lundi 1 juillet 2013

Amour et tragédie

Elle m'a saisi sans préavis, un soir où je ne savais pas exactement comment occuper mes heures de veille après avoir dîné. J'ai eu l'envie soudaine de revoir Le secret de Brokeback Mountain. Je crois bien me souvenir que c'est ma mère qui m'a offert le DVD, il y a de cela une demi-douzaine d'années au moins. L'histoire que le film raconte commence en 1963. Ennis del Mar et Jack Twist sont deux Américains sans ressource, tous deux âgés d'une vingtaine d'années. Ils font connaissance en étant embauchés pour garder des moutons. Ils vont alors... tomber amoureux l'un de l'autre. C'est même le sujet du film.

L'intrigue se déroule sur vingt ans. Nous sommes invités à voir comment les sentiments d'Ennis et Jack évoluent au fil du temps et, concrètement, quels ravages ils opèrent en eux et autour d'eux. Notez que le titre français est explicite: Le secret de Brokeback Mountain indique clairement que les deux hommes entendent garder le silence sur la nature de ce qui les unit. Ils souhaitent même d'abord l'oublier eux-mêmes. Bref, je ne vais pas tout vous raconter, mais il est clair que ça ne se passera pas aussi simplement. Le film dément l'adage selon lequel on peut vivre heureux en vivant caché. J'ai envie de dire que les deux comédiens, le regretté Heath Ledger et Jake Gyllenhaal, démontrent à la fois de la pudeur et de l'engagement face à ce thème difficile. J'ajoute que la caméra de Ang Lee leur rend service. J'ai eu l'impression qu'ils sont les seuls à ne pas trop "vieillir" physiquement dans le film. Et je me suis demandé si ce n'était pas un choix artistique pour symboliser l'inaltérabilité de leurs sentiments. Bref...

Ce que je trouve remarquable dans cette histoire, adaptée d'ailleurs de la nouvelle d'une dénommée Annie Proulx, c'est son absence totale de manichéisme. Certes, sans équivoque possible, le scénario suscite une empathie pour Ennis et Jack. Pour autant, les autres personnages ne sont pas tous d'infâmes salops qui les empêchent de s'aimer librement. Comme peut-être toute relation amoureuse parallèle cachée, celle-ci enferme un potentiel de destruction. La souffrance contamine donc d'autres personnages que les deux protagonistes principaux. C'est le sens que je prête à la seconde image que j'ai choisie pour illustrer ma chronique - et j'en profite pour dire également que Michelle Williams est parfaite dans son rôle de femme trompée. Le secret de Brokeback Mountain n'est certes pas exempt de tout défaut. La lenteur de son rythme peut déplaire. Je répète toutefois que c'est un film qui ne juge pas. Je suis content de l'avoir revu: sa photographie et son montage méritent également le détour.

Le secret de Brokeback Mountain
Film américain de Ang Lee (2005)

Sa récente venue à Cannes en tant que membre du jury officiel présidé par Steven Spielberg m'avait déjà donné l'occasion de reparler du réalisateur, que j'apprécie pour la diversité de son travail. Probable que j'y revienne. Revoir Le secret de Brokeback Mountain m'a plu parce que j'ai perçu de nouvelles choses, au-delà de la trame principale concentrée sur l'amour homosexuel d'Ennis et Jack. Désormais, je ne crois pas avoir affaire à un film militant. On verra ce qu'il en est de Harvey Milk ou, à l'automne, de La vie d'Adèle...

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Pour en terminer, aujourd'hui, je constate quelque chose...

Mes amis de "L'oeil sur l'écran" ne partagent pas mon enthousiasme.

dimanche 30 juin 2013

Une aubaine à saisir

Je sais que ce n'est pas la première fois que j'en parle. Je me dis aussi que vous préféreriez peut-être lire mon avis sur un film. J'admets également que je ne sais pas combien de fois je le ferai encore, mais j'ai envie de rappeler qu'aujourd'hui dimanche débute une nouvelle édition de la Fête du cinéma. Et elle dure quatre jours !

