jeudi 29 février 2024

Une lumière à suivre

Dany Boon, Kev Adams, Philippe Lacheau... et j'en oublie, à coup sûr. Lorsqu'il s'agit de parler du cinéma français comique, il arrive souvent que les mêmes noms reviennent et nourrissent l'idée d'une tradition perdue. Pierre Richard, Bourvil ou Louis de Funès, c'était autre chose. Enfin, c'est ce que vous prétendront certains nostalgiques. Pourtant...

Pourtant, moi qui suis de fait assez exigeant en termes de comédies cinématographiques, je me refuse à me tenir à l'écart du genre. Disons que je suis sélectif, si vous le voulez, et c'est bel et bien ainsi qu'aujourd'hui, j'ai le grand plaisir de vous présenter L'étoile filante. J'avoue tout: je n'avais pas entendu parler de ce film avant sa sortie dans les salles, fin janvier, mais je connaissais le duo qui l'a réalisé. Trois des quatre autres opus signés Dominique Abel et Fiona Gordon figurent d'ailleurs déjà en index sur Mille et une bobines. Leur univers burlesque est leur marque de fabrique et leur esprit clownesque, lui, s'accommode d'histoires résolument différentes les unes des autres. Dans celle-là, il faut imaginer qu'un terroriste converti comme patron de bar se sente de nouveau préoccupé à l'idée d'être démasqué. Jusqu'au jour, en tout cas, où sa bande lui permet de disparaître après avoir repéré un sosie ! Une vie pour une autre, comme on dit...

Une suite de quiproquos s'ensuit et je vous laisse découvrir le film pour savoir s'ils vous amuseront ou pas. Il y a un peu de mélancolie dans le cinéma d'Abel et Gordon, depuis 2005 et leur premier long avec leur comparse Bruno Romy (ici "simple" acteur). On les présente en héritiers de Chaplin et de Tati, des Deschiens et d'Aki Kaurismäki. C'est à la fois flatteur et légitime, comme vous pourrez le constater. Près de sept ans après leur précédente création, L'étoile filante divise pourtant et semble s'être attiré d'assez mauvaises critiques. Pas seulement, fort heureusement, et ceux qui parlent d'un cinéma répétitif se fourvoient, à mon sens: ce cinéma est juste constant. Fidèle à lui-même et aux mondes décalés qu'il fabrique. Seule la fin m'est apparue un peu abrupte, cette fois, et ce n'est qu'un petit détail face à l'inventivité des artistes - lui de Belgique, elle du Canada. J'aimerais un jour les voir sur scène, puisqu'ils viennent du spectacle vivant, mais je crains que cet espoir reste vain, pour être franc. Raison de plus de ne pas les lâcher au cinéma. The show must go on !

L'étoile filante
Film (franco-)belge de Dominique Abel et Fiona Gordon (2024)

Une petite perle qui mérite toute votre considération ! C'est un film rare, éloigné de ceux qui assurent des millions d'entrées en salles. Vous savez quoi ? C'est agréable de voir quelque chose de "différent". N'hésitez surtout pas à poursuivre avec La fée ou Paris pieds nus ! J'aime les références de ce cinéma... et le fait qu'il soit francophone. Cela dit sans vouloir vous priver de Kaurismäki (Les feuilles mortes).

mercredi 28 février 2024

Bouli autrement

C'est par hasard, un dimanche matin, que je suis tombé sur un sonore de France Inter qui évoquait les derniers projets de Bouli Lanners. D'ailleurs, pour être honnête, il me semble que son intérêt croissant pour les arts de la marionnette m'était connu. Le comédien belge possédait déjà un petit atelier, à Liège. Il l'a transformé en théâtre...

Comment lui reprocher de travailler avec son épouse ? Impossible. Élise Ancion a elle-même hérité de la collection de son père, Jacques. Pour l'aider à la rénover, Bouli choisit de mettre en pause sa carrière d'acteur-réalisateur cinéma et télé, sans annoncer de date de retour. Il fait état de l'évolution du monde artistique et de ses propres goûts. Et il assume s'être lancé dans une activité "contre-rentable" (je cite) !

Elle reste traditionnelle à Liège, où jusqu'à une soixantaine de scènes coexistaient il y a de cela un siècle. Celle que Bouli a décidé d'animer s'appelle le Théâtre de la Couverture chauffante. En tout, elle emploie trois personnes: deux manipulateurs, sa femme et lui, et un bruiteur. Elle offre 25 places, en vertu des principes écologiques du comédien. Le reportage précise aussi que, cet été, Bouli sera à l'affiche d'un film d'Antoine Raimbault, L'affaire Dali, où il interprètera José Bové. Affaire à suivre, les amis... et je serai certainement au rendez-vous !

