samedi 19 février 2011

Ultra-moderne solitude

Une chronique de Martin

Somewhere
, en anglais, ça veut dire "quelque part". Quelque part aux States, et sans doute pas très loin de Los Angeles, Johnny Marco fait, seul, rouler sa Ferrari sur un circuit. Jeune acteur désoeuvré après la sortie de son film, il tourne en rond, à la fois au sens propre et au sens figuré. Une séance photo par ci, une conférence de presse par là: en promo, même les stars hollywoodiennes s'ennuient copieusement au fond de leur palace. L'ennui: c'est l'un des thèmes principaux du nouveau film de Sofia Coppola, que j'avais à vrai dire beaucoup attendu. L'ai-je adoré ? Non. L'ai-je alors apprécié ? Oui.

Autant prévenir ceux qui aiment le cinéma-spectacle: cette oeuvre atypique est tout sauf dynamique. À l'image de la vie de son drôle d'anti-héros, elle est au contraire pleine de torpeur, tout proche même de l'endormissement à de nombreuses reprises. Les choses sont d'autant plus figées que, non content d'avoir du temps à perdre, Johnny Marco se casse le poignet dès l'ouverture du métrage. Un peu minable, à une ex même pas envahissante, il en fait le prix à payer quand on joue soi-même ses cascades. En réalité, le pauvre garçon est tout simplement tombé ivre mort dans un escalier. Somewhere débute réellement quand sa fille débarque à l'hôtel, écrivant un mot doux sur son plâtre alors qu'il dort encore. Pour un nouveau départ.

Cleo - c'est son prénom - sert de gentil détonateur à la routine un peu pathétique de son papa. Devoir s'occuper d'une gamine de 11 ans secoue les puces du grand paresseux et le sort de ses automatismes de vieux loup solitaire. Somewhere s'ébroue alors vers autre chose. Au-delà d'une chronique de l'ennui, il devient un petit objet tendre, une illustration de l'amour sans tâche d'un homme pour son enfant... et réciproquement. En fait, à voir agir Cleo et Johnny, on ne sait plus bien qui est l'enfant et qui est l'adulte, mais peu importe: l'évidence est que ces deux-là sont complices à leur manière, pas nécessairement si proches que ça dans les faits, et pourtant rigoureusement indispensables l'un à l'autre. Sofia Coppola a le chic pour le dire sans le crier. Avec juste quelques mots et situations.

D'emblée langoureuse, la petite musique de Somewhere devient berçante. L'émotion vient doucement, comme en fait tout le reste dans ce film délicat. Je subodore que le résultat ne plaira pas à tout le monde: comme je l'ai dit, moi-même, je n'ai pas adoré. D'aucuns jugent que Miss Coppola, prétendue égérie du cinéma indé US, reste en fait terriblement dans le système. D'autres - ou les mêmes - estiment que l'ex-petite amie de Quentin Tarantino a été pistonnée quand le jury que présidait ce dernier a décidé de lui offrir un Lion d'or à la dernière Mostra de Venise. Toutes ces considérations mises à part, j'ai vraiment passé un bon moment. Ailleurs. Quelque part...

Somewhere
Film américain de Sofia Coppola (2010)
La fille de Francis Ford nous a fait attendre ! Plus de quatre ans déjà qu'était sorti son film précédent, présenté à Cannes: le chic et choc Marie-Antoinette. Pas grand-chose en commun entre ces projets. Ou, si, peut-être une certaine thématique de l'adolescence revenant en sourdine. Beau boulot pour la petite Elle Fanning, très chouette, et Stephen Dorff, d'une touchante sincérité. Je ne sais pas s'il y a quelque chose d'autobiographique dans cette histoire de papa-star qui ne sait pas forcément bien se dépatouiller avec sa progéniture. Énigmatique, la réalisatrice nous offre un "Toute ressemblance avec..." qui laisse mes interrogations sans réponse définitive. Plutôt que de gamberger, je vous proposerais bien de revoir un autre film sur l'envers du décor de la vie d'artiste: Que le spectacle commence, Palme d'or - 1980 - assez rude dans l'univers du cabaret.

vendredi 18 février 2011

Sitcom

Une chronique de Killaee

Souvenez-vous de Brenda, Brandon, Kelly et Dylan de
Beverly Hills, ajoutez-y une dose d’invasion extraterrestre et vous obtiendrez Skyline. Le raccourci peut vous paraitre très réducteur et pourtant, c’est pour moi la conclusion, facile mais logique, de cette soupe à la sauce science-fiction. J’ai vu de nombreux films traitant de ce thème et je dois dire que celui-là est l’un des plus médiocres.

Il s’agit d’un huis-clos entre une bande de riches Américains cloitrés dans un appart de luxe à L.A. Ils font la fête, boivent et copulent à tout va. Tout est parfait, mise à part la petite Elaine qui est en cloque, ce qui n’arrange pas les affaires de son mec, Jarrod, l’acteur principal.

Dans la nuit, ils sont réveillés par des lumières bleues très fortes. L’un des compères est attiré par cette mystérieuse apparition et disparait, aspiré par les vaisseaux extraterrestres ! Ciel, mais comment vont-ils s’en sortir ? Bien sûr, les clichés se multiplient. Le seul acteur black est tué en premier, les cris de peur ridicules s’enchainent, les morts sont trop prévisibles.. et je ne vous parle même pas du scénario et du casting peu convaincant ! La fin est cependant intéressante, et, sans vous gâcher le plaisir, laisse présager un deuxième opus.