Même si l'opération ne concerne visiblement qu'une partie des salles françaises, c'est une aubaine à saisir: si vous restez à l'écart de ceux qui exigent le supplément spécial 3D, les films vous seront accessibles au tarif de 3,50 euros la séance. Dans le mieux équipé des cinémas chez moi, ça fait trois fauteuils pour le prix d'un en temps ordinaire !

Reste évidemment la question des films à voir. À chacun d'en juger selon ses goûts, envies et possibilités du moment. J'ai, moi, préparé cette mini-chronique bien trop tôt pour vous conseiller sur ce point. Je n'avais alors vu que le clip promotionnel, drôle de parodie d'un film de mafia italienne. J'en ai extrait une image, en attendant la suite...

samedi 29 juin 2013

Qui est le plus malin ?

Connaissez-vous l'écrivain espagnol Arturo Perez Reverte ? Je n'ai lu qu'un seul de ses livres. Il est possible qu'un jour, je décide de revenir vers Le club Dumas, polar auquel je n'étais pas parvenu à accrocher quand je l'ai eu entre les mains une première fois. Si j'en parle aujourd'hui sur un blog consacré au cinéma, c'est bien évidemment après avoir vu l'adaptation du roman en film. Les puristes égarés noteront que, sur grand écran, l'oeuvre a un autre nom: elle s'appelle désormais La neuvième porte. L'intrigue, elle, aurait été simplifiée.

Le long-métrage met en scène un dénommé Dean Corso, bibliophile de son état. Plutôt roublard, ce bon connaisseur des ouvrages anciens est un jour contacté par un riche collectionneur, lequel lui confie alors une mission grassement rémunérée. Il s'agit en somme d'authentifier un livre vieux de plusieurs siècles, réputé contenir une énigme susceptible, si elle est résolue, de permettre au téméraire lecteur intéressé... de convoquer le diable en personne ! Se voulant rationnel avant tout et appâté par la perspective de se voir verser une somme d'argent confortable, Dean Corso accepte sans imaginer une seconde prendre le moindre risque. La neuvième porte distille alors le poison de son suspense. Même sans être vraiment sensible à ses aspects ésotériques, je crois qu'on peut aimer ce film pour son ambiance. Pour ma part, je me suis demandé tout du long jusqu'où le scénario allait m'embarquer. Pas de frisson, non, mais une réelle tension. Comme la sensation diffuse que tout pouvait arriver à tout moment.

J'ai lu par ailleurs que quelques-uns de ses admirateurs considéraient Roman Polanski capable de mieux. Probable. J'ai encore en rayon quelques films à voir qui me permettront d'en juger et d'être alors plus loquace sur cette question. Je ne veux pas bouder mon plaisir pour autant. Je n'ai pas du tout eu le sentiment de perdre mon temps devant La neuvième porte. Je salue la prestation de Johnny Depp dans le rôle principal: le comédien me plait décidément davantage dans ses vieux films que dans ses projets plus récents. J'apprécie aussi l'ambigüité qu'Emmanuelle Seigner offre au premier personnage féminin - et même si le scénario n'y est probablement pas étranger. Généralement, quand j'ai envie de revenir au texte après avoir goûté aux images, c'est bon signe. Pour en rester à des considérations cinématographiques, je dirais aussi que j'ai été sensible à la musique de ce film, signée Wojcieh Kilar, un compositeur polonais désormais âgé de 80 ans. À vous de découvrir maintenant qui est le plus malin...

La neuvième porte
Film franco-américain de Roman Polanski (1999)

À en croire certains, il faudrait plutôt découvrir Rosemary's baby pour appréhender un Polanski vraiment flippant. J'y viendrai. Je note en attendant que j'aime les films du maître que d'autres considèrent comme des oeuvres mineures. Pas surpris, en fait: c'était déjà le cas avec The ghost writer. Et, coïncidence amusante, je défends aussi Capitaine Alatriste, l'autre adaptation d'Arturo Perez Reverte qui a déçu une bonne partie de la critique. Et là, j'ai également lu le livre...

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Pour revenir au film d'aujourd'hui...

