mardi 31 juillet 2012

Quelques mots de Mikael Buch

Propos recueillis par Martin

Je ne suis pas allé voir Let my people go ! tout à fait par hasard. Après que le film m'a échappé fin décembre, si j'ai voulu lui donner sa chance au tout début de ce mois, c'est aussi parce que je savais pouvoir l'apprécier aux côtés de son jeune réalisateur, Mikael Buch.

L'initiative est à porter au crédit du Fonds social juif unifié (FSJU). En préambule à la clôture du 3ème Festival du cinéma juif, l'invité du soir expliquait à la salle qu'il avait lui-même créé un événement équivalent à Barcelone à l'âge de... 14 ans - il en a une trentaine aujourd'hui. Au terme d'un débat de quelques minutes avec un public chaleureux et conquis, je lui ai proposé une brève interview complémentaire. L'échange qui suit en reprend les grandes lignes. Un grand merci à Mikael et au FSJU de Nice pour leur gentillesse !

Mikael, Let my people go ! est votre tout premier long-métrage. D'emblée, il a fallu que vos acteurs se mettent au finnois...
Simplement Nicolas Maury, en fait, puisque les autres qui devaient parler la langue étaient finlandais. Nicolas, lui, il a pris des cours pendant six mois ! C'était vraiment compliqué et je crois qu'il m'a détesté. Quand vous entendez parler les gens, la musicalité propre au finnois est très différente de celle du français: vous ignorez donc s'il vous affirment quelque chose ou s'ils vous posent une question. Au final, le film a aussi été projeté là-bas et les gens ont compris tout ce que Nicolas pouvait dire: nous avons passé le test ultime !

Pourquoi avoir choisi de tourner en Finlande ?

Le but, c'était d'évoquer une sorte de bout du monde. Dans le mot Finlande, il y a à la fois "fin" et "land". J'aimais également cette idée de tourner dans un pays où je n'avais encore jamais mis les pieds. Cinéphile, je connais juste les films d'Ari Kaurismäki, que j'aime beaucoup. La Finlande, pour Ruben, c'est un peu comme Disneyland ou le pays des Bisounours: tout y est beau et parfait. Cette imagerie un peu kitsch est délibérée. Comme le disait Hitchcock, "mes films ne sont pas des tranches de vie, mais des tranches de gâteau". L'idée n'était pas de raconter la vérité du pays, mais plutôt celle d'un pays imaginaire, du pays fantasmé de Ruben, qu'on appelait souvent Rubenland à l'écriture. Dans ce monde presque trop parfait, on se dit qu'une catastrophe va forcément arriver...

Comment cette idée de film vous est-elle venue ?
J'ai pensé à un personnage désireux de partir très loin de sa famille pour s'inventer un monde idéal et devenir la personne qu'il a décidé d'être. En rentrant à Paris, il se retrouve confronté à une autre part de lui-même, qu'il n'a pas choisie, mais qui le définit quand même. Conséquence: il lui faut réconcilier les deux parts de son identité, celle qu'il a choisie et celle qu'il subit. On ne peut pas tout à fait renier ce qu'on a été. Le film montre que ça ne sert à rien de partir en Finlande ! Tous les parents ont certes des fantasmes pour la vie de leurs enfants, mais on doit composer avec ça et se réinventer.

Et pour expliquer ça, donc, il vous fallait commencer au Nord. Parce que vous, au contraire, vous êtes vraiment du Sud...
En effet, j'ai grandi à Barcelone dans une famille très latine. Les pays nordiques évoquaient donc aussitôt pour moi un fort contraste. Quelque chose de très exotique.

Dans le film, il y a aussi ce côté juif. Vous montrez qu'on nait juif et qu'on le reste, apparemment...
Oui, je crois que ce que dit le rabbin dans le film est vrai: il y a toujours quelque chose qui nous renvoie cette part de nous. Il faut donc trouver la bonne solution pour la vivre et se réconcilier ainsi avec ce qui nous a constitué dès l'enfance. Et malgré ça, on n'est pas tous jeunes à la même époque... ou juifs de la même façon !

Vous, vous avez donc choisi d'en rire...
L'humour est une part de mon identité juive ! Enfant, je regardais des films de Woody Allen ou lisais des romans de Philip Roth, auteurs qui se construisaient par l'humour. C'est quelque chose auquel je suis très sensible. Je m'identifie beaucoup.