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Pour aller plus loin...

Je dévoile mes sources et voici donc le lien du podcast de France Inter évoqué en introduction de mon texte. En prime, je vous propose celui d'un article du quotidien belge Le Soir (dont j''ai "emprunté" la photo). D'autres amateurs et connaisseurs dans la salle ? Je reste à l'écoute...

... et partir en voyage ?
Un jour, peut-être, j'irai visiter Liège. Trouvée sur Wiki Commons sous la signature d'Alexander Savin, la seconde image en crée l'envie !

lundi 26 février 2024

Voyage à deux

Souvenez-vous: tout début janvier, je vous ai parlé de Wim Wenders comme d'un cinéaste voyageur. J'affinerai mon propos aujourd'hui pour vous présenter un de ses premiers films: Alice dans les villes. Un long-métrage qui démarre aux États-Unis et passe par Amsterdam  avant de terminer en Allemagne. Un opus imparfait... mais touchant !

Payé pour s'offrir un road trip de quatre semaines et rédiger un article consacré au paysage américain, le journaliste allemand Philip Winter n'a qu'une vague inspiration photographique et s'avère incapable d'écrire la moindre ligne. Faute d'argent, il lui faut rentrer en Europe. Oui, mais les compagnies aériennes transatlantiques sont en grève... 
 
Philip fait alors la connaissance de Lisa, une jeune compatriote obligée d'attendre, elle aussi, et qui lui confie la garde de sa fille. Alice, c'est elle, neuf ans et beaucoup de caractère. Je vous conjure de ne pas condamner le film pour ses - grosses ! - invraisemblances. La poésie qui en émane exige du spectateur une forme d'abandon. Wenders a lui-même dit d'Alice dans les villes qu'il était la première de ses créations dont il était vraiment satisfait. J'y ai senti une envie d'Amérique qui, à mon sens, se confirmera largement par la suite. Cette fois, je vous avoue que j'ai été surpris par une impression tenace: celle d'un voyage fait "à l'envers" et plombé par la mélancolie. Cela m'a heureusement semblé s'arranger à la toute fin du métrage. Mention spéciale pour Yella Rottländer, gamine toute en spontanéité !

Alice dans les villes
Film allemand de Wim Wenders (1974)

Un peu timides, mes étoiles ont bien failli muter en quatre pleines. De ce que je connais du cinéaste à ce jour, ma préférence va toujours au sublime Paris, Texas, sorti dix ans plus tard et tout en couleurs. Vous préférez le noir et blanc ? Je vous oriente donc sans hésitation vers un autre road movie, lancé trois mois plus tôt: La barbe à papa. Par ailleurs, il est bien possible que je revienne à ce genre d'ici peu...

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Mon film du jour se fait rare, il me semble, mais...

J'ai une bonne nouvelle: notre très cher Eeguab l'a lui aussi chroniqué.

vendredi 23 février 2024

Vers l'inaccessible

Ils rêvent qu'un beau jour, ils seront célèbres grâce à leur musique. Afin de le devenir, Seydou et Moussa se voient quitter leur Sénégal natal pour rallier une terre qu'ils pensent plus hospitalière: l'Europe. Depuis plusieurs mois, ils économisent de quoi s'offrir le "voyage". Mais leurs jeunes illusions pourraient se fracasser sur la rude réalité !

Ce sujet, c'est celui de Moi capitaine, le nouveau film du réalisateur italien Matteo Garrone. Son idée: "Montrer ce qu'on ne voit jamais". Dans son pays, l'île de Lampedusa est connue pour avoir reçu des flux continus de populations migrantes, au point de devenir le symbole premier de ce phénomène plus que prégnant ces dernières années. Intelligent, le cinéaste choisit bel et bien de l'aborder en se tenant aux côtés de ceux qui s'embarquent vers l'inconnu, sans montrer ceux qui veulent s'organiser pour les accueillir au mieux... ou les chasser. Et puisque nous parlons de deux garçons, le film est très poignant ! Depuis les faubourgs de Dakar, il témoigne de l'incroyable expédition de deux cousins, partis pour traverser le Sahara et la Méditerranée. Évacuons tout de suite une question: oui, les images sont belles. Personnellement, je n'en fais pas un problème, car je suis convaincu d'une chose: si elles ne l'étaient pas, elles n'auraient pas cette force...

