est apparue couverte de sang lors d'une réception organisée par son paternel, tout le voisinage suppose qu'elle est devenue folle après avoir assassiné son amant. Sans tête ni mains, le corps d'un homme a en tout cas été retrouvé dans l'une des pièces de l'antique demeure familiale. Le long-métrage que je vous propose aujourd'hui est plutôt un thriller qu'une énigme policière, même si l'identité du coupable reste longtemps incertaine. Chut... chut, chère Charlotte s'appuie surtout sur son ambiance épouvantable et poisseuse, portée - ou sublimée - par la prestation habitée d'une Bette Davis é-pa-tante ! Le décor et les jeux de lumière contribuent à transformer le film en cauchemar, en nous immergeant au coeur de l'âme torturée de l'héroïne. On suppose que sa noirceur contamine son entourage, à commencer par la vieille domestique restée à ses côtés. Petit à petit, d'autres personnages apparaissent pour rendre l'affaire complexe et ainsi accroître notre plaisir sadique !

C'est peut-être entre les mains d'Olivia de Havilland et Joseph Cotten que réside la clé du mystère. Peut-être... le scénario joue habilement des pistes fumeuses et des faux semblants. Il m'a paru regrettable que, parfois, le jeu des acteurs se fasse (un peu) trop outrancier. Lorsqu'ils cabotinent, ils rendent le récit peu vraisemblable: cela joue en défaveur du film, à la limite alors de verser dans le grotesque. Moins explicite, il aurait encore gagné en efficacité: une révélation importante a d'ailleurs lieu un bon moment avant la fin, intéressante certes, mais qui peut aussi apparaître bâclée - ou disons expédiée. Bon... vous avez raison, je chipote: Chut... chut, chère Charlotte repose tout de même sur une intrigue bien ficelée. Je dois admettre que je l'ai trouvé d'une étonnante modernité. Un exemple: les images qui précèdent le générique initial sont plus que directes: gore. Spectateurs passifs, nous voilà aussitôt plongés dans le vif du sujet ! Par la suite, on tremble aussi des bruits et silences: les spécialistes du son ont fait du bon boulot. Et je vous laisserai découvrir le reste...

Chut... chut, chère Charlotte
Film américain de Robert Aldrich (1964)

Une réussite marquante, avec deux ou trois bémols (acceptables). Désormais, je vais guetter Qu'est-il arrivé à Baby Jane ?, le film précédent du duo Bette Davis / Robert Aldrich. Celui d'aujourd'hui rappelle la noirceur absolue vue dans Les diaboliques ou Psychose. Seule la couleur vous manque ? OK: frottez-vous donc à Suspiria ! J'aime décidément ces films noirs, mâtinés d'un peu de fantastique...

----------
Et maintenant, en vous méfiant des spoilers...
Vous pouvez lire la critique et les commentaires de "L'oeil sur l'écran".

dimanche 10 mai 2020

Peter devenu grand

Il faut dire les choses comme elles sont: Hook est sûrement un film mal-aimé dans la filmo de Steven Spielberg. Je l'aborde aujourd'hui comme le premier de sa décennie chroniqué sur Mille et une bobines. J'ai parfois lu (ou entendu dire) que c'était la période la plus "pauvre" du metteur en scène américain ! Ce qui m'a donné envie de vérifier...

Vous connaissez peu ou prou la légende de Peter Pan ? Le Pays Imaginaire ? La fée Clochette, les Enfants perdus et leur opposition avec les pirates du vil capitaine Crochet ? Les peurs de ce dernier devant un énôôôôôrme crocodile tique-taquant comme une horloge ? Tonton Steven va nous raconter la suite de l'histoire: son héros s'appelle Peter Banning et, avocat d'affaires, il vit aux États-Unis. Bien que submergé de travail, il a accepté de passer quelques jours avec sa femme et ses enfants à Londres, pour fêter Noël dignement. C'est également l'occasion de retrouver Wendy, une très vieille dame qui l'avait adopté jadis, lui qui n'était qu'un malheureux orphelin. Comment le film fait-il le lien avec Peter Pan ?  C'est à vous de voir ! Je crois en avoir assez dit sur le scénario lui-même, pour être franc. J'ai entrepris aujourd'hui une entreprise de réhabilitation: oui, Hook mérite que l'on s'y attarde, ne serait-ce que quelques brefs instants...

Que ce soit clair: à mon avis, c'est un bon film pour les 10-12 ans. Contrairement à d'autres Spielberg, il n'a pas vraiment cette magie poétique propre à séduire (aussi) les adultes. Il est ma foi possible que ce soit parce qu'il reprend un univers préexistant, apparu d'abord dans un roman de J. M. Barrie en 1902 et dont les protagonistes principaux avaient - notamment - inspiré un dessin animé de Disney dès 1953. D'aucuns disent aussi que le gros défaut du long-métrage est de trahir son modèle, en y introduisant skateboards et téléphones portables. Mouais... personnellement, et étant donné qu'il s'agit donc d'une suite, cela ne m'a pas choqué. Ce serait plutôt le côté "sirupeux" de la chose qui me dérange: Hook exalte les valeurs de la famille traditionnelle, puisque tout s'arrange bien vite quand le papa surmené comprend et admet que son bonheur réside surtout auprès des siens. Mais, grâce à la prestation du regretté Robin Williams et à la musique de John Williams, l'émotion est prête à surgir au coeur de notre esprit rationnel ! Il faudra juste avoir gardé un peu de notre âme d'enfant...