Je constate que les rédacteurs de "L'oeil sur l'écran" l'ont aimé aussi.

jeudi 27 juin 2013

La lumière verte

À une autre époque, pas bien lointaine, j'aurais probablement renoncé à aller voir la nouvelle version de Gatsby le magnifique. Je pense aussi que je n'aurais sans doute pas lu le livre. Et même en imaginant que j'aurais franchi cette première étape, je ne serais pas allé vérifier au cinéma la pertinence des critiques peu amènes qui ont accompagné la sortie du film. Le nouveau Baz Luhrmann s'inscrit donc en exemple de ma "théorie" sur le septième art: juger par soi-même vaut toujours mieux que de se laisser influencer par... l'extérieur.

J'ai en effet passé un très bon moment devant Gatsby le magnifique. Note pour ceux qui l'ignorent: l'intrigue nous plonge dans le New York des années folles, vers 1925 - année du roman de F. Scott Fitzgerald. Un jeune courtier, Nick Carraway, s'installe dans la minuscule bicoque abandonnée d'une famille modeste et pile en face de chez sa cousine, Daisy, (mal) mariée avec un rustre nommé Tom Buchanan. À deux pas de chez Nick vit le dénommé Gatsby, organisateur régulier de fêtes au format XXL où afflue toute la ville ou presque ! Je vous laisse désormais voir le film pour en mesurer l'importance. C'est justement ce qui m'inquiétait: comment l'image allait-elle retranscrire le texte originel ? Ma réponse: de manière complètement folle ! J'ai eu besoin d'un petit moment avant de m'habituer à toute cette démesure graphique, et ce bien que Baz Luhrmann soit un habitué du genre. Passé ce temps d'adaptation, j'ai trouvé ce choix pleinement justifié. Il fallait forcément de la grandiloquence, pour créer le contraste...

Le contraste avec quoi ? Ne comptez pas sur moi pour le révéler ! D'ailleurs, pour tout dire, j'ai eu l'impression que le noeud de l'intrigue était révélé plus vite dans le film que dans le roman. Il reste toutefois à apprécier beaucoup de choses devant ce long-métrage dépassant allégrement les deux heures. Je serais curieux de découvrir le site d'abord choisi pour le tournage, car je suppose qu'il a été redessiné par une multitude d'effets numériques. J'ai d'ailleurs manqué l'occasion de voir le tout en 3D: ça ne m'a pas manqué, mais je me dis que je suis peut-être passé à côté de quelque chose. La luxuriance des costumes et éclairages compense ma petite frustration. Je crois avoir perçu l'essentiel et j'achève cette chronique avec un grand bravo aux comédiens. Carey Mulligan, Tobey Maguire, Joel Edgerton, Elizabeth Debicki, Isla Fischer, Jason Clarke... ils jouent plutôt juste. Et dans le rôle-titre, Leonardo DiCaprio les surpasse tous ! Je le dis tel que je le ressens: oui, Gatsby le magnifique est d'abord son film.

Gatsby le magnifique
Film australo-américain de Baz Luhrmann (2013)

L'idée de projeter ce film en ouverture du dernier Festival de Cannes n'est pas mauvaise. Du même réalisateur australien, je connaissais Roméo + Juliette, avec Leonardo DiCaprio déjà: il me faudrait désormais le revoir pour mieux en juger. J'avais vu Moulin rouge ! également et lui préfère le long-métrage d'aujourd'hui. J'ai pris l'option délibérée de ne pas expliciter le titre de ma chronique. J'aime autant me tourner vers une autre des versions de Gatsby. Il est probable que je vous reparle vite de Robert Redford et Mia Farrow...

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Et en attendant, pour les fans de Leonardo DiCaprio...

Vous pouvez lire la chronique de Pascale ("Sur la route du cinéma").

mercredi 26 juin 2013

Poétique de l'amnésie

Un type en blouson de cuir descend de train. Il marche un peu. La nuit tombée, il s'est endormi sur un banc quand trois loubards lui tombent dessus et le rouent de coups. Le pauvre gars passe sans transition aucune du sommeil au coma. Bien vite, il est déclaré mort à l'hôpital. Pourtant, et contre attente, il se réveille, quitte son lit et, sans revoir de médecin ou d'infirmière, part vivre sa (nouvelle) vie. Celle d'avant a disparu: L'homme sans passé n'en a gardé ni papiers, ni souvenirs.