Lors d'une interview, Matteo Garrone a rappelé que 27.000 personnes étaient mortes ces quinze dernières années, dans une démarche comparable à celle de Seydou et Moussa. Il a osé introduire un peu d'onirisme dans sa fiction - ce que d'aucuns jugent vraiment malvenu. Je crois dès lors qu'il est important de rappeler que Moi capitaine illustre des circonstances réelles et que, pour une fois, il est judicieux de montrer les exilés comme les indéniables victimes de passeurs dépourvus du moindre scrupule. Tout cela, nous l'oublions (trop) vite. Je tiens néanmoins à le souligner: le ton du film n'est pas accusateur. Est-il positif pour autant ? Euh... je n'irai pas jusqu'à le prétendre. Disons qu'il trouve un équilibre et souligne alors combien les migrants restent inaudibles dans nos sociétés occidentales dites développées. À leurs appels au secours, nous opposons souvent une force inefficace et, de ce fait même, tout à fait inappropriée. Il peut s'avérer étrange d'y réfléchir en étant assis dans un fauteuil de cinéma confortable. Rien ne nous force pourtant à garder cette posture. À bon entendeur !

Moi capitaine
Film italien de Matteo Garrone (2023)

Avec près de 805.000 entrées, ce long-métrage a achevé son parcours au 18ème rang box-office transalpin l'an passé: un succès mérité. C'est évidemment sur grand écran qu'il est le plus convaincant. D'autres films sur les migrants méritent un détour ! Le plus "ancien" dans mes souvenirs doit être Eden à l'ouest, de Costa-Gavras (2009). Autres plans: Harragas, L'autre côté de l'espoir, La traversée, etc...

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Une info en guise de conclusion...

Ce sont les quatre étoiles chez Pascale qui m'ont décidé à voir le film.

mercredi 21 février 2024

De ses propres ailes

Sa superficie est presque trois fois celle de la France métropolitaine. Mais sa population, elle, est plus de vingt fois inférieure en nombre ! Aujourd'hui, un nouveau pays s'invite sur les Bobines: la Mongolie. Mes sources indiquent qu'un seul film de cette origine était parvenu jusqu'à nous entre 2010... et 2023 ! Et janvier 2024 est alors arrivé...

Le 10 très exactement, quelques salles plus aventureuses que d'autres acceptaient de diffuser Si seulement je pouvais hiberner, un opus soutenu par des producteurs français et suisses, passé par le Festival de Cannes au mois de mai dernier - en sélection Un certain regard. Avec de bons retours presse (pour une note de 3,6/5 sur Allociné). Mais aussi la reconnaissance du public (3,9/5 sur le même site). Franchement, je n'aurais jamais pu imaginer qu'un tel long-métrage orienté sur un ado d'Oulan-Bator, la capitale mongole, ait un succès de cette nature. Bon... pourtant, c'est vrai qu'il est sympa, cet Ulzii. Comme son prof de maths, on a envie de le pousser à travailler dur pour participer au concours de sciences qui le fera sortir de la misère sociale dans laquelle il est plongé. Ce n'est bien entendu pas si facile !

Parce que sa mère les a laissés seuls, Ulzii doit d'abord se débrouiller pour offrir une vie décente à sa petite soeur et à son petit frère. Sachant que le film se passe en hiver, une saison où la température peut chuter jusqu'à -40°C, la situation du trio est plus que tendue. Face à cela, l'immense mérite de Si seulement je pouvais hiberner est de se tenir toujours très éloigné d'un misérabilisme sordide. D'après ce que j'ai compris, la réalisatrice respecte ses personnages comme des êtres confrontés à des difficultés équivalentes à celles qu'elle a elle-même connues dans sa jeunesse (elle est née en 1990). Cette fiction est donc, au moins en partie, ancrée dans la réalité économique de la Mongolie actuelle - un pays qui promeut une forme de sédentarisation, quand un gros quart de sa population est nomade. Pouvoir l'approcher depuis un fauteuil de cinéma est une chance rare. Elle m'incite donc à vous conseiller de tout faire... pour vite la saisir !

Si seulement je pouvais hiberner
Film mongol de Zoljargal Purevdash (2023)

Quatre étoiles pleines pour résumer le plaisir que ce film m'a procuré en m'embarquant vers une terre de cinéma - presque - inconnue. Plusieurs autres pays asiatiques sont bien sûr représentés sur ce blog et, de ce fait, je vous invite une nouvelle fois à parcourir mon index consacré aux filmographies étrangères (pour ne pas dire "exotiques"). Ce film-là m'en évoque un autre, japonais: le sublime Nobody knows.

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Si mon avis ne suffit pas à vous convaincre...

Je vous recommande très volontiers de (re)lire aussi celui de Pascale.

lundi 19 février 2024

Noir charbon

Nous sommes le 8 octobre 1869, moins d'un an avant la proclamation de la Troisième République. Dans l'Aveyron, des mineurs du bassin houiller d'Aubin sont en grève pour dénoncer des salaires trop bas. Leur mouvement est réprimé dans le sang: 14 morts, 22 blessés. Émile Zola s'inspirera de ce terrible drame, dans son livre Germinal...