Hook ou la revanche du capitaine Crochet
Film américain de Steven Spielberg (1991)

Je l'avais vu au cinéma ! Le revoir s'est donc avéré une expérience plutôt agréable, au point que je pense que j'aurai du plaisir également en revoyant le Disney. L'idée de rester un enfant dans son corps d'adulte correspond bien à Steven Spielberg ! Il a fédéré autour de lui quelques "pointures": Maggie Smith, Dustin Hoffman et Bob Hoskins. Cela ajoute un peu de mélancolie... même si je préfère Les Goonies !

----------
Une note musicale...
Les esthètes le savent déjà: la plupart des films de Steven Spielberg sont mis en musique par le maestro John Williams. La bande originale de Hook n'a guère besoin des images: c'est une pure merveille en soi !

Et pour quelques compléments...
Je vous signale que Ideyvonne a parlé du directeur artistique du film. Grand défenseur de Steven Spielberg, Vincent, lui, n'a fait qu'évoquer le long-métrage, à l'occasion d'un questionnaire. Et voyez comment...

samedi 9 mai 2020

Son propre malheur

"Mais tu n'aimes pas Chabrol !"... ma chère maman avait bien raison quand elle m'a fait cette réflexion après que je lui ai parlé de L'enfer. Sauf que je pense en fait qu'il mérite (au moins) une seconde chance et qu'en l'espèce, c'est parce qu'il a repris un pré-scénario abandonné par Henri-Georges Clouzot que j'ai voulu y replonger. Allons-y allonso !

Paul Prieur a "tout pour être heureux", comme disent parfois les gens bien intentionnés. Il est le propriétaire d'un bel hôtel dans un joli coin de France, le mari d'une femme adorable et le père d'un petit garçon épanoui. Le revers de la médaille: il travaille TOUT LE TEMPS ! Quelques minutes suffisent à Claude Chabrol (et à François Cluzet dans le rôle) pour montrer que cela le fatigue, le stresse, le ronge. Pourtant, sûr de lui, Paul ne lève pas le pied. Sa panique véritable s'exprime autrement: dans le sentiment de jalousie toujours croissant qu'il entretient à l'égard de sa compagne, Nelly. Je vais vous le dire tout de suite: pour l'incarner, Emmanuelle Béart est formidable. L'intérêt du film est alors que les élucubrations de Paul y sont filmées au même titre que d'autres "tranches de vie". Dès lors, la tension monte: on se demande vite si son impression d'être cocu et moqué pour cela ne correspondrait finalement pas à... une sombre réalité. Une chose est sûre: l'amour ne s'accommode guère de ce doute permanent, dans un sens ou dans l'autre. Et Paul s'avère pathétique...

On dit qu'en voulant porter cette histoire à l'écran, Clouzot avait eu une ambition visuelle si forte qu'il finit par plomber son budget. Quelques spectaculaires plans subsistent de cette première mouture tournée dans les années 60, avec Romy Schneider et Serge Reggiani dans les rôles principaux. Quelque chose me dit que le film de Chabrol est d'abord un hommage à son aîné, mais aussi qu'il est plus modeste dans la construction technique des fantasmes morbides de L'enfer. Cependant, le film contient tout de même des scènes d'un érotisme trouble, mais aussi et surtout d'autres séquences, assez éprouvantes. L'idée qui s'est imposée à moi est clairement celle d'une échappée vers la folie, sans fondement ni espoir de retour: oui, c'est glaçant. En quelques occasions, il m'a semblé que l'écriture des personnages secondaires était un peu plus faible que le reste, à force d'archétypes un peu trop caricaturaux. Mais Béart et Cluzet, un coup de chapeau ! Leur engagement dans leur rôle m'a fait oublier les petits défauts pointés ici et là. Et c'est cela aussi qui peut définir le grand cinéma...

L'enfer
Film français de Claude Chabrol (1994)

J'ai cru voir que la réputation de cet opus était un peu faiblarde. Dommage: il affiche des qualités que je trouve assez convaincantes. Le projet Clouzot, lui, a fait l'objet d'un documentaire sorti en salles en 2009, et c'est bien entendu un film que j'aimerais voir, désormais. Avant cela, on peut se rappeler que la folie est un vrai et beau sujet de cinéma avec Une femme sous influence, Birdy ou 37°2 le matin.

----------
Pour en finir aujourd'hui...
Vous pourriez vous fier à un avis publié en duo: cf. "L'oeil sur l'écran".

mercredi 6 mai 2020

Initiales D. D.