Dans ce film comme dans d'autres qu'il a réalisés, le cinéaste finlandais Aki Kaurismäki nous entraîne auprès des petites gens. Comme pourrait le faire Ken Loach s'il était scandinave, il tourne notre regard vers une Europe absente des cartes postales. Le décor occupe une place fondamentale dans ce cinéma: bien que le film n'apparaisse jamais réaliste, il reste pourtant crédible dans l'univers qu'il compose. L'homme sans passé ressemble à un rêve. Il frappe moins par son pragmatisme que par les échos qu'il offre au monde réel tel que nous le fréquentons. Ici aussi, il est difficile d'exister quand on ne possède rien d'autre que des vêtements mités et un peu d'énergie pour travailler. Tout se complique quand on n'a pas de nom. La confiance des autres est une forteresse à conquérir. La solidarité existe, mais ne va pas de soi. On est devenu l'étranger, le paria. Même quand on s'exprime dans la même langue que ses voisins...

Faut-il parler de cinéma engagé ? Je n'en suis pas certain. L'homme sans passé est un film de situations, plus que de grands discours. Déjà récompensé à Cannes d'un Grand Prix du jury, Aki Kaurismäki aurait pu bisser aux Oscars: le long-métrage a bien failli concourir pour la récompense accordée au meilleur film étranger. C'est bien là qu'on peut éventuellement parler d'engagement: l'auteur a refusé d'être invité à la cérémonie, arguant ne pas être "d'humeur à la fête" compte tenu la politique menée en Irak par les États-Unis. Il faut probablement oublier cette étonnante anecdote pour apprécier le film à sa juste (et belle) valeur. Ses acteurs principaux - et en particulier le duo Markku Peltola / Kati Outinen - savent parfaitement s'inscrire dans le décalage de cet objet cinématographique atypique. Il est certain qu'il y a là, même dans les nombreux silences, une écriture particulière. Je suis à vrai dire plutôt content de m'y sentir sensible.

L'homme sans passé
Film finlandais d'Aki Kaurismäki (2002)

J'ai évoqué Ken Loach, mais honnêtement, je ne vois pas forcément de film du réalisateur anglais à placer en vis-à-vis de celui d'aujourd'hui. Le tendre optimisme qu'il partage avec Looking for Eric ne suffit pas à établir une passerelle de l'un à l'autre. Il me reste donc à vous dire que c'est la première fois que je vois un Aki Kaurismäki en langue finnoise - mon premier, c'était Le Havre, tourné en France et que j'ai beaucoup aimé aussi, si ce n'est davantage. À noter enfin que L'homme sans passé est le deuxième volet d'une trilogie, réalisé entre Au loin s'en vont les nuages et Les lumières du faubourg.

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Ailleurs sur le Net...

Vous verrez: les rédacteurs de "L'oeil sur l'écran" défendent le film.     

mardi 25 juin 2013

La jeune fille en fleur

Quand le cinéma s'empare de la littérature, la plume n'en sort pas toujours grandie. Il faudrait désormais que je lise le roman originel de Marguerite Duras, mais l'auteur n'aimait visiblement pas L'amant version Jean-Jacques Annaud. Autant le dire: le passionné de cinéma que je suis n'a pas non plus été subjugué par les qualités de ce film, sorti il y a une vingtaine d'années, presque aussitôt après le livre. Face au Goncourt du texte, seul Gabriel Yared s'est vu offrir un César pour sa musique. Une reconnaissance franchement mitigée, donc...

