jeudi 28 novembre 2019

Toqué(s)

Sa grosse centaine de films fait légitimement de lui l'un des monstres sacrés du cinéma français. C'est vrai que je ne suis pas vraiment fou de son style inimitable, mais je vous rassure: je n'ai nulle intention d'essayer de déboulonner la haute statue érigée pour Louis de Funès. Et c'est sans fausse honte que je vais évoquer Le grand restaurant...

Les historiens du septième art disent que l'ami Louis avait eu l'idée de ce film dès la fin des années 50. L'acteur s'est beaucoup investi dans ce long-métrage: non content d'y jouer, il peut encore être cité comme co-scénariste et responsable du choix des comédiens. Pressenti comme réalisateur, il laisse toutefois la gestion des affaires courantes à un débutant et (quasi-)anonyme: Jacques Besnard, connu auparavant comme assistant-réalisateur auprès d'André Hunnebelle. L'argument est assez simple: M. Septime, le - très - irascible patron d'un grand restaurant parisien, se met en quatre pour offrir un accueil mémorable à un chef d'État sud-américain en visite dans la capitale. Quelques simagrées et une explosion plus tard, l'intéressé a disparu ! Conséquence: Septime doit agir vite et bien pour éviter le scandale...

Je peux vous le dire: le fin mot de l'histoire est assez drôle, en fait. L'ensemble du long-métrage est peut-être simplement un peu longuet pour parler de parfaite réussite comique. Bon... il n'est pas question cependant d'aller jusqu'à bouder son plaisir devant certaines scènes remarquables et bien fichues, au premier rang desquelles je placerai résolument cette burlesque répétition du service du soir, M. Septime et son personnel démontrant alors un certain talent pour la danse synchronisée. Oui, en un mot comme en cent, Le grand restaurant amuse. Un gros demi-siècle après sa sortie, il convient certainement de l'apprécier comme l'honnête représentant d'un certain patrimoine cinématographique français - ni le meilleur, ni le pire, pour résumer. L'année de sa sortie, il avait tout de même terminé au huitième rang du box-office hexagonal, à la faveur de ses 3.878.520 tickets vendus. Nombre de comédies d'aujourd'hui aimeraient pouvoir en dire autant !

Le grand restaurant
Film français de Jacques Besnard (1966)

Un plan B décent pour ne pas revoir La grande vadrouille, le succès considérable de cette année 1966 - et le vrai triomphe de De Funès. Pour ma part, à choisir, je préfère vous (ré)orienter vers des films moins connus (Un grand seigneur) ou "de groupe" (Carambolages). Et quitte à s'intéresser à la gastronomie, je crois malin de se pencher sur d'autres marmites. À tester: Soul Kitchen, #Chef ou Ratatouille !

lundi 25 novembre 2019

Entre frères

Les films politiques sont-ils voués à créer la polémique ? Je me pose cette question après avoir revu Land and freedom, que j'avais aimé en toute innocence lors de sa sortie, il y a bientôt vingt-cinq ans. Figure tutélaire d'un certain cinéma britannique, Ken Loach tournait son regard vers l'Espagne et c'était pour moi un vrai choc émotionnel !

Un quart de siècle plus tard, désormais nourri de centaines de films internationaux dont quelques autres du vieux lion, j'ai donc saisi l'occasion de revoir Land and freedom avec davantage de recul. Constat premier: en termes d'engagement, tout est resté inchangé. Cette notion même est au coeur du long-métrage, récit du parcours d'un jeune Anglais parti en 1936 rejoindre les rangs des milices républicaines espagnoles engagées contre Franco, futur dictateur. Difficile de ne pas identifier de nouvelles résonances au monde d'aujourd'hui dans cette fresque historique... et c'est ce qui a réveillé mes émotions d'hier ! Au-delà, le scénario met les pieds dans le plat des violents débats qui opposent toujours les chercheurs et historiens quant aux réelles responsabilités des uns et des autres, sur le sol espagnol ou ailleurs, dans l'échec de cette lutte armée pour la liberté et la démocratie. Je ne suis pas convaincu qu'il faille prendre parti dans ce cadre pour apprécier le film, même s'il reste très intéressant de se forger une opinion au vu des faits historiques. À vous de voir...