Skyline
Film américain de Colin et Greg Strause (2010)
Seuls les effets spéciaux tirent ici leur épingle du jeu avec des aliens et vaisseaux terrifiants. Il faut dire que les réalisateurs, les frères Strause, sont des spécialistes en la matière. C'est à eux que l'on doit ceux d'Avatar, X-Men ou encore 300. Du lourd, donc ! Skyline n'est pourtant pas leur premier long-métrage, les frangins ayant signé Aliens vs. Predador: Requiem. J'espère qu'à l'avenir, les cinéastes réussiront à combiner histoire potable et effets spectaculaires pour notre plus grand plaisir.

jeudi 17 février 2011

Plus dure sera la chute

Une chronique de Silvia Salomé

Pour les amoureux du 7ème art, pour les passionnés de James Dean ou encore pour les curieux, la durée du film, 3h21, ne sera pas rédhibitoire ! Pour les autres, mieux vaut peut-être passer son chemin !

Géant est une adaptation du roman éponyme d’Ednar Ferber, paru en 1952. Parfois présente sur le tournage et aux soirées hollywoodiennes, la vieille dame s’est prise d’affection pour le beau Jimmy, qui incarne son personnage phare, le très fragile Jett Rink. Jett Rink ou quand la réalité dépasse la fiction ! La romancière s’est inspirée de la vie de Glenn McCarthy, un sombre éleveur texan, qui découvre onze champs pétroliers. Surnommé the king of wildcatters, l’intrépide roi des chercheurs de pétrole, il fait construire en 1949 l’hôtel Shamrock, à Houston, et dépense ainsi 21 millions de dollars ! Et rajoute un million supplémentaire pour la cérémonie d’inauguration ! Tout un programme ! C’est avec ses bases que notre Jimmy devient l’énigmatique Jett Rink. Jett Rink est le protégé de la matriarche du clan des Benedict, Luz. À sa mort, elle lui laisse une parcelle de terrain qu’il ne cèdera jamais, malgré les pressions des Benedict, Bick (l’immense, par sa taille, Rock Hudson), en chef de file ! Le jeune cow-boy découvre assez vite que cette terre cache de l’or noir. Sa revanche sur Bick est prise. À lui la gloire et la fortune ! Enfin... pas tout à fait ! Car le beau Jett se meurt d’amour pour la jolie Leslie, immortalisée par la sublime Elizabeth Taylor.

On peut dire que James Dean y interprète son premier grand rôle de composition. Et à la vue du résultat, comment ne regretter qu’il n’ait pas eu la chance de participer à d’autres films ? Le tournage a cependant été laborieux. Stevens filme les scènes de façon chronologique, et, bien sûr, sous tous les angles (ce qui explique le temps qu’il a fallu pour le monter, pas loin d’une année). Ce qui parfois, voire même souvent, fait attendre les acteurs des journées entières sans participer à une seule scène. Au grand dam de Dean ! Pourtant, malgré la mésentente non dissimulée avec son réalisateur, l’acteur propose un personnage des plus convaincants. Il étincelle en Jett Rink jeune. James Dean réalise l’exploit de prendre l’accent texan. Sous-titrage obligatoire pour une diffusion en VO car l’accent texan est l’un des plus incompréhensibles du territoire américain...

Une fois de plus, son personnage est hors-norme : il ne respecte ni la bienséance ni les règles. James Dean excelle dans le rôle du rebelle. Mais pas seulement, son amour pour l’épouse Benedict crève l’écran ! La mythique scène de la crucifixion, ou encore celle de la pause thé montrent tout son malaise devant l’objet de son affection ! Une nouvelle fois, ses relations hors plateau vont lui faciliter la tâche: Liz Taylor le prend sous son aile, le choyant, le protégeant et l’aimant comme une amie (et rien que comme une amie fidèle !). En revanche, Rock Hudson et lui se vouent une haine réciproque: les bagarres et les heurts entre Bick et Jett ne sont peut être pas que du cinéma ! Au générique du film, on retrouve des noms ayant participé à La fureur de vivre: Dennis Hopper et Sal Mineo, qui vouent une véritable admiration à la future légende.

Puis Rink vieillit: il devient donc un magnat du pétrole, alcoolique de surcroît ! James Dean propose un vieux Jett parfait, mais avec de l’humanité. Ce sont ses yeux qui parlent pour lui. Car bien sûr, ses manières n’ont pas grand chose à voir avec de la compassion. Et l’on ne peut s’empêcher de ressentir une immense pitié devant tant de gâchis. Pour parfaire cette vieillesse d'à peine 24 ans, Jimmy est passé par la case maquillage, bien sûr. Il n’a pas hésité non plus à se faire raser les golfes, signe d’une future calvitie ! Une nouvelle fois, Jimmy sera nominé à titre posthume pour l’Oscar du meilleur acteur en 1956.

Géant
Film américain de George Stevens (1956)

Quand vous aurez vu cette saga familiale, vous ne pourrez pas vous empêcher de penser à une famille bien connue de nos jours: les Ewing, stars incontestables des années 80 ! En effet, on peut voir dans Géant l’ancêtre de Dallas. Tous les ingrédients sont réunis: l’univers impitoyable du pétrole, les barbecues géants à la sauce mexicaine, les grosses voitures, les belles femmes, la rivalité entre les hommes ! Pour le troisième et dernier film avec James Dean, il faut s’armer d’un poil de patience et de pas mal de temps. Géant est un pur produit hollywoodien réalisé par le très (trop ?) conformiste George Stevens, considéré comme le roi du cinéma épique. Il livre donc une épopée de 3h21 ! Avec cet opus, le réalisateur met un point final à sa trilogie sur le rêve américain. Après Une place au soleil (1951) et L’homme des vallées perdues (1953), il montre à présent l’American Dream poussé jusqu’à sa perversion la plus extrême.

mardi 15 février 2011

Un amour interdit

Une chronique de Martin

Chaque fois qu'une occasion m'est donnée d'évoquer ma passion toujours croissante pour le cinéma, je souligne combien il peut être plaisant de se plonger dans son histoire et d'y retrouver des oeuvres devenues mythiques qu'on aurait, faute de temps ou d'information, trop longtemps négligées. C'est ce que j'ai vécu il y a quelques jours avec Tabou, un très vieux film dont j'avais manqué une projection événementielle et que j'ai pu "rattraper" un après-midi de détente.