Vous avez apprécié ma chronique de lundi ? J'ai une bonne nouvelle. J'avais envie de reparler de Danielle Darrieux et j'ai eu le privilège d'en discuter longuement avec Clara Laurent, auteure d'un livre biographique, Danielle Darrieux, une femme moderne, publié en 2017 aux éditions Hors Collection. Une vraie mine... de plus de 400 pages !

Je vous laisserai découvrir le parcours et les différentes activités professionnelles de Clara sur son site Internet: www.claralaurent.fr. Elle est aussi co-auteure de Il est poli d'être gai, un documentaire proposé par Arte en mars 2019. Elle témoigne d'un profond respect pour la grande dame et, même si elle ne l'a jamais rencontrée directement, la raconte avec un joli mélange d'humilité et de ferveur. Vous allez voir: c'est vraiment passionnant de redécouvrir le parcours artistique d'une femme née en 1917 et qui nous a offert son talent presque toute sa vie. Chut ! Je m'éclipse et vous "retrouve" à la fin...

Clara, bonjour. Danielle Darrieux est connue pour avoir commencé sa carrière très tôt. Est-ce que ce sont ses parents qui l’ont poussée dans cette voie ?
Non, pas vraiment. La petite Danielle a perdu son père quand elle avait sept ans. Sa mère était professeure de chant lyrique. Enfant, Danielle faisait du violoncelle et se destinait à être musicienne professionnelle. L’école la barbait. Un jour, elle entend que le mari d’une élève de sa mère organise un casting pour un film. Elle fait des pieds et des mains pour qu’on l’autorise à y participer. On est en 1930, à l’époque des balbutiements du cinéma parlant…

Quel est ce film ?
C’est Le bal (1931) de Wilhelm Thiele, qui adapte alors un court roman d’Irène Nemirovsky. Deux versions sont tournées, comme cela se faisait à l’époque: l'une en allemand (à Berlin), l’autre en français. Tandis que l’actrice de la version allemande, Dolly Haas, a vingt ans, Darrieux a pile l’âge de son personnage: 13-14 ans. Elle est donc choisie, au détriment notamment d’Odette Joyeux, la future mère de Claude Brasseur, laquelle avait alors 17 ans. C’est vrai qu’il était rare, à l’époque, de débuter aussi jeune et surtout en endossant le premier rôle. Un détail amusant: au moment où elle débute devant la caméra, la jeune Danielle n’a nullement conscience qu’il y a un micro. Le réalisateur la trouve désarmante de naturel, là où d’autres candidates plus âgées ont fait un peu d’art dramatique et ont donc déjà quelques tics du théâtre. Elle, c’était une petite adolescente totalement spontanée.

Danielle Darrieux - Le bal (1931)
Darrieux avait donc d’emblée un jeu naturel ?
C’est une notion complexe, le naturel: certains enfants acteurs nous semblent aujourd’hui avoir un jeu plus naturel que celui de Darrieux à ses débuts, car ils sont nos contemporains de 2020. Malgré tout, il est évident qu’en 1931, la jeune Darrieux est très à l’aise devant la caméra et que son jeu est plus cinématographique que celui de la plupart de ses homologues français de l’époque, qui ont reçu une formation dramatique…

Est-ce qu'elle connaît rapidement le succès ?
Oui ! Lorsque Le bal sort sur les écrans, elle reçoit des lettres d’admirateurs, des déclarations d’amour… alors qu’elle avait fêté ses 14 ans sur le tournage ! Comme elle s’ennuyait à l’école, elle a envie de poursuivre dans le cinéma et n’a pas trop de mal à convaincre sa mère - qui élevait également deux autres enfants (Claude, née en 1919 et Olivier, né en 1921). Et en quelques années, Darrieux devient DD, une véritable star adulée du public, une "it girl" faisant les couvertures des magazines, un modèle pour les jeunes de sa génération, comme Brigitte Bardot (alias BB) le sera à son tour dans les années cinquante. En 1937, Darrieux est l’actrice française la mieux payée du cinéma…

Comment expliquez-vous cet engouement du public ?
Dans la majorité de ses films des années trente, Darrieux incarne la jeune femme moderne de son époque, un nouveau type de femme. La Grande guerre est passée par là: les femmes se sont émancipées, on parle des "garçonnes". Aux États-Unis, c’est la "flapper". Ces jeunes femmes veulent être libres et vivre pleinement comme le font les garçons, qu’elles imitent en se coupant les cheveux, en portant des pantalons, en fumant aussi (on ignore alors les méfaits du tabac !). Quand on regarde le cinéma français des années trente, on peine à trouver d’autres actrices qui interprètent ce nouveau type féminin. Les autres stars sont distribuées dans des rôles de garce (Viviane Romance) ou de jeunes ingénues romantiques (Annabella). Oui, Arletty, elle, incarne des personnages de femmes dessalées, mais elle n’a pas vraiment le statut de star dans les années trente, et elle joue la plupart du temps des femmes de petite vertu, des prostituées… Bref, Darrieux est la seule star française qu’on peut comparer aux actrices américaines comme Katharine Hepburn ou Claudette Colbert. Elle est vive, trépidante, impertinente, libre - moderne !