On ne peut pas le savoir, mais on peut imaginer qu'il n'y a pas forcément que des Juifs dans votre casting. Comment procéder ? Comment convaincre des non-Juifs de jouer des Juifs, en fait ?
Le fait que les comédiens soient vraiment dans la vie ce qu'ils sont censés être à l'écran, ce n'est pas vraiment important. Je crois qu'être comédien, c'est inventer, tout en restant soi-même. On filme de vraies personnes, mais qui peuvent en être mille autres. J'ai été chanceux d'avoir les comédiens que j'ai choisis, que je trouve extrêmement bons et qui ont eu l'intelligence d'interpréter tout ça sans que ça fasse forcément partie de leur vie à la base.

Vous avez écrit pour eux ?
Non, pas forcément. Je n'ai pas cette habitude. Pendant l'écriture d'un scénario, il m'arrive de penser à des gens, mais ça peut encore évoluer. Beaucoup de choses se passent au moment du casting. Ensuite, quand on crée une famille, il faut qu'une chimie se crée pour qu'un réel sentiment familial apparaisse. C'est un puzzle à construire avec tous les personnages pour que la photo de famille soit crédible.

Ce sont tout de même des acteurs que vous aimez beaucoup...
Ah, ça, oui, bien sûr ! Je n'allais pas en prendre que je n'aime pas ! Quand j'ai choisi, j'ai eu l'impression de faire ma liste de cadeaux pour Hanouka. Tous m'ont beaucoup marqué, dans des films qui ont compté pour moi. Je crois que, dans chacun de ses films, un acteur amène avec lui un peu de ce qu'il a fait avant. Ici, mes comédiens avaient tous d'après moi quelque chose de particulier, qui faisait d'eux les personnes les plus aptes à défendre chacun des rôles.

Carmen Maura, par exemple... c'est l'idole de votre jeunesse ?
Évidemment, quand j'étais en Espagne, elle représentait une image très importante ! Un peu comme Catherine Deneuve en France. Petit garçon cinéphile, j'en faisais un peu l'actrice absolue. Je me suis senti très ému et honoré qu'elle accepte le rôle. J'ai choisi une actrice espagnole car, de père argentin et de mère marocaine, je ne suis pas forcément doué pour représenter une famille franco-française.

Cela dit, c'est Nicolas Maury qui est au bord de la crise de nerfs ! Comment l'avez-vous choisi, lui ? Je sais que vous aviez déjà tourné deux courts-métrages avec lui...
C'est son premier rôle principal au cinéma. Il est davantage connu comme comédien de théâtre. En fait, je l'ai rencontré quand j'étais encore à l'école de cinéma. J'ai tout de suite trouvé qu'il avait un jeu très particulier, très burlesque, qui lui appartenait vraiment. C'est d'ailleurs ce qui m'a donné le courage d'aller vers la comédie.

Et Jean-François Stévenin, Amira Casar et Clément Sibony ?
Jean-François Stévenin, je l'avais vu chez Demy, Truffaut ou Rozier, trois cinéastes français que j'aime beaucoup. Amira Casar, elle, apportait une touche glamour, un rayonnement. J'y tenais particulièrement: je ne voulais pas qu'elle ne soit que la soeur déprimée. Quant à Clément Sibony, bien qu'il soit vraiment différent dans la vie, je savais qu'il serait capable de jouer ce frère. Aussitôt qu'il est entré dans la pièce, j'ai su qu'il pouvait jouer ce personnage. Un casting, c'est un mélange de goûts cinéphiles et de rencontres.

La sexualité tient une part importante dans le scénario du film. Ne craignez-vous pas de choquer certaines personnes ?
J'ai conscience que c'est un risque. Pour moi, il était surtout question de montrer une sexualité joyeuse. J'ai le sentiment qu'à chaque fois qu'on parle de sexe au cinéma, c'est comme si une chape de plomb s'abattait sur le film. Il y a autour de ça un discours un peu moralisateur qui ne me plaît pas beaucoup. Un jeune d'aujourd'hui peut, à 14-15 ans, avoir déjà vu beaucoup de choses. On peut voir du sexe partout, mais à chaque fois sous une forme lugubre, j'ai l'impression. J'ai cherché à le faire de façon positive. Je ne vois pas de raison que ce qui est plutôt agréable dans la vie soit ainsi traité d'une autre façon au cinéma.