Pour tout vous dire, Tabou m'attirait pour plusieurs raisons. Du fait de ses 80 ans, d'abord, et pour la perspective d'admirer un beau film en noir et blanc, ce que j'apprécie de faire à une certaine fréquence. Il n'est pas dans mon idée de débattre aujourd'hui de l'apport véritable de la couleur au septième art, mais je crois bon d'affirmer qu'elle ne fait pas tout - et également que son absence n'est pas nécessairement un handicap rédhibitoire pour le plaisir à prendre devant une oeuvre de cinéma. Celle que je vous présente aujourd'hui a une autre caractéristique: elle est muette (et musicale). J'indique d'ailleurs que, si vous pensez l'avoir relevé, vous ne vous trompez pas: c'est la première fois que j'évoque ici une histoire sans paroles. Je n'ai toutefois pas encore franchi l'étape ultime: celle du film dépourvu du moindre texte. En effet, quelques lignes écrites interrompent le travail présenté aujourd'hui, ce qui peut sûrement clarifier l'intrigue, même si je pense qu'elle serait encore explicite sans ces cartons explicatifs. Pour l'introduire, je peux à présent dire que le scénario s'intéresse à un amour naissant, celui qui unit Matahi et Reri. Cette "histoire des mers du Sud", ainsi qu'elle est d'emblée désignée par le réalisateur lui-même, se déroule dans une Polynésie encore sauvage, au coeur des populations autochtones. Le malheur s'abat sur les amoureux quand la jeune femme est nommée prêtresse et que, de ce fait, elle devient inaccessible et intouchable.

Bien évidemment, 80 ans plus tard, le cinéma a déjà su réinventer mille et une fois le récit de la passion contrariée, de l'amour interdit. Il existait avant lui dans la littérature et dans la réalité des hommes, depuis que le monde est monde. Ce seul constat de simple évidence ne m'empêchera pas de vous dire que j'ai beaucoup aimé Tabou. C'est très facile: j'y ai trouvé, je crois, l'essentiel de ce que j'étais venu y chercher. Qu'on le veuille ou non, cette thématique universelle garde quelque chose de bouleversant. De pouvoir l'apprécier en noir et blanc, à une époque et dans une civilisation où la contrainte sociale pèse particulièrement lourd, m'a transporté, emmené ailleurs. Né de la collaboration d'un cinéaste et d'un documentariste, le film s'aborde comme une fiction aux allures de reportage: il paraît étonnamment crédible. Le fait que l'essentiel de la distribution repose sur des comédiens amateurs ajoute encore à ce sentiment d'authenticité. On notera que Robert Flaherty, le co-réalisateur, abandonna le projet en cours de route. Cela dit, qu'importe aujourd'hui qu'il dépeigne ou non une réalité: le long-métrage dépasse évidemment la démarche illustrative. La caméra donne avant tout à voir de belles choses et, en dépit de la noirceur même du propos et du style adopté, on sent bien la chaleur du soleil, le bleu de la mer, toutes les couleurs nuancées des sentiments humains.

Tabou brille aussi du contraste entre la simplicité d'hommes vivant dans l'état de nature et la vilénie d'autres, soi-disant moins sauvages ou plus "développés". Oeuvre naturaliste d'une grande beauté, il n'est pourtant pas le premier film qui vient à l'esprit quand son auteur surgit dans la conversation. Beaucoup le jugent bien moins fascinant que les autres créations du même réalisateur, ce qui me donne envie de prolonger mon exploration. D'ici là, pour reparler de l'aspect muet, je ne peux éviter de noter qu'à l'époque du tournage, le parlant existait déjà - depuis seulement quatre ans, il est vrai. Est-ce alors un choix artistique délibéré de s'être passé de cette technologie ? Peut-être. Franchement, après l'une de mes premières expériences en la matière, je suis prêt à poursuivre: à aucun moment, le dialogue ne m'a manqué. Il est saisissant de voir à quel point les acteurs parviennent à éviter l'écueil d'un jeu outrancier. Dans les sourires comme dans les larmes, leur gestuelle et leur expressivité compensent largement ce handicap qui n'en est pas un. Et si le fruit de leur travail peut paraître daté, et pour cause, il n'en reste pas moins vrai que l'oeuvre créée est un véritable voyage. Pour reprendre une expression tout à fait moderne, on s'y croirait. Preuve également qu'il n'y a pas forcément besoin d'effets spéciaux et d'outils numériques pour concevoir du bon cinéma. Toujours bien de le dire.

Tabou
Film américain de Friedrich Wilhelm Murnau (1931)
Ainsi que je le disais plus haut, l'histoire éternelle de la passion interdite n'a rien d'original en soi. Situé à mi-chemin entre la lumière de l'amour et la nuit qu'imposent les contraintes sociales, le propos du réalisateur allemand m'a touché et me paraît transposable à bien des situations contemporaines. Pour faire contrepoint à cette oeuvre classique, il peut être tentant de se tourner vers le Roméo + Juliette de Baz Luhrmann, relecture moderne du texte de Shakespeare sortie... 65 ans plus tard. Dans un autre genre, si vous aimez également les histoires qui s'appuient sur le mode de vie particulier de civilisations proches de la nature, je vous conseille La forêt d'émeraude, qui vous conduira au coeur de l'Amazonie. Bon envol !

lundi 14 février 2011

Noir désir

Une chronique de Moko-B

Un jour, j'ai fait la connaissance d'un petit canard nommé Mathilda.
L'animal était plutôt mignon, de pelage noir et brillant, l'oeil vif. Mathilda était surtout très intéressante pour sa prestance, son jeu de scène et sa prose. Elle eut la folle idée de s'offrir en première pâture au spectateur, sous le costume d'une jeune fille issue d'un milieu difficile et s'amourachant d'un tueur à gage solitaire au charisme charbonneux (Léon - Luc Besson, 1994). Ce fut alors une révélation ! Le petit canard n'était petit que dans sa taille, pas dans son talent. Et l'image qu'elle donna resta gravée en moi...