Si j'en parle aujourd'hui, c'est parce que j'ai revu l'un des films adaptés du roman. Je me souviens (très vaguement) qu'il avait créé l'événement lors de sa sortie, en 1993, cité comme la production audiovisuelle la plus coûteuse de toute l'histoire du cinéma français. Autre argument choc, la présence au casting d'un artiste aux positions sociales très à gauche: le chanteur Renaud, qui avait alors 41 ans. Selon la rumeur, il se sera longtemps fait prier pour accepter le rôle...

Il paraît d'ailleurs que le tournage a été difficile pour lui, confronté qu'il était aux demandes d'un réalisateur particulièrement exigeant. Pourtant, à l'écran, il me paraît à son aise et tout à fait à sa place avec Gérard Depardieu, Miou-Miou, Jean Carmet et Laurent Terzieff. Ou Anny Duperey, Bernard Fresson, Judith Henry et Yolande Moreau ! Même relocalisé dans le Pas-de-Calais, Germinal demeure un film remarquable, qui aura favorisé la "patrimonialisation" du célèbre site de la fosse Arenberg, inscrit à l'inventaire des Monuments historiques et, en 2015, devenu un pôle pour l'image et les médias numériques. Mon optimisme veut croire que la mémoire ouvrière en sort grandie. C'est ce qui me fait dire que le propos général est toujours pertinent. Notons qu'à l'époque, le film avait dépassé les six millions d'entrées...

Germinal
Film français de Claude Berri (1993)

Je n'ai vu aucune des autres adaptations: ni les films sortis en 1903, 1905, 1912, 1913 et 1963, ni la série télé, produite par France 2 courant 2021 et d'abord diffusée sur l'éphémère plateforme Salto. Désormais, je me contente de cet opus, découvert quand j'étais ado. Si le thème vous intéresse, je ne saurais trop vous recommander d'essayer de voir un film rare: Comrades. Peut-être encore plus dur...

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Pour finir, un léger contrepoint...

Notre ami Vincent paraît ne guère apprécier les films de Claude Berri.

samedi 17 février 2024

De l'entraide ?

Je ne sais pas si le chiffre est toujours juste: au début de l'automne dernier, une soixantaine de migrants entrait sur le territoire français en passant par les cols haut-alpins... chaque jour (selon Europe 1) ! Aujourd'hui, je vais vous parler d'un film de fiction: La tête froide. Son scénario tourne autour d'une femme, confrontée à cette réalité...

Marie, 45 ans, habite seule dans un mobil-home et doit une somme importante à son propriétaire. Pour s'en sortir, elle se rend en Italie une fois par semaine et entretient un petit trafic de cigarettes. Jusqu'à une nuit où, au beau milieu de la montagne, un homme noir surgit devant sa voiture, qu'elle est à deux doigts de renverser. Souleymane en a vu d'autres, c'est certain, et dans son anglais approximatif, il parvient à convaincre Marie qu'elle pourrait gagner beaucoup d'argent en aidant des clandestins à traverser la frontière. Contre toute attente, la jeune femme accepte... pour une seule fois ! À partir de là, La tête froide prend les atours d'un thriller relativement efficace, même si j'en connais certes de plus originaux. Tourné à Briançon et Montgenèvre, il s'avère de fait plutôt crédible...

Dans le rôle principal, Florence Loiret Caille s'en tire honorablement. Son partenaire, Saabo Balde, se montre plutôt convaincant, lui aussi. Objectivement, les autres protagonistes ont bien moins d'ampleur. J'avance ici une hypothèse: c'est avant tout grâce à son réalisateur que La fête froide gagne son statut de "bon petit film de cinéma". Stéphane Marchetti, en effet, a fait ses premiers armes de cinéaste dans le domaine du documentaire. Il parle désormais d'une "continuité naturelle" entre les deux facettes de son travail et assure être revenu vers une forme qu'il souhaitait pratiquer depuis plusieurs années. "J'avais envie de créer un univers et d'y amener du romanesque". Bravo à lui, donc: ses images sont tout à la fois belles et signifiantes. Elles nous parlent d'une rencontre inattendue, qui en appelle d'autres !

La tête froide
Film français de Stéphane Marchetti (2024)
Je n'ai assurément pas fini de parler des migrations sur ce blog ! Sujet désormais récurrent sur (tous) les écrans, il est traité cette fois avec intelligence, sérieux et empathie. NB: c'était le cas également dans un beau film militant sorti à la mi-novembre 2022: Les engagés. Dans les montagnes toujours, je recommande aussi Les survivants. Et sachez-le: je compte prochainement arpenter d'autres territoires...