C'est un fait: à mes yeux, l'important est ailleurs. Land and freedom repose sur un élan, bien plus que sur une exaltation, me semble-t-il. Habile artisan dans sa manière (unique ?) de façonner et de rendre compte de la grande Histoire du monde, Ken Loach dresse un tableau sensible à partir de quelques personnages forts. Si quelques images d'archives introduisent son propos, le principe n'est jamais de citer chaque "grand nom" de cette terrible guerre fratricide, au contraire. Fidèle à ses habitudes, le cinéaste se penche sur le sort des anonymes pour construire un récit plausible, à défaut d'être calqué sur la réalité des événements. C'est ainsi qu'il parvient à m'intéresser franchement au sujet... et à mobiliser mes émotions, sans chercher un réconfort illusoire. Ce récit, si digne soit-il, ne pouvait bien sûr pas déboucher sur un happy end, de toute façon. Il vaut mieux vous laisser découvrir comment - et sur quelle symbolique - s'achève le retour en arrière. Tout est aussi affaire de transmission. Et oui, je trouve cela beau ! Soyez-en assurés: le cinéma a toute sa place dans une telle évocation.

Land and freedom
Film britannique de Ken Loach (1995)

Le long-métrage n'est pas sans défaut, mais je crois qu'il mérite toutefois cette excellente note, étant donné l'importance des valeurs qu'il met en avant. Sa beauté formelle m'a rappelé celle de 1900. Concentré en deux (petites) heures, le récit est d'autant plus fort. Rappel: Ken Loach, cinéaste social, a aussi illustré les guerres civiles d'Irlande, avec Le vent se lève et Jimmy's hall. Deux films à (re)voir.

----------
Sur la grande toile, j'ai trouvé d'autres chroniques...
Mention spéciale pour l'amie Sentinelle: moins assidue sur son blog aujourd'hui, elle avait visiblement aimé le film. Vincent, lui, l'évoque notamment ici, en quelques mots certes, mais pour en dire du bien. "L'oeil sur l'écran" peut également vous proposer deux textes courts. Eeguab, bonjour ! Si tu passes par ici, j'aimerais bien avoir ton avis !

vendredi 22 novembre 2019

La roue tourne...

J'ai fait le calcul: après les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne et le Japon, l'Italie est le cinquième pays de cinéma le plus représenté sur Mille et une bobines. Je m'efforce de saisir toutes les occasions d'apprécier ses grands classiques, souvent cités en "incontournables". Aujourd'hui, direction Rome pour une perle: Le voleur de bicyclette !

Ce film est l'un des chefs d'oeuvre les plus illustres du néoréalisme italien. Petit rappel au cas où: ce courant apparu avant même la fin de la seconde guerre mondiale repose sur l'idée d'inscrire la fiction dans un cadre réel - celui des quartiers populaires des grandes villes transalpines, en l'occurrence - pour y développer une vision artistique portée par de fortes convictions sociales. Le voleur de bicyclette tourne autour d'un protagoniste principal, Antonio Ricci, ex-chômeur recruté comme colleur d'affiches. Les premières images démontrent que rien ne sera facile: Maria, l'épouse du héros, est en effet obligée de vendre les draps du foyer conjugal pour permettre à son mari d'acheter le vélo indispensable à l'exercice de sa nouvelle activité professionnelle. Si vous l'ignoriez encore, je suis certain que le titre du film suffit à deviner ce qui arrive ensuite. La vraie force du film tient alors à ce qu'il n'enfonce pas le (bi)clou: il ne sombre jamais dans le misérabilisme bêta et évite tout manichéisme simplificateur. La classe sociale ne détermine pas seule l'attitude des personnages...

On sent au contraire du respect dans le regard que porte le réalisateur sur les petites gens auxquelles il a donné vie. Le comportement pragmatique de certains n'empêche pas la caméra de les montrer aussi comme des êtres superstitieux (ou bigots). Rien n'est tourné cependant dans une logique de dénonciation de cette ambivalence. Bien au contraire: Le voleur de bicyclette témoigne d'une empathie profonde et, tourné peu de temps après l'effondrement du régime fasciste, peut véritablement constituer une édifiante leçon d'histoire. J'ajoute cependant qu'à mes yeux, l'aspect le plus touchant du film réside ailleurs: dans la tendresse qu'il dégage aussi lorsqu'il focalise son propos sur la relation entre Antonio et son jeune fils, Bruno. Impeccable, le bout d'chou imprime la pellicule comme peu d'acteurs adultes savent le faire: il en ressort de très belles séquences révélatrices d'un amour pudique, jusqu'à la toute fin du long-métrage. Cette production indépendante fut honorée de l'Oscar du meilleur film étranger. Les années n'ont en rien affecté sa puissance émotionnelle !