Et puis les années ont passé et le canard a grandi. Il s'est glissé dans d'autres personnages comme des plumes sur l'eau. Mathilda s'est finalement appelée Natalie et elle s'est payé le luxe d'être la belle-fille d'Al "Parrain" Pacino (Heat - Michael Mann, 1996), puis la fille de Jack "Shining" Nicholson (Mars attacks - Tim Burton, 1997). Par la suite, elle s'est mise à faire des aller-retour entre deux mondes: l'un où elle oscillait entre une variété de rôles au cinéma et au théâtre et ses études (jusqu'à Harvard), l'autre peuplé d'étranges créatures et où elle devint tour à tour reine et sénatrice (Star wars épisodes I, II et III - George Lucas, 1999/2004). Enfin, elle entra dans le monde adulte en posant un premier pied un peu timide sous le nom d'Alice (Closer, entre adultes consentants - Mike Nichols, 2005), suivi d'un autre plus affirmé sous le nom de Leslie (My blueberry nights - Wong Kar Wai, 2006). Et puis, cinq ans plus tard, le petit canard aux plumes noires est devenu un cygne.

Cette entrée en matière peut paraître longue, mais il vous fallait comprendre qu'avant d'être choisie pour ce rôle, Natalie Portman a en elle-même fait la métamorphose nécessaire pour "comprendre" le dilemme et la fragilité qui font l'aura d'un cygne.


Il y a quelques semaines, j'ai eu la chance - je pèse mes mots - de pouvoir assister à l'avant-première niçoise de Black swan, le nouveau film du sombre Darren Aronofsky, mettant en scène dans le rôle principal Natalie Portman. Thriller glacial ayant pour décor l'antre du New York City Ballet, Black swan nous plonge dans les tourments de Nina Sayers, danseuse appartenant au corps du ballet depuis quatre ans, autrement dit à la troupe des bons petits soldats qui contribuent à gonfler les plumes du spectacle. Nina vit seule avec sa mère, Erica, une ancienne danseuse ayant abandonné sa carrière pour s'occuper de sa fille. Elles passent leurs soirées ensemble, reprisant les chaussons de Nina, parlant de la danse et de son envie d'être choisie, un jour pour jouer un grand rôle. Et pourquoi pas la Reine des Cygnes justement ? Voilà tout l'enjeu de ce film: gagner, vaincre, vivre et survivre au double rôle Cygne blanc/Cygne noir du célébrissime Lac des cygnes de Tchaïkovski !


Darren Aronofsky a choisi de braquer sa caméra sur la petite oie blanche de la troupe. Nina est fragile, en quête de perfection permanente, allant jusqu'à oublier l'essence même de toute profession artistique: le plaisir. Nina ne danse pas avec son âme, mais avec sa souffrance. Elle n'évolue pas avec son coeur mais avec sa peur, son inquiétude constante. Black swan n'est pas un "petit illustré" sur le monde de la danse. Nous n'assistons pas à des querelles de tutus façon "club Dorothée". Non. Black swan nous parle du perfectionnisme, de l'amour de la beauté artistique et de la dépendance qu'elle impose à l'âme. Nous sombrons avec Nina à chaque minute du film. Natalie Portman emporte le rôle loin au firmament. Passionnée et torturée par la danse et par ses émotions, elle nous livre une prestation en noir et blanc finement travaillée. Étoile frigide, retenue, glacée, elle s'embrase et endossant le costume du Cygne noir. Poussée dans ses retranchements par Thomas Leroy (Vincent Cassel, époustouflant), directeur charismatique du ballet, par sa propre personnalité troublée et par l'arrivée de Lily (Mila Kunis), une jeune danseuse "débridée", Nina exulte et crache la noirceur qui est en elle en se rapprochant peu à peu de son rêve. Dans un inexorable et fatal déroulé, elle danse à corps perdu jusqu'à la dernière minute du film.



Black swan

Film américain de Darren Aronofsky (2010)

On a beaucoup parlé des "transformations" d'actrice dans ce qui pouvait devenir pour elles des rôles à Oscar. Dans Black swan, Natalie Portman n'a rien modifié de son joli minois. Cependant, ses traits sont changés, tirés, fatigués et exaltés. Son corps, travaillé à la dure discipline des danseuses, est amaigri, musclé, souple. Le spectateur est halluciné, captivé par la fluidité de ses mouvements et par son inquiétante et troublante grâce. Sa paranoïa s'infiltre en nous, devient nôtre. Notons qu'elle est très bien accompagnée par Mila Kunis, sensuelle et libérée à souhait, et par Vincent Cassel, qui offre ici une prestation mêlée de virilité, de sensibilité et de mépris enroulé en écharpe. Notons aussi la présence au casting de Winona Ryder (méconnaissable) dans le rôle d'une danseuse en fin de carrière et de Benjamin Millepied (dans le rôle de David), danseur et chorégraphe français talentueux et désormais fiancé et père du futur enfant de Natalie Portman. Amateurs de grand cinéma, je ne saurais que trop vous conseiller d'aller voir Black swan. Si vous aimez les thrillers sombres taillés dans la chair et la sensualité artistique écorchée vive, courez et virevoltez et laissez-vous être étonné !

samedi 12 février 2011

Les guerriers

Une chronique de Martin

Le saviez-vous ? La première guerre mondiale est l'une des périodes historiques qui m'intéressent le plus. Il y a longtemps que je voulais voir Capitaine Conan. J'ai profité qu'il soit diffusé sur une chaîne TNT pour demander à mon ami Philippe de me l'enregistrer. Maintenant que je l'ai visionné, je peux vous présenter et défendre ce grand film en toute connaissance de cause. Césarisé et mal aimé du public, il mérite de l'attention. Certes, le thème n'est pas porteur pour tout le monde, mais, au-delà même du conflit, le long-métrage parle des hommes qui l'ont mené. Ou gagné, selon une dichotomie établie par le personnage principal lui-même. Subtile différenciation.