Avec un peu plus de 3 millions d'entrées en salles, L'amant demeure toutefois un succès public. Il faut dire aussi qu'il évoque une page encore récente de l'histoire de France: la colonisation. Nous sommes ici en Indochine: seule fille d'une fratrie de trois, une adolescente compose avec deux frères bien différents l'un de l'autre et une mère aux abonnés absents. Le père est mort, lui, et la famille attend l'heure annoncée de rentrer en France, sans le moindre sou vaillant. La jeune héroïne fait régulièrement, et seule encore, la longue route qui la conduit jusqu'à Saïgon, la ville où est située son pensionnat. C'est dans ce contexte qu'elle rencontre un trentenaire chinois, coupé, lui, de tout problème d'argent. Le titre du film vous dit déjà beaucoup de la relation qui se nouera alors entre ses deux personnages solitaires. Mais, au-delà de l'érotisme, il ne dit pas forcément tout...

Et c'est bien là que le bât blesse, peut-être ! Il semblerait en effet qu'à l'origine, Marguerite Duras se soit inspirée de son histoire réelle pour dériver vers une oeuvre imaginative teintée d'onirisme. L'aspect de rêverie est, c'est vrai, plutôt occulté par Jean-Jacques Annaud. Après cet épisode cinématographique, la romancière tâchera même de reprendre le contrôle des opérations, en sortant un autre livre quelques années plus tard. Elle dira que rien ne l'attache au film. Parlera en termes peu amènes du "fantasme d'un nommé Annaud". L'amant lui aura échappé, au sens propre et comme au sens figuré. Explicite dans le langage de corps, porté par ailleurs par une voix off de Jeanne Moreau, le long-métrage manque certainement, c'est vrai, d'un peu de mystère et, paradoxalement, de passion véritable. Restent un rythme alangui et de belles images d'un pays lointain...

L'amant
Film franco-vietnamien de Jean-Jacques Annaud (1992)

On reproche parfois au cinéaste son académisme: il me semble bien effectivement l'avoir découvert... à l'école, avec d'autres oeuvres comme L'ours, La guerre du feu ou encore Le nom de la rose. Hasard surprenant: le film que je vous présente aujourd'hui est sorti la même année qu'Indochine de Régis Wargnier. Qui sait ? Il a pu souffrir de la comparaison. La prestation des deux acteurs principaux, Jane March et Tony Leung Ka-fai, demeure d'une intensité certaine. Et ce ne sont pas nécessairement les rôles les plus faciles...

dimanche 23 juin 2013

Après la guerre

Tout commence au coeur de la magnificence sauvage des montagnes d'Algérie. Un homme court entre les rochers enneigés. Il se retourne parfois, visiblement angoissé à l'idée qu'on le rattrape. Rachid rejoint la maison de ses parents. C'est un ancien maquisard islamiste, décidé à retrouver la civilisation, à redevenir celui qu'il était, à se faire oublier, en somme, grâce à la loi de concorde civile tout juste votée par le Parlement. Le repenti: c'est le titre du film. C'est aussi le nom donné à Rachid. Celui que les Algériens ont réservé à ces hommes.

Un jour de pluie et de soleil mélangés, seul, j'ai subitement eu envie de me frotter à cette page de l'histoire algérienne. Je pensais prendre une gifle et c'est bien ce qui est arrivé. Bien que d'une beauté incroyable, ces images de cinéma sont d'abord d'une grande dureté. Asséné sans violence explicite, leur propos frappe fort et juste, sec comme un coup de trique, certes anticipé, mais longtemps différé. L'incroyable lumière du film est un trompe-l'oeil. Ce qu'elle vient révéler au regard n'est en fait que la noirceur extrême d'une société dans l'incapacité de panser ses plaies. Encore vive, la douleur demeure partout. Le repenti est une oeuvre éprouvante, traversée par une tension plus forte à chaque plan. L'intelligence du scénario dévoile les pièces du puzzle narratif au compte-gouttes. Le récit dispense son venin sans avoir besoin du moindre rebondissement. Quand est arrivé le générique final, sur un paysage que les hommes paraissent avoir déserté, j'ai été tout la fois surpris par la conclusion et persuadé qu'il ne pouvait pas y en avoir d'autre. D'où un frisson...