Pourquoi ces thématiques, finalement ?
En fait, je crois que ce sont les sujets qui choisissent les cinéastes, plutôt que le contraire. Au moment d'écrire un scénario, je ne me dis pas que je vais traiter tel ou tel sujet. Ce sont plutôt des images, des sentiments, des personnages qui me viennent petit à petit. L'idée est en fait alors d'essayer de les mettre bout à bout et de voir ce que ça donne. Let my people go ! reprend deux aspects importants de ma personnalité, l'humour et le côté juif, sans être pour autant un film autobiographique. Ma famille n'est donc pas celle de Ruben. J'ai plutôt fait un collage de situations que j'ai connues. Quand je vivais à Barcelone, la communauté juive était petite: il y a donc dans le film beaucoup de choses dont j'ai entendu parler...

Au fond, Let my people go ! ressemble à un film de réconciliation. Des moments difficiles, mais on s'aime, malgré tout...
Effectivement. Le but du film, c'était bien de voir comment on part d'une matière hétéroclite, du point de vue de l'identité et sur le plan esthétique, pour au final ne faire qu'un. C'était également important pour moi de montrer que rester soi-même ne veut pas dire forcément faire du mal aux autres.

Et maintenant, un deuxième film ? Vous ne voulez pas en parler ?
Let my people go ! était une bonne première expérience. J'ai eu beaucoup de chance de pouvoir faire le film que je voulais. Je suis actuellement en train d'écrire le prochain, mais je suis superstitieux. Ma propre mère m'appelle tous les jours pour savoir où j'en suis rendu, mais j'essaye de ne pas en dire un mot...

dimanche 29 juillet 2012

Les malheurs de Ruben

Une chronique de Martin

Au début, tout est simple, tendre et coloré. Jeune Juif parisien expatrié en Finlande pour fuir une famille envahissante, Ruben enfile chaque matin son costume de postier et, après avoir embrassé Teemu, son petit ami, part faire sa tournée à vélo, le coeur léger. Parfaite et jolie histoire d'amour entre deux garçons d'Europe. Premiers plans romantico-kitschs du sympathique Let my people go !

Tout se complique un jour, quand Ruben remet un courrier recommandé à un voisin. Ce dernier constate aussitôt que le pli contient une somme colossale et ne veut pas le garder. Face au refus de Ruben de le reprendre, il insiste avec violence et, alors victime d'une attaque, s'écroule finalement sur son gazon. Événement synonyme de très sérieux ennuis pour Ruben, chassé par Teemu après son refus d'alerter la police, considéré aussi mélodramatique qu'une comédienne française (c'est dire !) et obligé de rentrer à Paris par le premier vol. J'imagine que vous aurez compris que les soucis ne s'arrêteront pas en si bon chemin. Let my people go ! aurait même plutôt tendance à s'accélérer une fois arrivé dans la capitale. La petite heure et demie que dure le film passe agréablement. Vraiment une jolie réussite quant au tempo, ni trop vif, ni trop lent !

Pour son premier long-métrage, Mikael Buch réussit un joli coup. Sans être parfait, son film fonctionne très bien tel quel. Co-écrit avec Christophe Honoré, le scénario ne connaît pas de temps mort. Let my people go ! respire aussi l'amour du septième art. Sans parler de clins d'oeil, on ne peut constater les bonnes et multiples influences du jeune cinéaste, d'Almodovar à Demy. Le très bel aréopage réuni du côté des comédiens contribue également à la fraîcheur dégagée par le film. La famille a belle allure, avec l'Espagnole Carmen Maura en maman absolue, Jean-François Stévenin en papa un peu paumé, Clément Sibony et Amira Casar frère et soeur de coeur. À noter aussi quelques seconds rôles drolatiques, dont Jean-Luc Bideau incroyable en amoureux particulièrement entreprenant. Avec tout ça, on tient finalement un petite comédie assez libre et ça, ça fait plaisir à voir !

Let my people go !
Film français de Mikael Buch (2011)
Je suis peut-être assez généreux de mettre quatre étoiles pleines. C'est la sincérité que l'on ressent dans cette histoire qui a emporté mon adhésion. Je suis content d'avoir pu découvrir le long-métrage en salle, dans le cadre d'un mini-festival du cinéma juif. S'il est désormais déjà édité en DVD, après sa sortie à la toute fin de l'année dernière, il n'avait jusqu'alors pas été diffusé dans ma ville. Justice est rendue pour une oeuvre qui peut aussi rappeler les Woody Allen les plus légers, avec bien sûr la logique modestie d'un premier film.