L'or dans la rue - Curtis Bernhardt (1934)
Était-elle ainsi dans sa propre vie ou n’était-ce qu’une fabrication pour le cinéma ?
Tout porte à croire qu’elle était elle-même une jeune femme très libre. En gagnant vite beaucoup d’argent, elle a dû mûrir en accéléré: c’est elle qui permettait au foyer familial de vivre. Elle va travailler seule à l’étranger dès l’âge de 16 ans, dans les studios berlinois où se tournaient les films en versions multiples - comme L’or dans la rue, le film qui lui permet de rencontrer pour la première fois Henri Decoin, l’homme qu’elle épouse à 18 ans à peine ! Dans la presse de l’époque, les journalistes la décrivent dans la vie comme le double de ses personnages de l’écran. C’est certain qu’il y a une part de fabrication là-dedans: la star, c’est l’actrice qui, aux yeux du public, paraît être à la ville ce qu’elle incarne dans les films. C’est ce qui distingue la star de la simple vedette. Darrieux était aussi complexe: un mélange de lucidité précoce et d’impétuosité, ce qui en faisait une jeune femme libre. Son humilité, voire son manque de confiance en elle sur les tournages, ont évité qu’elle prenne la grosse tête. Je pense que cela a été pour elle un atout pour durer dans ce métier où beaucoup perdent les pédales face à la notoriété soudaine.

Pendant l’Occupation allemande, certains lui reprochent encore de ne pas avoir été exemplaire. Qu’en est-il, d’après vous ?
Je déplore que certains pensent qu’elle s’est mal comportée pendant cette période. Il est vrai aussi qu’elle s’est très mal expliquée ensuite. De fait, comme la majorité des acteurs hexagonaux, elle est restée en France en 1940. Si elle ne s’est pas exilée aux États-Unis, comme Michèle Morgan par exemple, je pense que c’est parce qu’elle avait déjà connu Hollywood en 1938 et qu’elle n’avait pas aimé cette expérience. Henri Decoin, avec qui elle était encore mariée, souhaitait qu’elle reste en France avec lui. La nouvelle société de production Continental fondée par l’Allemand Alfred Greven propose alors à Decoin de faire un film avec Darrieux: on leur garantit que le film ne sera pas une œuvre de propagande. Darrieux a fait trois comédies pour la Continental, effectivement exemptes de propagande vichyste: Premier rendez-vous, Caprice et La fausse maîtresse. 

Porfirio Rubirosa et Danielle Darrieux (1942)
En 1940, Darrieux rencontre Porfirio Rubirosa, un diplomate dominicain. Decoin lui-même avait noué une relation avec une autre femme et les époux ont décidé de se séparer d’un commun accord. C’est la passion entre DD et "Rubi". Le diplomate est interné en Allemagne. Alfred Greven exerce alors une pression sur Darrieux: si elle ne participe pas à un voyage à Berlin, elle ne reverra jamais Rubirosa. Elle accepte donc de faire ce fameux voyage qui a fait couler beaucoup d’encre par la suite. Viviane Romance, Suzy Delair, Albert Préjean et Junie Astor sont aussi dans le train. Greven tient sa promesse: Darrieux a le droit de voir son amoureux. Il sera ensuite exfiltré d’Allemagne. DD et lui se marient peu de temps après en France. Ce mariage avec un diplomate dominicain (pays ennemi de l’Allemagne) donne à Darrieux une raison supplémentaire de ne plus faire de film pour la Continental. Elle refuse la pression de Greven, qui a envoyé Clouzot en émissaire. Elle s’installe à Megève avec "Rubi" et n’a plus le droit d'en partir. Greven ordonne que son nom soit banni de tous les médias. À la Libération, convoquée par le comité d’épuration du cinéma, Darrieux est facilement blanchie.

Malgré tout, on entend souvent qu’elle a vécu une traversée du désert après la guerre…
Son premier film d’après-guerre sort dès 1945: c’est une comédie réalisée par Marcel L'Herbier, Au petit bonheur. Un film dans le style screwball américain, avec il est vrai une thématique un peu macabre, reflet de ces lendemains de guerre. En fait, Darrieux tourne un film par an entre 1945 et 1950: pas vraiment le chômage ! Adieu chérie, l’un des films de cette époque, elle le fait avec Raymond Bernard, un cinéaste d’origine juive qui s’était caché toute la guerre, menacé par Vichy, et dont le propre père, l’écrivain Tristan Bernard, a échappé de peu à la déportation en Allemagne. Si Darrieux avait eu une attitude condamnable durant l’Occupation, je ne pense pas que Raymond Bernard aurait eu envie de la faire tourner.