Le Capitaine Conan parle de lui comme d'un guerrier, par opposition aux soldats qui forment selon son propos le gros de la troupe. Il faut admettre qu'il ne recule pas devant l'ennemi et, bien au contraire, s'engage délibérément dans les missions les plus difficiles. Commando avant l'heure pour affrontements corps à corps. L'intérêt du métrage tient à ce qu'il montre une facette originale de la guerre, à savoir ses derniers instants du côté de la Bulgarie. Les personnages évoluent sur trois périodes: peu avant l'armistice, au jour où la fin des combats est annoncée et enfin quand il faut reprendre les armes pour contenir la menace bolchevique. Tout ça pour illustrer le fait que les héros d'hier vont parfois devenir les crapules des jours suivants et que, pour certains, la guerre a duré de longues semaines au-delà du 11 novembre 1918. Un point qui concerne d'ailleurs aussi ma propre famille, mon grand-père paternel restant même mobilisé en Russie du Nord quelques mois, jusqu'en février ou mars 1919.

Vous l'aurez compris: cette fiction s'inspire donc de situations réelles. Elle montre bien plus que l'âpreté des combats. Capitaine Conan repose en fait sur toute une galerie de personnages bien campés. Parmi les compagnons de celui qui donne son nom au film, on trouve notamment Norbert, un jeune lettré, commis à la défense de soldats mutins, puis, à la demande de la haute hiérarchie militaire, installé comme procureur de cours martiales. Les débats des deux hommes sont d'autant plus riches qu'amis d'abord, ils deviendront rivaux, tiraillés entre leur légitime soif de reconnaissance, les devoirs afférents à leur statut et l'envie naturelle que tout ça se termine. Bien d'autres éléments enrichissent le propos, autour de la logique butée des généraux ou des souffrances imposées aux civils, victimes collatérales ou ex-troufions rentrés au pays. Aspect très appréciable de la démarche: cette grande leçon d'histoire n'est jamais lénifiante. Elle n'est d'ailleurs - et c'est bien aussi - pas manichéenne non plus.

Capitaine Conan
Film français de Bertrand Tavernier (1996)
Il m'a fallu un peu de temps pour véritablement rentrer dans le film. Au milieu du chaos, les scènes d'ouverture peuvent paraître confuses. Je dois dire que je les trouve proprement magnifiques. Attention: le long-métrage ne repose pas uniquement sur l'action. C'est même le contraire: la finesse des dialogues de Jean Cosmos fait merveille pour créer une oeuvre psychologique, axée avant tout sur les sentiments humains. En ce sens, cette adaptation d'un roman est comparable avec une autre réalisation du même auteur présentée ici: La princesse de Montpensier. Bien plus à mon humble avis qu'avec Un long dimanche de fiançailles, un autre des regards portés sur la première guerre mondiale. J'y reviendrai sûrement...

vendredi 11 février 2011

Ne réfléchissez pas: plongez !

Une chronique de Silvia Salomé

Et cette invitation c’est à Luc Besson que vous la devez ! Avec Le grand bleu, il vous propose de plonger sans retenue dans la vie de Jacques Mayol et d’Enzo Maiorca, deux célèbres apnéistes (c’est une libre adaptation de leurs parcours). Après avoir partagé leur enfance dans les années 60 en Grèce, et avec surtout une dévotion totale pour la mer, les deux garçons se perdent de vue. Pour mieux se retrouver dans les eighties, en Sicile, à Taormina plus précisément, pour un championnat du monde d’apnée. Pas convaincu(e)s ? Ecoutez Rosanna Arquette qui vous susurre à l’oreille son mythique : « Go and see my love ! »

La force du Grand bleu, c’est aussi un pari : faire un film qui parle de la mer et de l’amour que l’on peut ressentir pour elle. Grâce à ses personnages, deux rois de l’apnée très connus, Luc Besson nous plonge dans cet univers passionnant. Pour l’aider dans sa mission, précisons que Jacques Mayol, le vrai, a été conseillé technique sur le tournage - une anecdote à son sujet qui a son importance: il a réussi à communiquer avec les dauphins. Ce qui n’a pas été le cas de son collègue, Enzo Maiorca. Bien au contraire, il est un farouche opposant au film: il ne l’a pas apprécié et a même entamé une procédure en diffamation. D’ailleurs, dans la version ciné de sa vie, il deviendra Enzo Molinari ! Pour la petite histoire, sachez que les Italiens ont été les grands perdants de cette bataille judiciaire: pendant quatorze longues années, la sortie du film est bloquée ! Ce n’est qu’en 2002 que nos amis transalpins découvrent Le grand bleu sur grand écran. Et encore, la version qu’on leur propose a été tronquée, notamment la scène où Enzo Molinari, alias Jean Reno, se fait payer pour sauver la vie d’un homme qui est en train de se noyer !

Mais hormis ces points divergents, la substance même du film est identique. Les acteurs d’abord ! Bien sûr, ils contribuent aussi très largement au succès du film. Après avoir essuyé plusieurs refus pour jouer Jacques Mayol, notamment celui de Christophe Lambert (ouf !) qui préfère jouer dans Le Sicilien de Michael Cimino, de Mickey Rourke qui avoue avoir peur de plonger en apnée ou encore Mel Gibson (dommage !), Luc Besson décide de lancer un casting: c’est là qu’il rencontre un parfait inconnu, Jean-Marc Barr, pour notre plus grand bonheur, les filles ! Il est impeccable dans ce rôle: à la fois timide et fragile, déterminé et fort, doux et passionné, il explose carrément sur le grand écran. Une nuance tout de même, le record de descente en apnée de Mayol, le vrai, était de 105 mètres, une limite considérée comme absolue. Dans le film, Besson fait descendre son avatar, si j’ose dire, à 120 mètres. Aujourd’hui, ces records, réel et fictif, ont été pulvérisés dans une discipline que les puristes appellent l’apnée no limit avec l’Autrichien Herbert Nitsch, qui est descendu à 214 mètres, en juin 2007 !