Le voleur de bicyclette
Film italien de Vittorio de Sica (1948)

J'ai aimé ce long-métrage, présenté parfois comme l'un des meilleurs du cinéaste, et qui me donne donc forcément envie d'en voir d'autres. Le néoréalisme naissant s'exprime aussi avec une vigueur certaine chez Roberto Rossellini: cf. Rome, ville ouverte et quelques autres. Si vous voulez croiser un autre Vittorio de Sica, je vous recommande une oeuvre plus tardive (et plus grinçante): Il boom ! J'y reviendrai...

----------
Et pour faire le tour de la question...
J'aurais volontiers publié un lien vers le blog d'Eeguab, mais mon ami et comparse, grand amoureux du cinéma italien, a évoqué le film plusieurs fois... sans écrire de texte dédié. Plan B: "L'oeil sur l'écran".

mercredi 20 novembre 2019

Par ici la sortie

Je ne vais pas m'étendre sur La mutinerie. Au hasard d'un après-midi passé avec un ami et sa mère, j'ai découvert ce film de série B américain, avec Gene Hackman pour seul visage connu (de moi). L'argument tient en quelques mots: les prisonniers d'un pénitencier déclenchent une émeute pour "couvrir" leur tentative d'évasion. OK...

D'aucuns relèvent qu'en l'occurrence, les Blancs et les Noirs s'associent dans l'espoir d'une réussite commune, ce qui n'était pas... commun dans le cinéma américain de l'époque, à ce qu'il paraît. Le simple fait que le scénario s'inspire d'événements réels met à mal l'idée d'un film innovant et/ou audacieux. Bien que quelques gardiens professionnels et vrais détenus apparaissent à l'image, je n'ai rien vu d'épatant. Concrètement, La mutinerie reste un film de genre lambda, apprécié comme tel, mais qui, à mes yeux, n'est certainement pas un classique incontournable (comme le sont d'autres films consacrés à la prison). Détail amusant, même si logique: il n'y a pas le moindre rôle féminin !

Les personnages sont même un peu caricaturaux, dans l'ensemble. J'imagine que certains peuvent apprécier ce type de productions d'ambiance vintage, mais celle-ci manque quand même de tonus. Ouais... sous le soleil d'été de l'Arizona, j'en suis venu à me demander ce que le réalisateur - ou le producteur - souhaitait nous raconter. Admettons toujours que la faune ici réunie derrière les barreaux puisse inquiéter l'Américain ordinaire: tout cela reste d'un enjeu limité, d'autant que le résultat s'avère moyennement convaincant. Inédit en France, La mutinerie aurait tout aussi bien pu le rester. Vous pouvez penser le contraire et me trouver sévère, pour le coup...

La mutinerie
Film américain de Buzz Kulik (1969)

Deux étoiles, ça pique, mais ça ne me semble pas vraiment immérité. J'étais fatigué, ce jour-là, mais je n'ai pas vu grand-chose à l'écran qui m'aide à me sortir de cette douce torpeur. On peut se dire aussi que c'est en fait le genre du film lui-même qui ne me convient pas. Papillon, L'évadé d'Alcatraz, La grande évasion... il faudra (re)voir. Une chose est sûre à ce stade: je recommande vivement Les évadés !

lundi 18 novembre 2019

Un père incertain

Il cite Antonioni, Bergman et Tarkovski au nombre de ses références. Andreï Zviaguintsev n'avait pas encore 40 ans quand son premier film obtint le Lion d'or de la Mostra de Venise. J'avais le vague souvenir d'avoir vu Le retour avec mes parents, mais où et quand ? Mystère ! J'ai donc été ravi de pouvoir le redécouvrir d'un oeil (presque) neuf...

Andreï et Ivan sont deux frères, 15 et 13 ans, quelque part en Russie. L'aîné fait partie d'une bande que le cadet peine à intégrer vraiment. Motif: les grands le considèrent comme un poltron, puisqu'il a refusé de sauter dans un lac depuis un plongeoir placé à une hauteur vertigineuse. Les frangins s'opposent très fréquemment l'un à l'autre. Ils partagent leur misérable vie de pré-ados ordinaires avec leur mère et leur grand-mère, jusqu'au jour où, surprise soudaine, un homme supposé être leur père réapparaît après douze années d'absence ! Soyons clairs: nimbé de mystère, Le retour n'est pas un film souriant. Si vous aviez un doute, les couleurs tout à fait délavées des images devraient achever de vous convaincre de l'austérité du long-métrage. Attention: je ne présente pas cette caractéristique comme un défaut. Bien au contraire: le fond et la forme s'accordent si efficacement ici qu'une fois accepté ce constat de froideur, on pourra s'en satisfaire...