Tous ces films de cette période ne sont pas géniaux, mais ce ne sont pas des fours non plus. Ruy Blas et Bethsabée sont des grosses productions. Les comédies valent bien celles des années trente. Il se trouve que Darrieux a elle-même alimenté l’idée d’une traversée du désert par les propos désillusionnés qu’elle a tenus sur cette période. En fait, elle vit une situation sentimentale mouvementée à cette époque: les paparazzi la traquent lorsqu’elle se sépare de Rubirosa, puis les journaux la traînent dans la boue quand elle rompt avec un jeune acteur (Pierre Louis). Darrieux disait qu’Occupe-toi d’Amélie était le "film de sa résurrection". Il est vrai que ce film d’Autant-Lara, sorti en 1949, est un chef-d’œuvre.

Danielle Darrieux et Gérard Philipe - Le rouge et le noir (1954)
C'est vite reparti ! Danielle Darrieux n’a donc jamais eu de creux dans sa longue carrière ?
De fait, au début des années 1950, sa carrière repart fort avec des films qui font le buzz, comme on ne disait pas encore: Le rouge et le noir (avec Gérard Philipe), Typhon sur Nagasaki (avec Jean Marais). Et puis, il y a la rencontre avec Max Ophuls et leurs trois collaborations: La ronde, Le plaisir et Madame de... Ces films sont restés comme le sommet de sa filmographie, même si, à l’époque, ils n'ont pas un immense succès en salles. Max Ophuls a une admiration sans borne pour Darrieux. Il ne veut tourner qu’avec elle et obtient dans ses films un jeu d’une rare subtilité de la part de la comédienne, qui elle-même adorait être dirigée par le maestro. Le film que Darrieux préférait était Madame de... et on la comprend. Lorsqu’elle psalmodie "Je ne vous aime pas", en forme d’antiphrase, en s’adressant à Vittorio de Sica, on atteint au sublime…

Bon… il ne faut pas se mentir, au cours des années 1950, avec la tornade Bardot, Darrieux se démode quand même un peu. Les cinéastes de la Nouvelle Vague l’ignorent, à l’exception de Chabrol, qui fait d’elle dans les années 1960 l’une des femmes zigouillées de Landru, comme s’il souhaitait l’évacuer. Mais elle échappe à la méchanceté des jeunes réalisateurs de cette époque : Truffaut, par exemple, l’appréciait, aussi parce qu’elle était l’actrice préférée de Max Ophuls. Et puis, avec sa palette de jeu immense, sa modernité de jeu, elle n’est jamais la cible des moqueries des Jeunes Turcs de Cahiers du cinéma, contrairement à d’autres de sa génération.

Préférait-elle le cinéma au théâtre ?
C’est une vraie colle ! Elle avait une aisance dans les deux, en tous cas. Darrieux avait eu une première expérience dès 1937, dont elle n’avait pas gardé un bon souvenir. Elle a retrouvé le chemin des planches après la guerre. Dans les années 1960, elle a fait beaucoup de théâtre, aussi parce qu’elle avait moins de rôles intéressants au cinéma. Elle y a rencontré beaucoup de succès, comme dans la pièce de Françoise Sagan, La rose mauve de Valentine. En vieillissant, elle continue à faire des tournées en province parfois fatigantes, notamment parce que son troisième et dernier mari ne gagnait pas un kopeck et qu’elle devait faire bouillir la marmite. Elle joue alors qu’elle a plus de 80 ans et, en 2003, obtient même un Molière pour Oscar et la dame en rose (28 ans après son César d'honneur).

Elle chantait, aussi. Une vraie voix de soprano léger, admirablement placée. Elle avait appris au contact de sa mère et elle était particulièrement douée. Dans Les demoiselles de Rochefort, elle est la seule de toute la distribution à ne pas être doublée. Au cours des années 1960, si elle a mis l’accent sur sa carrière de chanteuse, c’est parce les premiers rôles au cinéma étaient moins abondants. Mais elle chantait comme elle respirait: du matin au soir. En fait, elle adorait cela ! Et elle a une grosse discographie…

Comment vivait-elle sa célébrité ?
Même après 25 ans de carrière, elle n’aimait pas beaucoup les interviews dans les médias ! Elle n’était pas du tout mondaine et, dans sa prime jeunesse, n’aimait pas être reconnue dans la rue. Elle tirait même la langue à ceux qui l’interpellaient ! En fait, je crois que le vedettariat l’emmerdait. Les journalistes lui ont décerné le Prix citron plusieurs fois, au cours des années 1950. Elle s’est manifestement détendue en interview sur le tard, vers 70 ans, en montrant la femme drôle qu’elle était dans la vie, et parfois la vieille dame un peu indigne. Quand Drucker l’interroge sur Hollywood, elle raconte avec drôlerie comment, lorsqu'elle arrivait sur le plateau, elle se trouvait moche et le clamait, alors que les maquilleurs le lui interdisaient, parce qu’elle était "un produit des studios" ! Elle raconte aussi qu’elle côtoyait Ava Gardner "qui avait déjà un coup dans le nez" dès le matin. Vis-à-vis du public, elle a aussi su évoluer. Pour preuve: j’ai des amis qui l’ont vue au théâtre et, après la pièce, elle ne s’est pas dérobée.