Jean-Marc Barr partage l’affiche avec le très charismatique Jean Reno, qui connaît bien Luc Besson. Il a déjà tourné avec lui, L’avant-dernier (un court-métrage), Le dernier combat et Subway (par la suite, ils multiplient leurs excellentes collaborations). Jean Reno donne une incroyable prestance à son personnage, Enzo Molinari. Par son physique bien sûr: c'est un grand gaillard, qui impose le respect au premier regard. Mais aussi et surtout par sa voix: gâté par la nature, l’acteur a un timbre grave, une voix qui porte, mais qu’il sait aussi moduler à la demande, pour la rendre douce ou au contraire sévère. Autre atout pour Jean Reno, son regard ! Tout passe par ses yeux: sa détermination, ses peines, son désespoir, même lorsqu’il joue la comédie du bonheur, ce sont ses mirettes qui le trahissent !

Le casting est complété par une jolie équipe: Rosanna Arquette, inoubliable dans son rôle de Johanna Baker, l’amoureuse éperdue de Mayol. Elle est tellement craquante avec son petit accent américain ! J’ai aussi beaucoup aimé Marc Duret qui interprète le fidèle acolyte de Molinari, Roberto. Leur duo fonctionne à merveille: tordant pour nous faire rire, ils vont vivre quelques aventures épiques et cocasses. Je me souviens d’une certaine Fiat 500, conduite par Enzo, dont la tête sort par le toit ouvrant du véhicule ! Ou encore des gaffes du pauvre Roberto ! Ils sont également très forts dans le registre de l’émotion: une véritable amitié les lie. Et Roberto voue une grande admiration à son cousin: il souffre donc pour lui ! Sans oublier bien sûr, l’oncle Louis immortalisé par Jean Bouise. D’autres personnages se joignent à eux, pour le découvrir ou les redécouvrir, vous savez ce qu’il vous reste à faire !

Sachez que pour tous les acteurs et les techniciens, le tournage n’a pas été de tout repos. De la Grèce au Pérou, en passant par l’Italie, ils ont dû subir des conditions climatiques extrêmes. Sans oublier, qu’aucun des acteurs n’a été doublé pour les scènes de plongée (on comprend mieux les appréhensions de Mickey Rourke !): ils effectuaient une quinzaine de descentes par jour ! Au total, deux cent dix personnes ont été mobilisées pendant les neuf de tournage. Il aura fallu huit mois supplémentaires pour monter le film !

Autres stars du film: les dauphins évidemment. Et sans aucun doute, quand j’étais enfant, ce sont eux qui m’ont fait aimée ce film, avant même que je le vois ! «Un film avec des dauphins, c’est forcément bien !», ai-je dû penser un bon millier de fois ! Il est clair que les scènes avec ses majestueux animaux sont magiques. Ils sont tellement beaux, épris de liberté, gentils. Hélas, le film n’a pas eu la même prise de conscience sur le public que Sauvez Willy et ses orques, mais on a quand même une furieuse envie de libérer tous les dauphins oppressés des parcs aquatiques ! Pour la petite histoire, le dauphin qui hypnotise Jacques Mayol est en réalité une delphine qui, ironie du sort, passe sa retraite au Marineland d’Antibes. C’est Joséphine et elle est reconnaissable grâce à ses yeux bridés, une caractéristique assez rare semble-t-il. Cette femelle a été capturée au large de Rockport (Palacios Point, proche du Texas). Elle a eu deux delfineaux, un petit Eclair en 1990, et une petite Manon en 1993.

Le grand bleu
Film franco-américano-italien de Luc Besson (1988)
Encore un film dont je me souviens parfaitement de ma première rencontre avec lui ! Cannes 1988: Le grand bleu fait l’ouverture du prestigieux festival. Bilan: les critiques descendent l’œuvre de Luc Besson ! Moi, du haut de mes 9 ans, je ne comprends pas que l’on puisse critiquer un film parlant de dauphins ! Je vois encore les expressions du visage de Luc Besson: incompréhension, frustration et surtout beaucoup de peine et de colère ! Et la critique a la dent dure, car à cause d’eux, j’ai été interdite de Grand bleu, enfin, jusqu’à sa diffusion à la télévision. Ce qui devait arriver arriva: comme des millions des spectateurs, j’ai succombé au film, même si je n’en avais pas saisi toutes les subtilités. Pour entendre toute sa poésie, il faut être un «grand» ! Depuis, j’ai vu et revu ce film, qui, pour moi est cultissime. Je le connais par cœur, et les émotions sont toujours là, même après plus de deux décennies ! Loin de se rallier à la sacro-sainte critique, les spectateurs se sont rués dans les salles obscures pour voir ce film: 9,2 millions de spectateurs, rien que pour l’Hexagone ! Luc Besson a même dû ressortir le film avec une version rallongée de plusieurs dizaines de minutes. Sur l’affiche, il a ajouté aussi un cinglant et efficace: «N’y allez pas, ça dure 3h !». Pourtant, le public y est allé et a récidivé ! L’année qui a suivi sa sortie, Le grand bleu est nominé huit fois aux Césars. Et aujourd’hui, je ne compte pas les millions de DVD vendus. Moi-même, j’en ai plusieurs exemplaires ! À ce succès s’ajoute un carton au niveau de la bande originale: un chef d’œuvre signé Eric Serra, vendu à plus de trois millions d’exemplaires dans le monde ! Bien sûr, j’ai le mien, en version double CD, sinon, ce n’est pas drôle ! La musique de Serra est un pur moment de magie, qui contribue sans aucun doute à la force du film ! C’est ce que l’on appelle un film générationnel !