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Je ne suis pas le seul à l'avoir vu...
Pascale de "Sur la route du cinéma" aussi et elle semble l'avoir aimé.

vendredi 27 juillet 2012

Le village et l'assassin

Une chronique de Martin

Je crois bien que je n'avais pas eu l'occasion de revoir Sleepy Hollow depuis sa sortie en salles. Après deux films déjà, ce conte gothique marquait donc la troisième coopération Johnny Depp / Tim Burton.

J'en avais vraiment conservé un excellent souvenir. Encore étudiant à l'époque, je me rappelle l'avoir découvert dans une salle art et essai d'Avignon, en VO. Un ami et moi avions plongé dans cette ambiance avec délectation, un peu aussi sous le charme de Christina Ricci. Même si, pour ma part, je dois admettre que je la préfère en brune...

Sleepy Hollow, c'est le nom d'un village isolé au nord de New York. Dans l'Amérique de 1799, le dénommé Ichabod Crane y vient enquêter sur une série de meurtres. Plusieurs des villageois ont été retrouvés morts, leur tête tranchée ayant à chaque fois... disparu ! Oeuvre d'un esprit vengeur, d'après plusieurs édiles locales. Inflexible sur la vertu de la science, l'inspecteur Crane juge, lui, qu'un assassin profite des superstitions de ses voisins pour tuer en toute impunité. Le fin mot de l'histoire, c'est à vous de le découvrir. Ce scénario somme toute assez classique est issu de l'adaptation d'un texte littéraire. Sa transposition à l'écran permet toutes les fantaisies visuelles. L'habitude du septième art dans ses plus beaux atours fait que j'ai été moins ébloui qu'en 2000 - année de la diffusion du film dans les salles françaises. Reste qu'il n'a pas obtenu pour rien l'Oscar de la meilleure direction artistique. Sans trop d'effets spéciaux outranciers, le style adopté a quelque chose de tout à fait flamboyant.

Après, objectivement, et avec le recul, l'enquête policière proprement dite passe au second plan. On l'oublierait, pour un peu ! L'explication du pourquoi du comment tombe même presque à plat. Quand le dénouement approche, le méchant de l'histoire se sent pousser des ailes et, croyant être venu au terme de sa quête sanguinaire, raconte tout au héros avant de le tuer. Un procédé digne d'un (mauvais) James Bond. Dommage, car la durée du film reste brève - à peine plus d'une heure trente, générique compris. L'une des scènes où Ichabod / Johnny réfléchit à voix haute laisse penser que Tim Burton aurait pu mieux faire pour la révélation finale. Tel quel, Sleepy Hollow reste un spectacle agréable. J'apprécie notamment d'y voir quelques visages connus dans les rôles secondaires, Michael Gambon, Jeffrey Jones ou Christopher Walken. Avec également le passage-éclair de Christopher Lee, les pointures relèvent la sauce, sans parvenir exactement à emporter le morceau.

Sleepy Hollow
Film américain de Tim Burton (1999)
Finalement, le long-métrage est la première incursion de son auteur dans l'univers gothique, si on laisse toutefois de côté l'exception L'étrange Noël de Monsieur Jack, dont il était le producteur. Produit par Francis Ford Coppola, ce nouvel opus avait dû me surprendre agréablement, quand je l'ai vu la première fois. La démesure graphique m'impressionne moins, désormais. Je crois préférer toutefois ce film à Dark shadows, en réalité. Je finis par me dire que la vraie noirceur gothique est à chercher du côté de la famille Addams ! Et voilà une autre piste cinéma à explorer de nouveau...

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Et qu'en pensent les autres cinéphiles ?
Dans l'ensemble, je l'ignore. "L'oeil sur l'écran" n'aime pas !

mercredi 25 juillet 2012

Laguionie à ses débuts

Une chronique de Martin

Souvenez-vous: en février dernier, j'avais écrit une chronique consacrée à un très joli film d'animation, Le tableau, une oeuvre signée Jean-François Laguionie. Or, ainsi que je l'avais déjà précisé à l'époque, l'un de mes collègues de travail est le neveu de l'artiste. C'est lui qui m'a prêté les trois autres longs-métrages de son oncle.

Avant d'en parler, je voulais respecter la chronologie et évoquer prioritairement ses huit courts-métrages. Et c'est pour aujourd'hui !