Danielle Darrieux et Catherine Deneuve - 8 femmes (2002)
Pour vous, qui est l’héritière de Darrieux ? En termes de longévité au cinéma, je pense à Catherine Deneuve ou à Isabelle Huppert…
Difficile à dire. Avec Catherine Deneuve, je vois une filiation. Elles ont joué dans quatre films ensemble. Dans le premier, Darrieux interprète sa tante, et ensuite, elle incarnera toujours sa mère. Aujourd’hui, on y pense un peu moins, mais Deneuve est également très bonne dans le registre comique (comme on peut le voir dans Le sauvage ou La vie de château, par exemple). Elle a d’ailleurs un débit très rapide, comme Darrieux. On peut aussi déceler des analogies physiques entre Darrieux et Deneuve dans leur jeunesse. Quant à Isabelle Huppert, c’est un tempérament différent. Une cérébrale qui construit sa carrière dans une démarche beaucoup plus volontariste. Darrieux, elle, avait commencé un peu par hasard et a pris les choses comme elles arrivaient.

Quels sont ses films indispensables à vos yeux ?
C’est toujours difficile d’établir ces classements… Disons Battement de cœur, Occupe-toi d’Amélie, Madame de… Certains films auparavant introuvables ont été enfin édités en DVD, comme Mademoiselle Mozart ou Club de femmes, des comédies que je recommande pour apprécier la DD jeune femme moderne des années trente. Je conseille aussi La vérité sur Bébé Donge, un grand film de Decoin où elle donne la réplique à Gabin. Dans les années cinquante, il y a La Maison Bonnadieu, moins connu, avec Bernard Blier, où Darrieux joue une femme drôlement subversive. Pas besoin de citer Les demoiselles de Rochefort: celui-là, tout le monde le connait. Dans les films tardifs, j’aime beaucoup Nouvelle chance d’Anne Fontaine, un peu méconnu, où elle a le premier rôle féminin et où elle est géniale. Le film vaut la peine d’être vu: c’est une œuvre un peu atypique dans la filmographie de la réalisatrice, plus libre dans sa facture et dans sa narration.

Y a-t-il des films encore introuvables ?
Roses rouges et piments verts, avec Gina Lollobrigida ! Je n’avais pas pu le voir avant la publication de mon livre, hélas. Un ami collectionneur m’a finalement permis de le découvrir et j’en parle sur mon site. Darrieux y joue une femme de cinquante ans, encore désirable, qui a des histoires avec des amants plus jeunes, et qui est la mère d’un petit gigolo. Un film OVNI, production franco-italo-espagnole d’avant la Movida, qui peut faire penser parfois à du Almodovar lorsqu’il s’aventure dans le Madrid interlope. J’espère qu’il ressortira un jour en DVD. Il y a par ailleurs un film où Darrieux s’est un peu perdue: Les oiseaux vont mourir au Pérou, de Romain Gary. Je l’ai également découvert grâce à l'un de mes proches. Personnellement, je trouve ce film très pénible, même si le directeur photo est Christian Matras (qui travaillait notamment pour Max Ophuls) et même si le casting est cinq étoiles: Jean Seberg, Pierre Brasseur, Maurice Ronet, Jean-Pierre Kalfon et Danielle Darrieux, donc. Elle joue une tenancière de bordel, amoureuse de Jean Seberg et exerçant une pression sexuelle sur la jeune femme. Le film date de 1968: elle avait donc cinquante ans. Il fallait oser, quand même !

Et au départ, comment avez-vous découvert cette actrice ?
J’ai été cinéphile très jeune. Vers sept ans, je me mettais en boucle La mort aux trousses et Certains l’aiment chaud. Vers 15 ans, je me suis intéressée aux classiques français des années 1930, les Carné, Renoir, Duvivier, René Clair… Darrieux n’était pas dans ces films-là. À l’époque, j’adorais déjà les comédies américaines de Cukor, Hawks, McCarey, etc. J’aimais aussi les actrices des années 1930-40 avec du tempérament, comme Katharine Hepburn, Carole Lombard, Rosalind Russell… Dans les films français des années trente, je ne voyais pas leurs homologues, des jeunes femmes intelligentes, virevoltantes, avec un esprit de répartie - en dehors peut-être d’Arletty, mais elle jouait des prostituées, comme je le disais.

Danielle Darrieux et Claude Dauphin - Battement de coeur (1940)
Quand j’ai découvert Battement de cœur, je devais avoir 20 ans. Et voilà enfin une actrice moderne dans le cinéma français des années trente ! Plus tard, j’ai appris que Decoin avait suivi Darrieux à Hollywood lorsqu’elle a fait une screwball sous la direction d’Henry Koster en 1938, La coqueluche de Paris. Il avait observé la manière de travailler des réalisateurs américains. Battement de cœur garde la trace de cette influence américaine. Quelques années ont passé. J’ai fait un Master 2 en études cinématographiques et j’ai alors travaillé sur la femme moderne dans le cinéma français des années trente. Et, forcément, sur beaucoup de films avec DD…