Pour un autre avis sur le même film...
Vous pouvez relire une ancienne chronique de Martin.

jeudi 10 février 2011

Lipstick monochrome

Une chronique de Martin

La première redif' de l'année, mais quelle redif' ! Après l'avoir découvert sur... VHS, il y avait déjà quelque temps que j'avais envie de revoir Sur mes lèvres, thriller de Jacques Audiard, fils de Michel. J'en gardais le souvenir d'un bon moment de cinéma et, s'il me reste le regret de ne pas l'avoir vécu en salles, je dois dire sans attendre que ma mémoire ne me trompait pas. J'ai de nouveau pu savourer cette perle noire à la française, scintillant du feu de ses interprètes principaux, Emmanuelle Devos et Vincent Cassel. L'une et l'autre parviennent à ne pas se voler la vedette: ensemble, ils forment vite un couple tout à la fois improbable et convaincant. Chapeau !

L'histoire ? C'est celle de Carla, une fille à moitié sourde qui bosse comme secrétaire polyvalente - j'aurais pu dire bonne à tout faire - dans un cabinet BTP qu'on peut imaginer parisien. Débordée, ignorée par ses collègues, moquée par ses supérieurs hiérarchiques, elle a simplement la possibilité de recruter un stagiaire. À une nana quelconque de l'ANPE, elle explique en substance qu'elle cherche avant tout quelqu'un qui présente bien. Quand Paul débarque finalement au bureau, on comprend que Sur mes lèvres ne sera pas qu'un banal film sur le stress au travail. Mais que le nouveau, à peine sorti de prison, risque fort de créer d'autres embrouilles. Vraiment ?

Tout le talent de Jacques Audiard, c'est de très rapidement inverser la perspective. Les pourris ne sont pas forcément ceux qu'on croit, pas plus d'ailleurs que les plus vulnérables. Je l'ai suggéré, je le dis plus clairement: l'efficacité du film doit d'abord beaucoup au duo Emmanuelle Devos / Vincent Cassel. L'ambiance de Sur mes lèvres est avant tout le résultat de leur capacité à rendre leurs personnages crédibles. Cela posé, il convient d'aller plus loin, histoire de dire notamment que le métrage vit également de son implacable scénario de film noir, ainsi que grâce à l'oeil du réalisateur derrière la caméra. Beaucoup de choses sont dites sans qu'un mot soit prononcé, l'ensemble de ces choses mises bout à bout s'avérant saisissant. Oeuvre "coup de poing", donc, peut-être juste un poil trop longue dans sa deuxième partie, pour ce qui mène à sa glaciale conclusion.

Sur mes lèvres
Film français de Jacques Audiard (2001)
Le réalisateur est l'un des chouchous de la critique: il le mérite amplement. Son indéniable maîtrise formelle s'accompagne généralement d'une grande vigueur de fond. Sans être 100% original dans ce qu'il raconte, il connaît ses classiques et parvient parfaitement à les transcender sur la base de scénarios bien ficelés. Il faudra que je me décide à parler d'autres de ces films, par exemple De battre mon coeur s'est arrêté, celui qui a emmené Romain Duris vers des personnages nettement plus sombres que ceux qu'il avait l'habitude de jouer jusqu'alors, chez Cédric Klapisch notamment. Quant à Un prophète, qui récolta quelques Césars l'an passé, je dois encore le découvrir. Qui sait ? Ce sera peut-être pour bientôt.

mardi 8 février 2011

Let's dance

Une chronique de Silvia Salomé

Sortez vos blousons noirs les gars, vos robes à fleurs les filles ! Grimpez dans la Mercury, je vous emmène dans les années 60. Vous allez rencontrer Frédérique («le prénom d’une vraie femme») dite Babe. Elle passe ses vacances d’été en famille dans leur traditionnel club. Avec elle, nous allons nous échapper de cette escapade gentillette. Piégeons la routine, trompons l’ennui, et allons fricoter avec les animateurs du village. Un nouvel univers s’ouvre à nous: la passion de la danse et de la célèbre Dirty dancing, et la passion dévorante de l’amour.

Depuis déjà bien longtemps, j’ai érigé Dirty Dancing au rang de culte dans ma vidéothèque/dvdthèque. Quelle fillette ou jeune fille n’a pas rêvé de danser au bras du charmant et rebelle Johnny, immortalisé à jamais par le beau et sensuel Patrick Swayze ? Hum, aucun doigt levé ? Je m’en doutais ! J’imagine qu’à cette époque, les écoles de danse du monde entier ont vu leur chiffre exploser ! Il faut dire que Swayze crève l’écran. Ancien danseur professionnel, il n’a rien perdu ni de ses déplacements félins, ni de sa grâce ! On lit dans son visage, dans ses gestes, le plaisir qu’il prend à danser ! Et l’on peut dire que c’est une vraie performance d’acteur car il se murmure dans les coulisses du tournage que Swayze et sa partenaire, Jennifer Grey, ne se supportaient pas ! Quelle gamine née à la fin des années 70 ou au début des années 80 ne connaît pas les répliques du film par cœur ? Encore une fois, aucun doigt en l’air ! Les générations suivantes aussi se sont laissées charmées par cette tragi-comédie musicale. Maintes fois rediffusé à la télévision, sorti en cassette vidéo, puis en DVD et enfin en blu-ray, Dirty dancing touche à chaque fois une nouvelle génération. La recette de ce succès: une belle romance estivale avec un beau rebelle au cœur tendre, marquée par l’émancipation d’une Babe, jouée par Jennifer Grey, le tout rythmé par une bande originale d’enfer.

Car le succès du film tient aussi et surtout grâce aux musiques et aux chansons: She’s like the wind interprétée par Patrick Swayze lui-même, Hungry Eyes chantée par Eric Carmen et bien sûr l’incontournable (I’ve had) The time of life par le duo Bill Medley et Jennifer Warnes. Cette dernière composition a été largement récompensée: en 1988, elle a obtenu l’Oscar et le Grammy Award de la meilleure chanson. C’est l’une des bandes originales les plus vendues au monde.