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Un p'tit lien pour la route ?

C'est possible: un autre avis peut être consulté sur le blog de Dasola.

jeudi 15 février 2024

La vita francese

C'est au cours de la seconde moitié du 19ème siècle que l'immigration italienne en France devint un phénomène de masse. Ses motivations furent d'abord économiques, jusqu'au début de la Première guerre mondiale. L'avènement du fascisme en 1922 justifia d'autres départs. Les Italiens étaient 800.000 "chez nous" au tout début des années 30.

Sorti l'an passé, un film épatant, Interdit aux chiens et aux Italiens, rappelle d'emblée qu'ils ne furent pas tous accueillis à bras ouverts. Alain Ughetto, le réalisateur, nous conte en fait l'histoire de sa famille en inventant un dialogue avec Cesira, sa grand-mère paternelle, originaire de la campagne piémontaise. Une très belle façon d'évoquer des parcours de vie difficiles, parfois tragiques, et quelques instants de bonheur, également. Le tout sous une forme que je qualifierais d'hybride: la plus importante partie du film est tournée en animation grâce à l'usage de petits personnages fabriqués en pâte à modeler. Bon... même si la technique m'est familière, j'ai du mal à expliquer comment elle fonctionne en quelques mots: il me semble préférable de vous recommander de regarder la bande-annonce, si vous y tenez. Je peux vous assurer d'une chose: le rendu est absolument parfait. L'aspect presque artisanal de la démarche la rend d'autant touchante et c'est donc avec émotion qu'on se dit que cette histoire transalpine est aussi un peu la nôtre. Ce qu'il ne paraît jamais inutile de répéter !

Interdit aux chiens et aux Italiens
Film français d'Alain Ughetto (2022)

Deux beaux trophées ont déjà récompensé ce long-métrage sensible et pertinent: le Prix du meilleur film d'animation européen et le Prix du jury au Festival international d'Annecy 2022 (grande référence). Prochaine étape: la 49ème cérémonie des César, dans pile huit jours. Cela vous laisse du temps pour voir ou revoir Ma vie de Courgette ! Cette technique d'animation est aussi celle de Chicken run, au fait...

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Une précision côté voix...
Une grande dame prête la sienne à Cesira: l'actrice Ariane Ascaride.

Et un regard à partager ?
Oui: en remontant le fil des blogs, j'ai pu retrouver celui de Pascale. Et j'avoue au passage être étonné de ne pas en avoir aperçu d'autres !

mercredi 14 février 2024

De l'amour partout

Le monde politique s'est emparé du sujet: l'usage répété des écrans est un fléau pour la santé publique générale et le développement cognitif de la jeunesse. Je ne sais pas si les mesures annoncées auront une influence sur le cinéma, mais je m'interroge fréquemment sur la représentation des armes. Bien des films les mettent en avant !

En ce jour de Saint-Valentin, je ne veux pas tomber dans l'optimisme béat pour ne vous parler que de nobles sentiments. Je constate juste que l'amour, lui aussi, est présent en force dans notre culture visuelle. J'ai donc cherché une manière originale d'en parler, en vain. Tout aurait-il déjà été dit sur le sujet ? Je ne veux pas le croire. J'imagine même au contraire que, tôt ou tard, une histoire nouvelle saura m'émouvoir comme aucune autre jusqu'à présent - un peu comme dans la vraie vie, en somme. Et je suis preneur de vos idées ! Qui sait ? Elles pourraient m'être utiles en vue du 14 février 2025. D'ici là, pas d'inquiétude: le fil des Bobines se poursuit, dès demain...

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Une petite précision...

L'image du jour est issue de Eternal sunshine of the spotless mind. L'un de mes films d'amour préférés, avec Kate Winslet et Jim Carrey. Le 19 mars, nous pourrons célébrer les vingt ans de sa sortie cinéma !

lundi 12 février 2024

Géant et destructeur

Deux jours en décembre et deux semaines en janvier: les occasions de voir Godzilla minus one au cinéma étaient vraiment limitées. D'autant plus qu'apparemment, les salles ont été triées sur le volet ! Bon... j'ai su saisir ma chance lors de la deuxième "fenêtre de tir". Réalisé par un Japonais, ce 37ème opus de la saga culte me tentait...