Quelle est sa place dans l’histoire du cinéma, d’après vous ?
Elle a un charme unique et un génie singulier dans tous les registres de jeu ! Dès les années trente, un journaliste parle d’elle comme d’un Stradivarius de l’écran ! Sa longévité reste unique aussi, dans le cinéma français… et dans le cinéma mondial. Elle débute alors qu’elle a à peine 14 ans. Dans Nouvelle chance d’Anne Fontaine, elle a déjà 89 ans et tient encore le premier rôle. Elle fait son dernier film, Pièce montée, à 93 ans ! On l’associe assez souvent à deux autres actrices de sa génération: Micheline Presle et Michèle Morgan, qui ont commencé adolescente, vers l’âge de quinze ans. Mais Morgan s’est arrêtée beaucoup plus tôt et, si Presle a eu des films tardifs, elle n'y tenait pas le premier rôle. Bref, oui, DD est unique pour avoir travaillé durant huit décennies presque sans interruption... et en ne se faisant pas trafiquer le visage par la chirurgie esthétique ! Aujourd'hui, cela devient un phénomène exceptionnel - n'est-ce pas ? - de voir vieillir à l’écran une très belle femme...

----------
Il est temps de conclure...
Sous cette image de la couverture de son livre, je tiens évidemment à remercier Clara pour sa gentillesse et sa GRANDE disponibilité. Grâce à elle, j'ai appris beaucoup de choses... et mieux mesuré aussi tout ce que je dois encore découvrir pour connaître Danielle Darrieux. Bon, ce n'est pas pour tout de suite, mais je vais garder cela en tête !

Danielle Darrieux sur Mille et une bobines...
- Mauvaise graine / Alexandre Esway et Billy Wilder / 1934,
- Battement de coeur / Henri Decoin / 1940,
- Madame de... / Max Ophuls / 1953,
- Le cavaleur / Philippe de Broca / 1979,
- 8 femmes / François Ozon / 2002,
- Persepolis / Marjane Satrapi et Vincent Parronaud / 2007,
- Pièce montée / Denys Granier-Deferre / 2010.

lundi 4 mai 2020

Un rêve de jeune fille

Je l'ai déjà dit à plusieurs reprises: des films français ont pu sortir pendant la Seconde guerre mondiale. À défaut d'éléments historiques précis, j'espère vous motiver à découvrir Battement de coeur, visible dans les salles dès février 1940 (le pays n'était pas encore occupé). J'ai trouvé cet opus d'une étonnante - et très agréable - insouciance...

La jeune et jolie Arlette est une drôle de gamine, orpheline et sortie de maison de correction. Après un bref entretien, elle intègre l'école d'un dénommé Aristide, le meilleur des spécialistes... du vol à la tire ! Malgré de belles prédispositions pour le mensonge, la demoiselle conserve un défaut majeur pour la pratique: l'idée même de dépouiller son prochain lui donne des scrupules. Son premier essai sur le terrain s'achève sur un fiasco: la belle tombe entre les mains d'un diplomate douteux, qui la transforme en héritière et veut exploiter ses talents de pickpocket à son seul bénéfice ! C'est ainsi qu'à un luxueux bal réunissant la bonne société, Arlette tombe entre les mains (ravies) d'un autre ambassadeur, plus jeune et bien sûr follement séduisant. Onze lignes de pitch vous suffiront, j'espère: j'ajoute sans attendre que, dans le rôle-clé de cette gentille comédie, Danielle Darrieux pétille et réalise de vraies prouesses, du haut de ses éternels 22 ans. Visiblement, le film a été réalisé pour elle par son mari Henri Decoin. C'est une sucrerie à la Audrey Hepburn (avant l'heure). Un pur plaisir !

C'est à juste titre que les esthètes soulignent aussi la parenté du film avec le meilleur de la comédie américaine de l'époque. Le rythme soutenu du récit et sa fluidité sont pour beaucoup dans son efficacité. Et le fait est que "DD" est bien entourée, seule personnalité féminine forte parmi tous ces messieurs bien habillés: le beau Claude Dauphin s'avère un efficace sparring partner, mais ce serait leur faire injure d'oublier Saturnin Fabre, André Luguet, Jean Tissier et Julien Carette. Honnêtement, je connais encore fort mal le cinéma et les comédiens de cette époque lointaine, mais je tire souvent de belles satisfactions de leur découverte. Pour utiliser un adjectif que je ne "dégaine" qu'après réflexion, Battement de coeur est tout à fait primesautier. Le prendre trop au sérieux serait une erreur: c'est sa fantaisie fondamentale qui fait l'essentiel de son charme, 80 ans plus tard. Danielle Darrieux, bien sûr, imprime à elle seule la pellicule de façon remarquable: déjà expérimentée, elle atteindra bientôt le plus haut de sa notoriété de jeune star. Oui, c'est logique et tout à fait mérité !