Je ne suis pas sûr de vouloir conseiller ce "spectacle" à tout le monde. Pourtant, à défaut d'être plaisant, Le retour est très recommandable. Tout premier argument: à mes yeux, sa nationalité russe doit jouer en faveur du film, les oeuvres de cinéma qui nous arrivent de ce pays étant somme toute bien rares. Deuxième point: malgré des dialogues objectivement réduits au strict nécessaire, le peu qui est exprimé suffit largement à comprendre les enjeux du récit. Il faut dire aussi que l'essentiel repose sur trois acteurs, ce qui limite "naturellement" le risque d'un scénario partant dans de trop nombreuses directions. Bon... je n'ai rien à reprocher à Konstantin Lavronenko, le comédien qui joue le père, mais ce sont avant tout les gamins, Vladimir Garine et Ivan Dobronravov, qui m'ont fait forte impression. Une anecdote douloureuse: le premier nommé s'est noyé la veille du jour où le film est sorti en Russie. Son premier - et unique - rôle est mis en valeur par une réalisation au cordeau, dans un cadre fait d'eau et de brume. La conséquence ? Je n'en sors ni indifférent... ni tout à fait indemne !

Le retour
Film russe d'Andreï Zviaguintsev (2003)

La direction artistique de ce film froid comme un glaçon contribue nettement à en faire une réussite formelle indéniable. Les enfants font le reste: on tient un long-métrage inconfortable, mais sensible. Dans un autre genre, vous verrez d'autres mômes livrés à eux-mêmes dans le formidable Les géants. Sur un autre ton également, difficile pour moi d'oublier l'Amérique de Mud - Sur les rives du Mississippi...

----------
Si ma chronique ne vous suffit pas...

Vous pourrez aller en lire d'autres, chez Strum et Eeguab notamment. J'en ai encore repéré une autre, publiée du côté de "L'oeil sur l'écran".

dimanche 17 novembre 2019

Triomphes animés

On chante ? Libérée... délivrée... je ne mentirai plus jamais ! Libérée... délivrée... c'est décidé, je m'en vais ! Cette ritournelle obsédante est un cauchemar pour bien des parents (mais pas que). Issue de La reine des neiges, elle est le premier symbole de ce dessin animé made in Disney. Oui, pour ma part, je le trouve plutôt réussi...

Tout cela pour dire qu'après six années d'attente, Mickey et consorts nous offrent une suite, visible dans les salles françaises dès mercredi prochain. Alors que des rumeurs courent sur l'homosexualité possible de l'un des personnages, d'aucuns envisagent déjà un succès colossal. Disney ose anticiper sur sa campagne d'hiver, tandis que l'ultime volet de la saga Star Wars débarque le 18 décembre ! Du "costaud" à venir !

D'ici là, vous préféreriez vous tourner vers des Disney plus anciens ? Et après tout, pourquoi pas ? Je pensais que La reine des neiges figurait parmi les plus grands succès du studio, mais en fait... non. Connaitriez-vous JP's Box Office ? Ce site Internet de référence constitue un outil de choix pour qui s'intéresse aux résultats chiffrés du cinéma. L'occasion de noter que, parmi les 250 plus gros triomphes du septième art en France, mon Disney du jour n'apparaît finalement qu'au 227ème rang (5.151.855 tickets vendus). Et ce n'est pas si mal !

Voici, pour info, le top des films d'animation pour le public français...
1. Blanche Neige et les sept nains - 4ème (18.290.843 tickets),
2. Le livre de la jungle (version 1968) - 9ème (14.695.741 tickets),
3. Les 101 dalmatiens (version 1961) - 10ème (14.660.594 tickets),
4. Cendrillon (version 1950) - 16ème (13.226.772 tickets),
5. Les Aristochats - 19ème (12.481.726 tickets),
6. La belle et le clochard - 23ème (11.175.716 tickets),
7. Le roi lion (version 1994) - 24ème (10.718.727 tickets),
8. Bambi - 25ème (10.679.106 tickets),
9. Le monde de Nemo - 37ème (9.528.033 tickets),
10. Tarzan (version 1999) - 59ème (7.859.751 tickets).