La demoiselle et le violoncelliste / 1965 - 8 min.
L'histoire est simple: un musicien joue en bord de mer et provoque une montée des eaux. Lâchant son instrument, il s'efforce de sauver une jeune fille emportée par les flots. Pas sûr toutefois que le monde humain vaille la beauté des profondeurs. Le coup d'essai est un coup de maître: avec cette première œuvre, Jean-François Laguionie décroche un prix au Festival d'Annecy, Mecque du cinéma d'animation.

L'arche de Noé / 1966 - 10 min.
Trois chercheurs et une exploratrice partent en montagne. Cible annoncée pour ces promeneurs: un navire embarquant des animaux. C'est finalement le quatuor qui est repéré par un drôle d'architecte naval, dans l'attente du déluge. L'historiette offre une vision nouvelle de l'anecdote biblique. À noter aussi, la toute première intervention de la voix humaine dans l'univers Laguionie. Les personnages demeurent résolument muets: seule une radio annonce la tempête.

Une bombe par hasard / 1969 - 7 min.
Jean-François Laguionie est-il misanthrope ? Le héros de ce court est un homme qui arpente une ville abandonnée. Quand, après avoir bu (et payé) un verre au bar, il visite la banque, les nombreux billets qu'il laisse échapper attirent le regard des anciens habitants. Partis dans le désert, ces derniers reviennent, aimantés par l'argent gagné sans effort. La conclusion est explosive. Un peu prévisible, aussi.

Plage privée / 1971 - 13 min.
Un "intrus" dans cette liste des courts: ce petit film est tourné exclusivement en images réelles, avec des acteurs de chair et d'os. L'univers onirique de l'auteur reste le moteur de son imagination. Cette fois, le héros parvient à accéder aux bains publics de sa ville alors qu'ils sont fermés. Derrière une porte, il aperçoit une plage. Une partie de badminton s'engage, jusqu'à une chute surprenante. Simple constat d'évidence: là encore, l'homme n'a pas la partie belle.

Potr' et la fille des eaux / 1974 - 11 min.
Sorti l'année de ma naissance, mon préféré de la série. Un pêcheur découvre une sirène prise dans ses filets. Il en tombe amoureux après l'avoir libérée et se retrouve confronté à son incapacité naturelle à rester sous l'eau aussi longtemps que sa belle. Il choisit donc de faire appel à une vieille sorcière pour, à son tour, devenir poisson. D'après ce que j'ai lu, ce conte en images s'inspirerait librement d'un récit populaire. Je veux bien croire qu'une région comme la Bretagne abonde en petites histoires de ce genre. Objectivement, côté animation, la tradition orale, c'est bien aussi.

L'acteur / 1975 - 5 min.
Cinq minutes d'animation sans paroles pour une soirée dans la peau d'un comédien. Jean-François Laguionie nous le présente directement face au miroir, prêt à devenir autre le temps d'une représentation. Après le spectacle et la signature de quelques dédicaces, le héros rentre chez lui et retrouve sa vraie personnalité. La conclusion étonne. Faudrait-il y voir un avis sur les masques portés en société ?

Le masque du Diable / 1976 - 11 min.
Il est aussi question de travestissement dans ce petit film. Appréciant peu le Carnaval organisé chaque année dans son village, une vieille dame se réfugie dans la montagne. Loin de la civilisation, accompagnée d'une simple chèvre, elle rencontre alors le Malin. Contre toute attente, une partie de dominos fait peser un enjeu important de part et d'autre. Au final, c'est bel et bien la grand-mère qui s'en sort le mieux. Comment diable fait-elle ? À vous de voir.

La traversée de l'Atlantique à la rame / 1978 - 20 min.
Primé à Cannes et aux Césars, ce dernier petit film reste le plus long et le plus illustre des courts-métrages signés Laguionie. Un couple d'amants musiciens, elle harpiste et lui clarinettiste, affronte l'océan pour un improbable voyage. Une aventure qui se prolonge indéfiniment et connaît de nombreux rebondissements. Nous partons nous aussi sur les flots et, en oubliant tout réalisme, aux côtés d'Adélaïde et Jonathan, sommes emportés par la houle et la poésie.

mardi 24 juillet 2012

Clint, l'énième retour

Une chronique de Martin

C'est pour moi une bonne nouvelle: alors que je pensais devoir attendre janvier pour découvrir Trouble with the curve, on parle maintenant d'une sortie anticipée au 21 novembre. Je rappelle rapidement à ceux d'entre vous qui l’ignoreraient que, piaffant d'impatience, j'évoque bien ici le prochain film AVEC Clint Eastwood.