Ce n'est qu'après la séance que j'ai réalisé que plusieurs autres films venus du Pays du soleil levant avaient été distribués après le premier de tous, sorti en 1954. Je m'étais donc bien fourvoyé en imaginant que les Américains étaient seuls désormais à la tête d'une franchise qui aurait irrémédiablement tourné le dos à ses origines asiatiques. Pour autant, ce blockbuster n'a pas totalement su répondre à l'espoir d'un retour aux sources salvateur. J'ai aimé que l'action se déroule dans l'immédiat après-guerre et auprès de gens ordinaires, confrontés à ce qui a dû être la pire crise collective de l'histoire de leur nation. J'ai trouvé assez intéressant que le scénario en fasse des gens fragiles et du héros de ce récit un homme honni pour sa lâcheté supposée. Ainsi, Godzilla minus one me promettait de sortir du lot ! Malheureusement, mon intérêt s'est ensuite étiolé au fil des minutes. Et la V.O. n'aura alors pas suffi à m'embarquer dans cette aventure...

Peut-être que j'en attendais trop: le monstre étant né de l'énergie atomique, j'avais supposé que cette caractéristique serait au centre de l'intrigue. Sans même aller jusqu'à parler d'écologie, je pensais qu'une forme de réflexion pourrait naître des images sur ce point précis. Raté ! C'est bien davantage autour de l'observation attentive d'une famille recomposée que le film avance, à tous petits pas. Beaucoup de scènes de dialogue m'ont paru trop longues pour ce type de programme, là où les scènes d'action m'ont laissé sur ma faim. Pourtant, aucun doute: la créature est tout à fait impressionnante. Une leçon pour Hollywood: d'après mes sources, Godzilla minus one n'a coûté que 15 millions de dollars, alors que les producteurs US investissent parfois jusqu'à vingt fois cette somme pour un résultat moins convaincant. Oui, mais voilà... pour tout dire, le spectateur que je suis n'a que faire de ces basses considérations financières. Surtout qu'il paraît qu'au box-office américain, le film a cartonné ! Partager cet enthousiasme ? J'aurais adoré ! Well, maybe next time...

Godzilla minus one
Film japonais de Takashi Yamazaki (2023)

Rien de honteux, hein ? Mes attentes étaient supérieures, voilà tout. Croyez-moi: pour débuter, rien ne vaudra Godzilla premier du nom. Sauf si vous préférez l'Amérique: direction Cloverfield, dans ce cas. Attention: même un maître du cinéma de genre peut aussi se planter avec les monstres géants (cf. Guillermo Del Toro et son Pacific Rim). Autant se la jouer modeste avec un film 100% geek tel que Colossal...

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Vous n'êtes pas convaincus ?

Je vous laisse voir ce que Pascale, Dasola et Princécranoir en ont dit.

samedi 10 février 2024

À l'ouest

L'anecdote vaut au moins une poignée de dollars: acteur américain méconnu, Richard Harrison sortait du tournage d'un western italien quand il en refusa un autre. La prod' le fit alors choisir son remplaçant parmi trois acteurs: il opta sans hésitation pour un certain Eastwood. La raison ? À ses yeux, seul Clint était capable... de monter à cheval !

Je vous parle d'un temps où, quand ils osaient s'emparer des légendes du Far West, nos voisins transalpins travaillaient avec des équipes espagnoles et, le plus souvent, sous des pseudonymes anglo-saxons. El Rojo, mon film du jour, ne fait pas exception à cette règle tacite. Sans grande originalité, il raconte l'histoire d'un homme sans nom débarqué un jour dans une ville placée sous le joug de quatre types peu fréquentables. Des bad boys qui ont trouvé des boucs-émissaires parfaits au sein d'une petite tribu d'Indiens pourtant pacifiques. Ajoutez-y une femme fatale et une revanche à venir: les ingrédients sont réunis pour un cocktail explosif. Certes, mais il me faut ajouter que la mise en scène est si bancale que le film ne peut guère rivaliser avec les meilleurs représentants du genre (américains ou européens). Je ne le dis pas de gaité de coeur, soyez-en assurés ! Ma notation généreuse ne se justifie que par le pur - et très appréciable - plaisir d'une séance partagée avec mon papa. Comme quand j'étais môme...

El Rojo
Film hispano-italien de Leopoldo Savano (1966)

Au générique, le réalisateur apparaît sous le nom de Leo Colman ! Cette petite contre-vérité m'amuse et n'enlève rien aux qualités limitées d'un film divertissant, mais que je pense bien vite oublier. La même année, Sergio Leone sortait Le bon, la brute et le truand. Cruelle comparaison... qui ne doit pas vous détourner du western italien. Mes suggestions du jour: revoir Django et/ou El mercenario.

mercredi 7 février 2024

Son inspiration

J'ai longtemps vécu à proximité du Cannet, où un musée a ouvert pour présenter son oeuvre au début de l'été 2011. C'est à Grenoble que j'ai finalement "rencontré" Pierre Bonnard, à l'occasion d'une expo rétrospective récente - l'une des plus belles que j'ai pu voir à ce jour. Oui, j'ai vraiment a-do-ré ces fascinants tableaux aux couleurs vives !