Nabil Asli, Adila Bendimered, Khaled Benaissa: je tiens à citer aussi les trois comédiens chargés des rôles principaux. Je ne savais rien d'eux avant de voir le film, mais la retenue de leur jeu m'a marqué. Une tragédie commune rapproche leurs personnages: comme entraîné par l'impitoyable roue du destin, aucun n'en ressortira indemne. J'imagine qu'il est assez naturel de se détourner de la sombre histoire ici évoquée. Ce serait néanmoins passer à côté d'un long-métrage d'une force peu commune. Le repenti est certes une fiction. J'admire toutefois la manière dont il réveille quelques vieux démons historiques pour parler d'un pays proche et pourtant méconnu. Au-delà même du coup de poing, c'est aussi un cri. J'ai entendu une interview du réalisateur. Merzak Allouache a 69 ans. Il est issu de la génération des parents de ses "héros". Il ne cache pas s'opposer parfois aux idées de ses jeunes compatriotes. À ceux d'entre eux qui sont par ailleurs ses pairs derrière les caméras, il conseille d'abord de faire du cinéma en liberté, de tenir à l'écart l'idée même d'auto-censure. Quelle leçon !

Le repenti
Film franco-algérien de Merzak Allouache (2012)

C'est bien le cinéaste qui a attiré mon regard vers ce long-métrage. Souvenez-vous: j'ai parlé de lui il y a très peu de temps en évoquant l'un de ses films précédents, Chouchou, avec le sieur Gad Elmaleh. Quelle incroyable volte-face ! Je suis désormais très heureux d'ajouter l'Algérie à la liste des pays dont j'ai abordé le cinéma. Je dis avoir vu l'un des meilleurs films politiques de l'année: à ce stade, je le place même devant No, le pourtant très bon opus du Chilien Pablo Larrain. Les deux étaient à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes l'an passé.

vendredi 21 juin 2013

Un fantôme à guitare

Il faut croire que certaines histoires sont si belles que le cinéma peine à les inventer. Celle de Sixto Rodriguez est racontée dans Sugar Man. Le film a reçu cette année l'Oscar du meilleur documentaire. Il est arrivé sur nos écrans le 26 décembre, de façon assez confidentielle d'abord. C'est pourtant un très joli conte de Noël. Son incroyable héros est un Américain d'origine mexicaine, ouvrier du BTP dans le Détroit de la fin des années 60. Excellent musicien, l'homme sort deux albums en 1970 et 1971. On le compare même à Bob Dylan. Il retombe pourtant vite dans le plus complet anonymat. Enfin, en Amérique...

Au même moment, arrivée illégalement, sa musique devient l'hymne des milieux blancs d'Afrique du Sud hostiles à l'apartheid. Déjouant même la censure officielle, son succès s'apparente à celui des Beatles ou de Simon et Garfunkel. Sixto Rodriguez devient alors une légende. La rumeur veut que, frustré par sa condition, il se soit donné la mort au cours d'un énième concert raté. Il faudra attendre bien longtemps avant que l'artiste sache toute l'admiration qu'il inspire à l'autre bout du monde et que ses fans apprennent qu'il était toujours bien vivant depuis tout ce temps - une grosse quinzaine d'années ! Sugar Man revient cette rocambolesque histoire avec respect et empathie. Intelligemment, toutes les premières scènes du documentaire déroulent l'incroyable récit d'une quête de l'homme disparu. Il faut compter une bonne grosse demi-heure avant de le découvrir enfin. Fidèle à son image, il parle de lui avec une spectaculaire modestie.

Si ce que j'ai lu depuis est exact, la réalité est un peu moins belle. Sixto Rodriguez n'est certes pas un usurpateur, mais il ne serait pas non plus tout à fait l'artiste maudit que l'on présente ici. Le film pose la question de royalties non versées, mais pour mieux l'éluder ensuite, laissant pourtant entendre que le guitariste a jadis été spolié par un producteur véreux. En insistant aussi longuement sur sa gloire sud-africaine et son insuccès en Amérique, il évite également d'évoquer les bonnes ventes des albums et les deux tournées réalisées en Océanie en 1979 et 1981. Sugar Man est donc partiel... et partial. Je lui pardonne volontiers: le ton général demeure d'une humilité rare face à la distinction d'un musicien objectivement doué et méconnu. Point très appréciable, le cinéma n'est pas oublié. D'une vraie beauté formelle, le métrage alterne plans contemporains, images d'archives et séquences d'animation. Et puis, bien sûr, il y a cette musique...