Difficile d'oublier que Clint avait affirmé qu'il se concentrerait désormais sur l'activité de réalisateur, aussitôt après avoir tourné Million dollar baby. Seule entrave à cette règle, Gran Torino était peut-être également une oeuvre trop personnelle pour que le rôle principal, cet inoubliable Walt Kowalski, soit confié à un autre. Reste que, cette fois, le projet de retour devant la caméra s'appuie bien sur le travail d'un cinéaste débutant. Robert Lorenz garde tout de même quelques références: depuis de longues années, il est connu comme le réalisateur-assistant... d'Eastwood lui-même. Je dois avouer que j'aime cette passation de témoin. Ce qui ne signifie pas que Clint passe définitivement la main. Encore heureux, d'ailleurs ! J'espère également l'annonce d'un nouveau projet derrière la caméra.

Fait surprenant: sa famille, elle, est allée au devant du petit écran. Aussi incroyable que cela puisse paraître, les Eastwood ont accepté d'ouvrir les portes de leur ranch à une émission de téléréalité ! L'anecdote a fait grand bruit sur les sites spécialisés cinéma/people. Fin mai, Mrs Eastwood & Co. (que je traduirais par "Mme Eastwood et les autres") a même eu l'honneur d'une publication dans Le Monde. Sujet abordé: la décision de la fille de Dirty Harry de détruire un sac de la marque Hermès, à coups de tronçonneuse et face caméra ! L'idée de la jeune femme aurait été de contribuer aux inspirations artistiques de son compagnon, le photographe Tyler Shields. Personnellement, je préfère le travail de Papa. J'espère avoir bientôt quelques nouvelles de son remake du classique Une étoile est née.

dimanche 22 juillet 2012

On dirait le Sud

Une chronique de Martin

Y-a-t-il des amateurs de Nino Ferrer dans la salle ? Oui ? Je suis vraiment désolé, les gars: le Sud dont je vais vous parler aujourd'hui n'est pas celui de la chanson. Encore qu'il faille bien dire qu'il sera question de musique, malgré tout. Non, le Sud, "mon" Sud, c'est celui des États-Unis. Je vous emmène vers le Mississippi. J'ai choisi d'évoquer ce qui reste comme l'un des tous premiers films des frères Coen qu'il m'a été donné de découvrir: O'brother. Une comédie décalée avec George Clooney, John Turturro, Holly Hunter, etc...

Vous me direz: avec les Coen, le décalage, c'est une véritable marque de fabrique. Pas faux. J'ajoute qu'ici, ils font référence à l’Odyssée d'Homère dans l'Amérique des années 30. Pauvres bougres plus idiots que méchants, Everett, Pete et Delmar s'échappent de prison. L'idée est qu'ils récupèrent un magot planqué quelque part et cheminent ensuite à travers les campagnes pour que le premier nommé puisse enfin retrouver sa femme et ses six filles. Et c'est donc l'occasion pour les frangins réalisateurs de nous promener dans les paysages majestueux du Mississippi profond. O'brother est d'abord un voyage. On sent presque les cahots de la route et la poussière des chemins. On croise aussi toutes sortes de personnages aux trognes burinées par le soleil ou lissées par une vie rangée. Les héros ne tiennent pas en place. Longue est la route, compliquée est la mission. La police aux trousses, il n'est pas question de traîner. Efficacité relative...

Ce qui a fait le succès du film, je crois, c'est aussi sa bande originale. Pour gagner - frauduleusement - un peu d'argent, Everett, Pete et Delmar s'improvisent chanteurs de blues. Avec un guitariste noir ramassé à un carrefour dans leur voiture volée, ils deviennent rapidement... les Culs trempés, s'offrant ainsi quelques jolis billets verts à bon compte, sur le dos d'un brave impresario aveugle et naïf. Le fait est que cet enregistrement artisanal aura une importance décisive sur la suite de leurs aventures. Autre constat d'évidence pour les oreilles, même profanes: O'brother baigne dans la musique country du Sud américain. Le son en prendrait presque un avantage sur l'image. Reste le talent des Coen pour composer des plans incroyablement beaux, de quoi pester un peu plus devant les écrans pub imposés par la diffusion télé ! Le cabotinage des comédiens, George Clooney en tête, fait le reste. Un bon petit film, je trouve.