NB 1: unique film non-Disney de la liste, Le monde de Nemo est issu des studios Pixar et date de 2003. Mickey en est... le coproducteur. Disney a ensuite racheté Pixar en 2006, pour 7,4 milliards de dollars !

NB 2: quand c'était pertinent, j'ai mentionné les années pour éviter toute confusion possible avec d'autres films, dits en images "réelles".

----------
Une toute dernière précision...
Ce classement tient compte des sorties, mais également des reprises. Maintenant, un aveu: je reste assez curieux de votre avis là-dessus...

vendredi 15 novembre 2019

Comme des bêtes

C'est, dit-on, parce que son précédent film avait été un succès public que Shôhei Imamura put mettre en chantier Cochons et cuirassés. Dans le Japon occupé de l'après-guerre, ce long-métrage très explicite nous montre les expédients dont une partie de la population se sert pour survivre. Nous voilà de nouveau parmi les putes et les truands...

Résumé de manière aussi triviale, le film n'apparaît pas franchement sous son jour le plus flatteur. Quiconque s'intéresse au Pays du soleil levant à l'heure de la reconstruction devrait pourtant trouver ici suffisamment de choses intéressantes pour assouvir sa curiosité. Même si elle embrasse une communauté importante, la caméra finit par se calmer un peu et par se focaliser sur deux des personnages principaux: Kinta, un petit voyou qui a du mal à être pris au sérieux par son clan, et Haruko, la fille qu'il aime, bien accrochée à son rêve de jours meilleurs. D'emblée, un carton nous prévient que ce récit n'est qu'une fiction. Je ne saurais donc dire si le complexe scénario est pessimiste ou simplement réaliste. Cochons et cuirassés parvient à rester à l'écart du misérabilisme, mais c'est véritablement un film dur, sans concession sur le sujet traité. Les représentations lyriques de la mafia, à l'européenne, n'auront pas voix au chapitre cette fois...

Shôhei Imamura est souvent cité comme l'un des cinéastes détenteurs de deux Palmes d'or. Il les obtint bien plus tard, en 1983 et 1997. Dans la vingtaine d'oeuvres de sa filmographie, Cochons et cuirassés passe presque pour un film de jeunesse: son cinquième long-métrage "seulement", qu'il tourna à l'âge de 35 ans. Il est parfois présenté comme sa toute première réalisation indépendante (dans l'esprit). Malgré sa virtuosité formelle, elle fut l'objet de violentes critiques l'année de sa sortie, au point que la Nikkatsu, la société de production qui accompagnait le projet, interdit ensuite au réalisateur de tourner pendant deux ans ! La réhabilitation - tardive - dont le film bénéficie est loin d'être imméritée: même si j'ai eu du mal à tout comprendre des interactions entre les gangs, j'ai vraiment apprécié le spectacle. Les situations et dialogues ne sont pas dépourvus d'un humour noir caractéristique, bienvenu pour tempérer les scènes les plus glauques !

Cochons et cuirassés
Film japonais de Shôhei Imamura (1961)

Pas évident d'entrer dans le film, mais au final, j'ai bien apprécié. Désormais, je me sens habitué au style hardcore de Shôhei Imamura. Une comparaison me vient naturellement avec le Masaki Kobayashi dont je vous ai parlé récemment: sur un sujet proche, Rivière noire est (un peu) plus light. J'ai encore beaucoup à apprendre du cinéma nippon ! Je vais tâcher d'attraper le Chien enragé d'Akira Kurosawa...

----------
Une petite précision sur le titre...
Cochons et cuirassés
est une traduction littérale du titre japonais. En France, il arrive qu'un autre intitulé s'impose: Filles et gangsters.

Et pour en savoir encore davantage...

Vous pouvez également compter sur une très belle analyse de Strum.

mardi 12 novembre 2019

Cuba en liberté

83 jours: une fois arrivé aux commandes de son pays, c'est le temps pris par Fidel Castro, en 1959, pour fonder un Institut cubain des arts et de l'industrie cinématographique. J'ai découvert récemment un film d'un cinéaste français parti tourner sur l'île au début des années 60. Une oeuvre étonnante et le fruit d'un engagement vraiment original...