Sugar Man
Documentaire anglo-suédois de Malik Bendjelloul (2012)

Oui, le réalisateur est scandinave, une preuve encore qu'il est possible de réussir loin de ses racines ! Je vous conseille grandement son film: malgré ses imprécisions, il apporte quand même du baume au coeur. En le regardant, j'ai très souvent repensé aux papys cubains du Buena vista social club. À ceux qui aiment plutôt les artistes incompris de la fiction, je conseille Killing Bono. Content toutefois d'avoir pu parler de Sixto Rodriguez le jour de la Fête de la musique.

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Un bon conseil de lecture...

La chronique de David ("L'impossible blog ciné") vaut le détour !

mercredi 19 juin 2013

Une femme puissante

D'avoir vu Steven Spielberg présider le Festival de Cannes renforce mon envie de voir - ou revoir -  tous ses films. Il y en a encore beaucoup que je dois découvrir. Je suis ainsi longtemps passé à côté de La couleur pourpre, fresque longue de deux heures et demie qu'on catalogue parfois comme le premier film "sérieux" du cinéaste. Apparemment, certains n'admettent pas qu'un réalisateur blanc reprenne et adapte le livre d'une femme écrivain noire, prix Pulitzer de la fiction 1983. Difficile de juger: je n'ai pas lu ce roman éponyme.

C'est vrai que le film peut sembler une sorte d'inflexion thématique dans la carrière du réalisateur. C'est une oeuvre de maturité: l'auteur approche alors de la quarantaine. Il se tourne vers l'histoire complexe de femmes noires dans l'Amérique des années 10-20-30. Constat d'évidence: alors que je croyais le scénario axé sur une dénonciation de l'esclavage, j'avais donc tout faux ! Le personnage principal s'appelle Celie: c'est une adolescente des milieux ruraux populaires. Elle est plus ou moins abandonnée par son père à la concupiscence d'un homme (noir) colérique, lui-même veuf d'une première épouse. Conséquence: Celie perd tout contact avec sa soeur Nettie et doit apprendre à vivre sans la personne qu'elle aime le plus au monde. Vous l'aurez compris: La couleur pourpre est un vrai mélodrame. Laissant de côté les récits imaginaires pour enfants, Steven Spielberg tape dans le dur de la tragédie. Un choix plutôt audacieux, je trouve.

Le film attire plus de 1,7 millions de spectateurs dans les salles françaises. Aux States, il frise les 100 millions de dollars de recettes. Importants, ces chiffres restent aussi éloignés des plus grands succès "spielbergiens". Le cinéaste subit une déconvenue plus importante aux Oscars 1986. Alors que La couleur pourpre a été désignée candidate à onze récompenses, elle n'en reçoit finalement... aucune ! Bredouilles notamment, Quincy Jones et les onze (!) autres artistes concourant pour le Prix de la meilleure musique originale. Le film méritait-il pareil dédain ? Je ne crois pas. Souvent pointé du doigt pour son pathétisme, il est, c'est un fait, particulièrement larmoyant. Pour autant, il n'y a pas n'importe qui derrière la caméra et ça se voit. Même chose devant: pour son premier rôle, Whoopi Goldberg mène un beau casting, avec notamment Oprah Winfrey et Margaret Avery. Et en surprise du chef: un excellent Danny Glover, à contre-emploi.