O'brother
Film américain d'Ethan et Joel Coen (2000)
Je suis généreux avec mes quatre étoiles: avec une bande sonore plus ordinaire, la note serait sûrement un peu plus basse. S'il est fréquent d'évaluer chaque oeuvre des frangins en la comparant aussi avec toutes les autres, je n'ai pas envie de faire une analyse détaillée de ce genre. Pour moi, à ce jour, Fargo reste leur chef d'oeuvre inégalé. La rétrospective attendra encore que j'ai tout vu ! Notez que le film du jour me fait aussi penser à The Blues Brothers.

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Pour compléter mon propos...
Je vous renvoie vers "L'oeil sur l'écran", qui connaît bien les Coen.

vendredi 20 juillet 2012

Solidarités féminines

Une chronique de Martin

Juste avant de laisser défiler le générique final, Pedro Almodovar dédie Tout sur ma mère à plusieurs femmes. Celle à qui il doit la vie est citée en dernier, après notamment, côté cinéma, trois stars d'autrefois, Bette Davis, Gena Rowlands et Romy Schneider. Si j'ai choisi d'évoquer le film aujourd'hui, pour ma part, c'est avant tout parce que je vous avais promis d'en parler, mais aussi pour envoyer un petit clin d'oeil à ma propre maman. Elle comprendra pourquoi...

Tout sur ma mère est le treizième film de Pedro Almodovar à être sorti en salles. Il raconte la vie de Manuela, infirmière et maman célibataire d'un adolescent, Esteban, 17 ans. Le soir de l'anniversaire du fils, le duo sort au théâtre pour y voir Un tramway nommé Désir. Pour obtenir ensuite la dédicace d'une des comédiennes, Esteban demande à l'attendre à la sortie. Courant alors après le taxi qui est venu chercher son idole, il est renversé et tué par un autre véhicule. C'est à cet instant que le scénario se met réellement en marche. Mise en route assez rapide, je dois dire, qu'on pourrait qualifier de directe.

Pour faire face à la tragédie qui l'accable, Manuela décide de quitter Madrid et de changer de vie. Plus exactement, elle se retourne finalement vers son passé et repart à Barcelone, la ville qu'elle avait laissée derrière elle alors qu'elle était enceinte d'Esteban. Son espoir est simple: pouvoir retrouver le père de son enfant décédé. Débute alors ce que j'appellerai un film de femmes. Les personnages masculins n'existent presque pas, dans Tout sur ma mère. Réduits en nombre, ils ne sont même pas des faire-valoir. Le principe même du film consiste à étudier les relations des femmes entre elles. D'abord désespérée, toujours émotive, Manuela en rencontrera d'autres, en retrouvera quelques-unes et aura, comme le spectateur, certaines surprises. Je suis assez d'accord avec ceux qui affirment qu'au-delà des rapports sociaux, le long-métrage dépeint des liens quasi-familiaux. Le fil invisible qui peut relier des soeurs de coeur.

La touche qu'apporte Pedro Almodovar, c'est au fond la composition de cet aréopage féminin. Aux côtés de la mère éplorée, on rencontre une prostituée transsexuelle, une très jeune religieuse encombrée d'un lourd secret, une bourgeoise un peu rigide, une comédienne lesbienne amoureuse de sa partenaire héroïnomane... en un mot quelques personnages très typés. C'est - curieusement - ce qui fait que je ne suis pas parvenu à tout à fait "entrer" dans l'histoire. L'aspect mélodramatique de Tout sur ma mère ne m'a pas rebuté, mais j'ai trouvé que la barque était un peu trop chargée sur le côté fictionnel des héroïnes du long-métrage. Je suis rapidement parvenu à la comprendre, mais je n'ai pas ressenti la souffrance qui pouvait être la leur, à des degrés divers et pour des raisons différentes. Petite frustration au final, donc, sans que je remette en cause le jeu des actrices ou même la réalisation. Il m'a manqué un peu d'émotion.

Tout sur ma mère
Film espagnol de Pedro Almodovar (1999)
Primé à Cannes, aux Césars et aux Oscars, le long-métrage reste l'un des plus appréciés de la filmographie de son auteur. Il faut admettre que l'univers du père de la Movida ne ressemble qu'à lui-même. Personnellement, je trouve juste que c'est plus net - et touchant - dans les deux films récents dont j'ai parlé ici même il y a juste quelques semaines: Volver et Étreintes brisées. À croire finalement que ce n'est qu'une question de maturité. Parce que je ne veux pas conclure aussi péremptoirement, je préfère vous donner rendez-vous le jour où, du même cinéaste, j'aurai vu les oeuvres de jeunesse...