Martin Provost, cinéaste, raconte qu'un mur de sa chambre d'enfant s'ornait de la reproduction de l'une des toiles - un cadeau de sa mère. Marthe, la femme du peintre, y était représentée, comme elle l'est dans de très nombreuses autres créations. Cette passion artistique est désormais évoquée dans un beau film au nom aussi simple qu'évocateur: Bonnard Pierre et Marthe. C'est à un double portrait que nous faisons face: celui d'un des maîtres postimpressionnistes vient expliciter celui de sa principale muse - et réciproquement. D'emblée, j'ai eu confiance en Vincent Macaigne et Cécile de France pour incarner ce couple: je veux vous dire qu'ils ne m'ont pas déçu. Lui me semble prendre de l'ampleur dans chaque composition nouvelle et elle n'en finit plus de me surprendre dans des rôles complexes. Entouré d'une belle troupe, le duo donne le meilleur de lui-même ! J'espère que, dans un an, l'Académie des César pourra s'en souvenir...

Je n'oublie pas Stacy Martin, venue ajouter du piquant à une intrigue qui, jusqu'alors, n'en manquait pas particulièrement. La progression historique est respectée, malgré quelques libertés et ajustements narratifs. Bonnard n'était pas un ange: on l'admettra en constatant qu'il a aimé plusieurs femmes, mais qu'une seule l'aura accompagné tout au long de sa vie (et ce en lui mentant sur son identité réelle). L'essentiel est ailleurs et réside dans la beauté d'un long-métrage soigné, à la palette finalement proche de celle du génie qui l'a inspiré. Le réalisateur l'a mentionné: "Nous voulions quelque chose de vibrant. De vivant, de charnel". À rebours de certaines critiques, je souligne que lui et Guillaume Schiffmann, le directeur photo, y sont parvenus. Bien assez, en tout cas, pour nous rendre compte de plusieurs amours douloureusement incandescentes, avec toute la flamme nécessaire. Chacun(e) en jugera bien sûr en fonction de sa propre sensibilité. Apparemment, sur grand écran, le film n'a pas connu un succès fou. J'insiste pour dire que c'est regrettable, en espérant vous convaincre !

Bonnard Pierre et Marthe
Film français de Martin Provost (2024)

Les grands peintres n'inspirent pas forcément de grands films. Celui-là est toutefois réussi, ne serait-ce que par ses qualités esthétiques avérées. Son propos est même relativement moderne dans son approche des relations hommes-femmes: un bon point. Renoir, lui aussi, était beau, mais peut-être un peu moins ambitieux. Pour comparer, je vous recommande plutôt L'artiste et son modèle...

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Y aurait-il d'autres pistes à explorer ?

Sûrement ! À vous de chercher - chez Pascale et Dasola, par exemple.

lundi 5 février 2024

Histoires d'a...

Hugh Grant et Emma Thompson. Liam Neeson et Keira Knightley. Colin Firth, Alan Rickman et Martin Freeman. Billy Bob Thornton ! Claudia Schiffer ! Et j'en passe ! C'est par sa distribution en or massif que Love actually marque d'abord les esprits. Deux films distincts étaient au programme de Richard Curtis avant qu'il n'en réalise qu'un !

Cette comédie chorale m'a été vendue comme un possible film de Noël idéal. Comme son titre l'indique, elle parle d'amour. Il se dit d'ailleurs que la propre fille du réalisateur juge l'oeuvre de son père trop datée pour être véritablement considérée comme un film-culte aujourd'hui. C'est également ce qu'ont souligné deux de mes collègues de travail avec qui j'en parlais, dont celle qui m'avait gentiment prêté le DVD ! Mon bilan personnel ? Le film ne m'a ni déçu, ni vraiment emballé. C'est une caricature, assurément, et j'en ai vu de moins amusantes. Ce qui est certain, c'est que le scénario s'appuie sur une vision extrêmement classique du couple, sans témoigner d'une vraie audace. Pas d'homos à l'horizon, notamment, et le seul duo mixte, elle blanche et lui noir, apparaît très rapidement comme l'un des moins solides. Cela dit, la bande-originale pop-rock garantit du plaisir aux oreilles ! Pas de quoi se relever la nuit, mais rien de franchement scandaleux...