La couleur pourpre
Film américain de Steven Spielberg (1985)

Mon titre joue sur celui du livre de Marie Ndiaye, Goncourt 2009. Juste pour info: militante féministe, l'auteur du roman originel s'appelle Alice Walker. Plus que la cause des Noirs qu'il défendra ensuite dans Amistad et Lincoln, le féminisme est le combat humaniste qui intéresse le plus Steven Spielberg dans cette histoire. Le fait alors que la population blanche en soit pour ainsi dire absente finit par sembler anecdotique. Plutôt que de juger le long-métrage quant à son réalisme, autant le voir comme une nouvelle allégorie.  

lundi 17 juin 2013

Nouvelles vies

Je ne dis pas ça pour frimer, mais c'est un fait: il y a quelques mois seulement, j'ai eu la chance de rencontrer Sibylle Szaggars, connue des sphères hollywoodiennes pour être la femme de Robert Redford.

Après lui avoir parlé de son travail d'artiste plasticienne, je n'ai pas résisté à échanger quelques mots avec elle sur le cinéma et à lui dire ma consternation que le dernier film de son mari ne soit pas sorti dans les salles françaises. Heureusement pour les admirateurs: celui de cette année - Sous surveillance - a bel et bien été diffusé. Beaucoup de bons acteurs: Robert Redford himself, Susan Sarandon, Julie Christie, Brendan Gleeson et même... Shia LaBeouf, transfiguré.

Il est ici question des Weathermen, un groupe clandestin d'activistes américains, passés à l'action terroriste pendant la guerre du Vietnam. Wikipedia vous en dira plus long sur ces militants, le film restant basé sur des personnages fictifs. L'idée est de montrer ce que sont devenus les uns et les autres, grosso modo trente ans après les faits. Tout commence presque par l'arrestation d'une ancienne du réseau, devenue une femme respectable au coeur d'un quartier résidentiel ordinaire. Sous surveillance suit simultanément trois fils narratifs importants: l'un aux côtés des membres du groupe, pour envisager leurs réactions face à la possibilité de passer finalement par la case prison, l'autre dans les pas du FBI, qui mène une implacable chasse aux "cavaleurs", et un troisième, donc, autour de l'enquête parallèle menée par un journaliste. Même si j'ai connu des films plus haletants dans l'action, le scénario parvient ici à ménager un certain suspense. Le fait qu'il repose sur autant de visages connus est venu soutenir l'intérêt du long-métrage à mes yeux. C'est dans les vieux pots...

Sous surveillance n'est sûrement pas le thriller de l'année. Je suis allé le voir avec une amie et il n'y avait que deux autres personnes assises dans la salle. Même s'il était 22h00, un soir de semaine bien humide après une journée pluvieuse, je dois admettre que c'est très peu. Osons poser la question: le film fera-t-il un flop ? Assez mal accueilli par la critique, il n'est pas à l'abri d'une très mauvaise performance. Dommage: il a de vraies qualités, à commencer par cette distribution de prestige déjà évoquée. Pour le reste, et sans parti pris, il pose quelques questions intéressantes sur la politique étrangère américaine, ainsi que sur l'engagement et les valeurs "alternatives". Techniquement, il est assez chiadé aussi, avec quelques jolis plans, agrémentés d'une bande originale discrète, mais adaptée au sujet. C'est vrai qu'on pourrait s'attendre à ce que ce genre de thématiques soit devenu l'apanage des séries télé: le fait est que ça fonctionne encore bien au format du cinéma et en un peu plus de deux heures. Qu'on se le dise: le mythe Robert Redford a toujours de beaux restes.

Sous surveillance
Film américain de Robert Redford (2013)
Filmé au Canada, le long-métrage est sorti là-bas dès l'année dernière. Sera-t-il encore à l'affiche quand vous lirez ces lignes ? Vérifiez: je n'en suis pas sûr. En attendant, j'ai passé un bon moment à le découvrir sur écran géant. Cette histoire tournée "à l'ancienne" peut faire penser à un Eastwood, du genre Les pleins pouvoirs. Rien d'indispensable, mais rien de déshonorant non plus. Si vous voulez l'apprécier dans un climat de vraie tension dans une autre production portée par le suspense, Robert Redford est meilleur dans Spy game.

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Et en bonne amoureuse des légendes hollywoodiennes...

Pascale ("Sur la route du cinéma") parle du film en termes favorables. Dasola ("Le blog de Dasola") également. Conclusion: merci Robert !