Armand Gatti n'est pas le seul à avoir ainsi dirigé son regard d'artiste vers La Havane à ce moment de l'histoire du monde. Agnès Varda, Chris Marker, Joris Ivens ou Mikhail Kalatozov peuvent être cités parmi les curieux à avoir suivi la même démarche. Il semble toutefois que le film dont je souhaite parler aujourd'hui puisse être distingué d'autres longs-métrages. En fait, El otro Cristóbal a d'abord été conçu comme un film cubain, commandé par Castro himself sur les conseils d'un ami argentin, médecin de son état: j'ai nommé Ernesto Guevara. L'histoire retient que le Che avait rencontré le réalisateur français quelques années auparavant, alors qu'il préparait un documentaire consacré à la guerre civile au Guatemala. Chose assez surprenante compte tenu de ce contexte: l'oeuvre que j'ai vue n'est pas militante. En tout cas, elle ne fait pas directement l'apologie du régime castriste. Elle parle cependant de la mort (incertaine) d'un dictateur et d'une révolution portée par le petit peuple. Sa manière de le faire surprend à chaque plan ! Le jeu d'influences surréalistes et vaudous...

Je vous mentirais si je vous disais que j'ai tout compris au scénario et aux symboles qu'il met en avant. Il est tout de même question d'une Vierge noire descendue du ciel et qui attrape la tuberculose ! Autre élément à moitié dingue: un despote qui retrouve des partisans au Purgatoire et se décide à envahir le Paradis, quitte à déclencher quelques catastrophes supplémentaires sur le dos des pauvres gens. Si j'en crois ce que j'ai pu ressentir, le message d'El otro Cristóbal pourrait bien être qu'il n'existe aucun lieu plus agréable que la Terre des hommes. Est-ce vraiment ce qu'Armand Gatti, auteur de théâtre et poète, a voulu dire ? Je note que son film a fait l'objet de critiques véhémentes à Cuba, pays qu'il représentait pourtant lors du Festival de Cannes 1963. Reparti bredouille de la Croisette, le long-métrage est tombé dans l'oubli: il n'en est ressorti que récemment, à la faveur d'une restauration tout juste finalisée. Qu'en retenir ? Des images superbes, très inventives et qui m'ont rappelé l'univers du carnaval. Ce n'est pas tous les jours que le cinéma nous propose un tel voyage !

El otro Cristóbal
Film franco-cubain d'Armand Gatti (1963)

Vous l'aurez compris: je suis ravi d'avoir découvert ce long-métrage atypique, même si ce n'est pas de ce genre de film que je veux faire mon quotidien cinéphile. Ponctuellement, c'est toujours bien de sortir des sentiers battus. Mais maintenant, quelle comparaison hasardeuse pourrait-on faire ? Je n'en ai aucune idée ! Si vous vouliez revoir Cuba dans un autre contexte, il vous resterait Yuli ou Fraise et chocolat...

lundi 11 novembre 2019

In memoriam

2014-2018: pendant plus de quatre ans, plusieurs grands événements français et européens ont été organisés pour commémorer dignement le centième anniversaire de la première guerre mondiale. Ce rappel aujourd'hui, 101 ans jour pour jour après l'armistice, pour affirmer qu'à mon sens, le sujet n'est pas épuisé. Le sera-t-il jamais ? À voir...

Dernièrement, c'est par hasard que j'ai découvert la bande-annonce d'un film dont je n'avais pas entendu parler jusqu'alors: 1917. Prévu pour une sortie dans les salles françaises au début de l'année prochaine, il pourrait être spectaculaire, dans la lignée du Dunkerque de Christopher Nolan. Je suis relativement impatient de l'apprécier sur un écran digne de ce nom. Je relève déjà qu'il sera mis en scène par Sam Mendes, l'efficace artificier des deux derniers James Bond. Je compte bien sûr vous en reparler le moment venu. Wait and see...

Pour l'heure, j'attire votre attention sur le fait que j'ai déjà chroniqué de nombreux films autour du premier conflit mondial. Il m'en reste quelques autres à voir, également, et je n'y ai surement pas renoncé !