Love actually
Film britannique de Richard Curtis (2003)

Une précision: ce long-métrage est aussi une production américaine et française. Je lui trouve cependant une allure très anglaise. D'aucuns sauront d'ailleurs se souvenir que le réalisateur lui-même s'affiche comme un grand nom de la British comédie romantique depuis Quatre mariages et un enterrement. Je l'ai mieux apprécié comme le réalisateur d'Il était temps ! Et le scénariste de Yesterday !

vendredi 2 février 2024

Vers la lumière

Il avait obtenu le Prix du scénario au Festival de Cannes le 27 mai. L'innocence, le nouveau film du cinéaste japonais Hirokazu-Koreda, est sorti sept mois plus tard, soit pile... le jour de mon anniversaire ! Un vrai beau cadeau pour moi: je suis allé le voir en toute confiance. Jusqu'à présent, jamais les oeuvres de ce réalisateur ne m'ont déçu...

Cet opus a deux spécificités: 1) il est le premier que Kore-eda tourne au Japon depuis 2018, après des escapades - en France et en Corée - et 2) il est aussi le fruit d'une collaboration inédite avec un scénariste et auteur plutôt habitué aux productions télévisées, Yuji Sakamoto. L'action du film se situe dans la préfecture de Nagano, hôte des Jeux olympiques d'hiver en 1998, au centre du pays. C'est avec une mère célibataire, Saori Mugino, que nous faisons d'abord connaissance. Rapidement, nous découvrons que Minato, son fils, a des problèmes importants dans son école. Est-il harcelé par l'un de ses camarades ? Violenté par un enseignant ? C'est ce qui apparaîtra le plus plausible...
 
Mais la caméra aborde rapidement les choses sous un autre angle ! Après un passage où la vieille directrice d'un établissement scolaire demande pardon à une maman sans écouter ses doléances, la lumière revient pour nous montrer ce qu'est le quotidien d'un prof ordinaire lors de sa toute première rentrée. Et L'innocence se complexifie. Concrètement, ce que nous avons vu (ou cru comprendre) des scènes inaugurales est remis en question: les apparences sont trompeuses. Ne pas conclure trop vite: c'est bien ce à quoi le film nous encourage. Pour cela, il peut s'appuyer sur d'excellents acteurs. Toute une troupe dont deux enfants émergent progressivement comme les personnages principaux: ils ne seront certes pas les derniers à nous émouvoir. Selon le réalisateur, leurs interprètes se sont "entendus à merveille" !

Ce que j'aime dans cette histoire, c'est qu'elle n'a rien de manichéen. Pas de pur héros, non, et pas véritablement de "méchant" non plus. Bien entendu, certains des protagonistes s'avèrent plus vulnérables que d'autres et pourraient être les victimes d'un système social marqué par les tabous et rigidités d'un certain archaïsme. L'empathie dont Kore-eda fait preuve à leur encontre vaut bien sa mesure lorsqu'il s'agit pour lui de pointer du doigt les réelles dérives d'organisations (supposément) irréprochables. Le plus remarquable dans cette façon de faire de cinéma ? Elle n'impose aucun discours lénifiant et laisse le spectateur tirer ses propres conclusions à partir des images. Les dialogues n'en sont dès lors que plus crédibles. Inutile, en somme, de redire avec les mots ce qui est déjà explicite...

Il arrive qu'un tel récit nous emmène doucement vers une conclusion dramatique. Sans vouloir vous gâcher la surprise, j'oserai vous dire que ce n'est pas le cas de celui-là. Ses nombreuses ruptures de ton impressionneront les âmes sensibles pour mieux les réconforter. J'ajoute que la formidable partition du regretté Ryuichi Sakamoto écrite pour le film compte pour beaucoup dans sa réussite formelle. L'ultime plan est digne de l'humanisme d'un certain Akira Kurosawa. L'innocence porte bien son titre, même si celui qui avait été retenu pour Cannes (Monster) conservait également une part d'ambiguïté intéressante - laquelle est, je crois, la marque des grands auteurs. Aïe ! Le box-office reste faible (182.557 entrées en trois semaines). Mais quelle idée de ne proposer le film qu'en toute fin d'année, aussi !

L'innocence
Film japonais de Hirokazu Kore-eda (2023)

Et de dix ! J'ai désormais vu (et chroniqué) dix des longs-métrages d'un cinéaste bien placé dans mon Panthéon personnel. Son retour dans son pays promet d'autres surprises... que j'ai hâte de découvrir. D'ici là, mon index des réalisateurs, à droite, vous aidera à retrouver ceux de ses films dont j'ai déjà parlé. Et d'autres bons plans japonais, à l'image de Still the water, Takara ou bien encore The long excuse.

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Et pour aller plus loin...

Vous profiterez de bons repères chez Pascale, Princécranoir et Strum.