Il y a la musique et bien sûr la danse, un personnage à part entière dans cette intrigue. Pour décompresser de leur journée, les saisonniers du club de vacances se réunissent tous les soirs et dansent. Et parmi les danses, il y a la fameuse danse obscène, la Dirty dancing. Elle électrise les couples, facilite les rapprochements, fait tomber les masques ! Et Babe va l’apprivoiser et avec elle, le chéri de ses dames, Johnny. Et là, je vous le confirme, on est toutes jalouses, de 7 à 77 ans ! Pour la petite histoire, sachez que c’est Kenny Ortega qui a imaginé les chorégraphies. Quelques années plus tard, il se retrouve derrière la caméra et réalise High School Musical, un film que tous les ados ont adoré. Une nouvelle vague de danseurs en herbe a vu le jour !

Quelques scènes sont irrésistiblement drôles: comme cet improbable couple de vieillards cleptomanes, ou encore les répétitions de la sœur de Babe pour le spectacle de fin de saison, si amusantes tant elle est ridicule et conventionnelle.

L’intensité dramatique est aussi très importante : l’avortement qui tourne mal, les garçons qui manipulent les jouvencelles, le mal-être d’une jeune fille, la rébellion par rapport aux parents. Toutes les adolescentes se sont reconnues dans l’une ou l’autre de ces trames. C’est la raison pour laquelle ce film nous a touché(e)s, nous touche et nous touchera encore. Au prochain visionnage, je sais déjà que j’aurai un énorme paquet de mouchoirs tout à côté de moi !

Dirty Dancing est une jolie success-story, comme on les aime Outre-Atlantique: c’est un film à tout petit budget qui a connu une renommée mondiale, et qui a fait entrer Swayze dans la légende ! Et n’oubliez pas une chose importante : «On ne laisse pas Babe dans un coin !»
Dirty dancing
Film américain d’Emile Ardolino (1987)

L’année qui a suivi sa sortie, en 1988, le film a été nominé aux Golden Globes: les statuettes échappent pourtant au couple Johnny/Babe. C’est vers la Norvège qu’il faut se tourner, toujours la même année: il décroche une récompense, l’Amanda Award du meilleur film au Norvegian International Film Festival. Le film a bien traversé les âges. En 2004, sort Dirty dancing 2. Malgré le titre, ce n’est pas une suite, on peut parler de remake: l’histoire se déroule sous la chaleur cubaine, à La Havane, à la fin des années 50. Elle reprend les mêmes ingrédients du succès: une jeune fille fleur bleue prête à s’émanciper qui tombe sous le charme d’un très beau barman et excellent danseur. Cerise sur le gâteau: Patrick Swayze y fait une apparition en tant que professeur de danse. Un bel hommage et un beau clin d’œil ! En 2010, c’est un film français qui célèbre le classique américain: L’arnacoeur de Pascal Chaumeil met en scène Romain Duris et Vanessa Paradis dans un époustouflant remake de la danse finale du film originel !

lundi 7 février 2011

Les petits hommes verts

Une chronique de Martin

Arrietty, le petit monde des chapardeurs n'était pas prévu au rang de mes séances cinéma. J'y suis allé pour le vrai plaisir d'une sortie entre copains et sans qu'on m'y contraigne. Est-ce que je regrette ? Pas du tout. Simplement, il est clair que je ne serais probablement pas allé voir cette dernière production estampillée Ghibli seul. Maintenant, la découvrir en groupe était tout à fait sympathique, même si le film proprement dit ne me laissera pas un souvenir impérissable. Premier des arguments favorables: la beauté incroyable des images sorties du studio japonais, encore une fois garantie tout au long du métrage. Le problème numéro 1 étant ici qu'elles s'adressent tout de même plutôt à un (très) jeune public.

Résumons: Arrietty... raconte l'histoire d'une adolescente au format miniature. Avec ses parents, elle habite sous la maison de campagne d'une vieille dame qui accueille son neveu en passe d'être opéré. Comme le titre du film l'indique très explicitement, la demoiselle vit de menus larcins opérés au préjudice des humains. Elle est donc pourchassée par eux comme une vulgaire souris ou, du moins, c'est ce qu'on lui fait croire. Face à cette sombre version de la réalité, dans les faits, les choses ne sont pas si simples: si les hommes peuvent se montrer dangereux, d'autres savent aussi rester ouverts aux rencontres avec les autres créatures de l'environnement. Message écolo, évidemment: c'est assez habituel chez Ghibli.

Si on considère que ce sont les enfants qui sont visés, je pense pouvoir dire que le dessin animé est une grande réussite. La linéarité de son scénario fait qu'on voit tout arriver à l'avance, sauf la fin, peut-être, qui aurait sans doute pu être moins nostalgique (chut !). Arrietty... ne manque pas de rythme, mais d'action. Exception faite d'un passage avec un corbeau, il ne s'y passe rien de trépidant. Il est permis de trouver cela charmant, bien sûr, mais je ne suis pas convaincu que le film aurait perdu toute pertinence à être un peu plus vif. Restera au moins le souvenir d'avoir vu de belles choses. D'en avoir entendu aussi, grâce à la harpiste française Cécile Corbel. Comme une douce parenthèse dans mon quotidien urbain.

Arrietty, le petit monde des chapardeurs
Film japonais de Hiromasa Yonebayashi (2010)
Ghibli a ses inconditionnels. Sans rien enlever à l'excellence du coup de crayon des artistes japonais qui animent le studio, je suis obligé de constater que je n'adhère pas totalement à toute leur production. Une remarque s'impose: ici, le senseï Hayao Miyazaki s'est contenté d'écrire un scénario adapté et a laissé un disciple de 32 ans son cadet l'honneur de dessiner. Le résultat n'a rien d'infamant pour l'élève. Cela dit, le maître, lui, m'avait davantage touché avec une oeuvre personnelle, d'inspiration tout aussi enfantine: Ponyo sur la falaise.