Battement de coeur
Film français d'Henri Decoin (1940)
Quatre étoiles déterminées pour distinguer ce petit bonheur vintage. J'ai parlé d'Audrey Hepburn: elle est pour moi la parfaite incarnation de la princesse hollywoodienne, à retrouver dans Vacances romaines ou Sabrina, par exemple. J'ai bien conscience que ce sont des films des fifties. Battement de coeur s'inscrit donc plutôt dans la lignée précoce et le cousinage des Capra / Lubitsch. On a vu pire référence !

----------
Et si vous voulez en savoir plus...
Je vous renvoie à l'excellente analyse livrée par notre très cher Strum. Lui - de "L'oeil sur l'écran" - ne partage pas ce même enthousiasme...

samedi 2 mai 2020

Sans issue

Le fait est avéré: le triomphe de Parasite (Bong Joon-ho) à Cannes l'année dernière ET aux Oscars début février a ramené les projecteurs sur la vigueur et l'originalité du cinéma coréen. Une autre nationalité moins "exotique" aurait ainsi pu me faire à passer à côté de Tunnel. C'est d'emblée confiant en son potentiel que j'ai choisi de le regarder !

Travailleur acharné, Lee Jeong-soo rentre chez lui pour l'anniversaire de sa fille. En cours de route, il échange encore plusieurs appels téléphoniques, avec notamment un gros client et son chef de service. Soudain, c'est alors qu'il est engagé dans un tunnel que le drame survient: l'ouvrage s'écroule et il se retrouve coincé à l'intérieur ! Heureusement, après quelques contorsions tout de même, il parvient à se servir de son portable pour donner l'alerte et appeler au secours. La suite ? Elle se déroule presque exclusivement à huis clos. J'avoue que je m'attendais à quelque chose de plus angoissant. Le récit s'avère plutôt linéaire, sans grande surprise, et c'est bien dommage...

Au final, je ne regrette pas mon choix, mais j'en attendais mieux. Tunnel a construit une part de sa (bonne) réputation sur sa capacité à mélanger les genres avec efficacité. C'est en réalité moins flagrant que dans d'autres films coréens que j'ai pu voir, chez Bong Joon-ho, déjà cité, ou encore chez Park Chan-wook, entre autres exemples. Ici, tout ce qui se passe à l'air libre est une illustration assez banale de l'inquiétude d'une épouse pour son mari et de l'inefficacité relative de certaines procédures d'intervention post-catastrophe. J'imaginais qu'on allait alors s'écarter des faits pour examiner leurs répercussions sur un système corrompu et individualiste: ce sous-thème possible n'est malheureusement qu'à peine traité. Tel quel, le long-métrage reste tout à fait regardable, grâce également à une mise en scène soignée dans un cadre confiné. L'histoire, elle, s'inspire d'un roman. La force de l'image titillera l'esprit curieux... des non-claustrophobes !

Tunnel
Film sud-coréen de Kim Seong-hun (2016)
Après s'être fait connaître avec Hard day, comédie sur une pente macabre, le réalisateur signe ici un film honorable, bien qu'inabouti. Je m'attendais à ressentir plus de tensions... sans aller toutefois jusqu'à des extrémités appréciées dans Dernier train pour Busan. Aucun regret: je suis un peu frustré, mais je n'ai rien vu de mauvais. La production coréenne vaut le détour: cf. l'index "Cinéma du monde".

----------
Avant de conclure, quelques mots du cinéaste...
Un postulat: "Le public coréen est habitué aux superproductions locales". Une conséquence: "Il faut donc le surprendre constamment pour montrer à quel point notre pays a besoin de changement". D'après Kim Seong-hun, les vrais super-héros se trouvent parmi nous. Et à ses yeux, cette morale trouvera facilement à s'appliquer partout !

Et pour finir vraiment, mes habituels liens amis...
Le film est aussi chroniqué chez Pascale, Dasola, Princécranoir et Lui.

vendredi 1 mai 2020

Utopie

C'est amusant, quand on y pense: le 28 décembre 1895, l'un des films projetés au Salon indien du Grand Café de Paris montrait des ouvriers et travailleurs (des deux sexes) à la sortie de l'usine Lumière, à Lyon. En ce jour de Fête du travail, j'y vois le beau symbole d'un cinéma populaire, dont la motivation première serait... d'enchanter nos vies !

Et après tout, pourquoi ne pas redonner du sens au mot "utopie" ? "You may say I'm a dreamer", chantait John Lennon dans Imagine. Oui: vous pouvez dire que je suis un rêveur. À l'instar de l'ex-Beatles aux rondes lunettes, je suis sûr de ne pas être le seul. Je m'efforce toutefois de - bien - analyser le cinéma dans toutes ses dimensions. C'est pourquoi je tâche de ne jamais oublier que c'est aussi un boulot pour bon nombre de personnes, devant et surtout derrière la caméra. Les mots que je leur adresserai aujourd'hui: courage, bravo et merci !

----------
Et maintenant, que puis-je ajouter ?

Aujourd'hui ? Pas grand-chose. Rendez-vous dès demain avec un film. Je pense que je vais publier encore pas mal de nouvelles chroniques en mai et juin, mais plus forcément une par jour. Qui suivra verra...