Voici déjà quelques suggestions, classées par ordre chronologique. Une précision: je ne suis pas persuadé que ma liste soit exhaustive...
- La grande illusion / Jean Renoir / 1937,
- Les sentiers de la gloire / Stanley Kubrick / 1957,
- Gallipoli / Peter Weir / 1981,
- La vie et rien d'autre / Bertrand Tavernier / 1989,
- Capitaine Conan / Bertrand Tavernier / 1996,
- La chambre des officiers / François Dupeyron / 2001,
- Un long dimanche de fiançailles / Jean-Pierre Jeunet / 2004,
- Joyeux Noël / Christian Carion / 2005,
- Cheval de guerre / Steven Spielberg / 2011,
- L'odeur de la mandarine / Gilles Legrand / 2015,
- Frantz / François Ozon / 2016,
- Au revoir là-haut / Albert Dupontel / 2017.

----------
Chères toutes, chers tous, la parole vous est rendue...

N'hésitez pas à reparler ici de toutes vos (p)références en la matière !

samedi 9 novembre 2019

Le clown noir

Il habite seul avec maman et ce n'est pas rue Sarasate. Arthur Fleck tente de percer comme humoriste, mais vivote plutôt comme clown. Posté sur un trottoir, il doit attirer le regard vers un banal magasin. Ses vannes, qu'il a consignées dans un carnet, ne font rire que lui. Vous vous dites que ce n'est pas une vie ? Je suis tout à fait d'accord !

Je ne savais pas exactement à quoi m'attendre en allant voir Joker. Généralement peu emballé par les films de super-héros, j'ai eu envie d'apprécier les qualités de celui-là en faisant confiance à l'acteur principal: Joaquin Phoenix. Je m'aperçois après coup que je n'ai raté qu'un seul de ses neuf films précédents ! Le voir dans le costume multicolore du célèbre ennemi de Batman me tentait sérieusement. Autant le dire tout de suite: il signe ici une performance mémorable, qui pourrait bien lui valoir une nomination à l'Oscar en fin d'année. Assez dingue pour accepter de perdre une petite trentaine de kilos pour mieux se fondre dans le personnage, l'acteur plonge allégrement dans toute sa schizophrénie. Gare ! Si vous aimez les blockbusters musclés et riches en action, vous pourriez être déroutés, voire déçus. Le film nous offre ce que l'on appelle désormais un "origin story". L'idée est de partir d'une figure assez bien connue de la culture populaire pour expliquer comment il est devenu le héros (ou le salaud) qu'il est dans l'esprit des gens. On utilise aussi le terme "préquelle"...

En fait, peu importe la sémantique: l'essentiel, c'est le film, bien sûr ! Découvert sur un écran XXL le jour même de sa sortie, il m'a scotché dans mon fauteuil. Car, au-delà même du magistral numéro d'acteur évoqué plus haut, Joker offre une illustration extrêmement soignée de ce que pourrait être une grande mégapole américaine par temps de crise. D'ailleurs, une petite anecdote personnelle: avant la séance au cinéma, je m'étais longuement interrogé sur la pertinence d'ajouter ce long-métrage à ma liste de références new-yorkaises. Ouais... ce n'est qu'en arrivant dans la salle que je me suis souvenu qu'il était ici question d'une ville imaginaire: Gotham City. Le décor rappelle la Grosse Pomme ? C'est sa voisine: Newark (New Jersey). D'aucuns pourraient ainsi reprocher à Joker son manque d'originalité et le considérer un peu trop tape-à-l'oeil pour être honnête. J'enfonce donc le clou: ce n'est pas mon cas. Le récit de la dérive émotionnelle de cet homme m'a happé... et même, par moments, coupé le souffle. Âmes sensibles, attention: tout cela est quand même assez hardcore !

Joker
Film américain de Todd Phillips (2019)

Il est tentant de comparer ce portrait de super-vilain avec ceux réalisés avant lui: par Jack Nicholson dans le Batman de Tim Burton ou par Heath Ledger dans The dark knight de Christopher Nolan. Conclusion personnelle: le film du jour est dans le haut du panier. Comme à d'autres, le rôle de Robert de Niro m'a rappelé les classiques des années 70-80 et en premier lieu La valse des pantins. Du solide !

----------
Et en guise de récompense...

Le film a déjà obtenu le prestigieux Lion d'or de la Mostra de Venise. Après la projo, il a même reçu une standing ovation de huit minutes !

Et sur mes blogs de référence...
C'est cette fois Dasola qui a été la toute première à reparler du film. Pascale et Princécranoir l'ont présenté aussi, quelques jours plus tard. Et, finalement, Strum est à son tour entré dans cette danse macabre.