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Et, en attendant ce jour sans doute encore lointain...
Je vous invite cordialement à lire - et relire - "L'oeil sur l'écran".

mercredi 18 juillet 2012

Quand Solange s'ennuie...

Une chronique de Martin

Bertrand Blier, Gérard Depardieu et Patrick Dewaere: quand le trio est réuni courant 1978, il a pour lui l'expérience d'un premier film commun. Préparez vos mouchoirs marque donc des retrouvailles. Cette comédie olé-olé tourne autour de son personnage féminin. Solange vit avec Raoul. Il n'est que de la regarder déjeuner avec lui au restaurant pour comprendre qu'elle s'ennuie - très - profondément.

Évidemment, car sinon, c'est un autre film... évidemment, elle nie. Pour la dérider un peu, son jules repère un autre homme, Stéphane, et lui confie la mission de réveiller enfin l'enthousiasme de Madame. Hypothèse: "Peut-être qu'en réalité, elle est juste un peu conne".

J'ai beaucoup aimé la première heure de Préparez vos mouchoirs. Portée par des dialogues de haut vol, la verve naturelle du "couple" Depardieu-Dewaere fait merveille. Au milieu, le détachement manifeste de la jolie Carole Laure est un indéniable moteur comique. Quand j'aurai ajouté que Michel Serrault débarque un peu plus tard pour relever la sauce, vous comprendrez que je me suis bien amusé. Reste que j'ai trouvé la seconde partie du film moins convaincante. La faute à qui ? Peut-être à un empaffé de présentateur télé qui, pour annoncer le film juste avant de le diffuser, n'a rien trouvé d'autre à faire que d'en révéler le rebondissement principal. Sincèrement, c'est également au niveau du rythme que j'ai trouvé que le long-métrage faiblissait (un peu), après donc un bon départ. Les répliques et situations se font soudain un peu trop théâtrales.

Sans trop en dire, je soulignerai simplement que la seconde partie introduit un personnage d'enfant tout à fait étonnant. Il faut dire ici que le jeune comédien est excellent: il s'appelle Riton Liebman et, sans être devenu une star, tourne encore aujourd'hui. L'imagination de Bertrand Blier lui a offert un premier rôle éloigné des conventions. De fait, l'audace narrative du fils de Bernard présente en soi un défi pour ses acteurs. Carole Laure elle-même en parlait l'autre jour, aussitôt après la diffusion du film, et expliquait qu'elle demandait souvent au réalisateur des précisions sur la manière dont il espérait la voir jouer. Une seule réponse alors: "Démerde-toi !". Le résultat est donc très honorable. Préparez vos mouchoirs défonce l'image proprette de la France giscardienne: c'est une autre de ses qualités. Une faiblesse aussi: 34 ans plus tard, il sent un peu la naphtaline.

Préparez vos mouchoirs
Film français de Bertrand Blier (1978)
Bien évidemment, impossible de passer à côté de la comparaison avec Les valseuses, l'oeuvre de la révélation pour le fameux trio évoqué en début de chronique. Je préfère ce premier opus, en fait. Entre les deux, il y a aussi eu Calmos, dont les vedettes s'appellent Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort et Brigitte Fossey. Pas vu. J'ajouterai donc simplement que, pour beaucoup, les premiers films de Bertrand Blier valent bien mieux que tout ce qu'il a fait récemment. À noter d'ailleurs que celui que je vous ai présenté aujourd'hui obtint le 9 avril 1979... l'Oscar du meilleur film étranger !

lundi 16 juillet 2012

Stéphane Elmadjian aux manettes

Propos recueillis par Martin

Une nouvelle interview à vous proposer aujourd'hui. Si j'ai présenté samedi un film de Stéphane Elmadjian, c'est aussi parce que j'ai découvert ce cinéaste dans le casting technique d'un long-métrage évoqué il y a peu: Le grand soir. Stéphane Elmadjian a monté le film du duo Kervern / Delépine. C'était déjà sa quatrième collaboration avec les deux trublions. Je le remercie très vivement de s'être prêté au jeu des questions-réponses et de m'avoir fourni la photo-portrait ci-dessus. Je suis ravi d'avoir eu avec lui l'occasion de découvrir l'expérience d'un pro qui n'est pas - uniquement - un réalisateur.

Quand on lit votre biographie, on voit que vous connaissiez déjà Gustave Kervern et Benoît Delépine, ces drôles de zozos. Je le dis avec affection...
Et c'est effectivement souvent ainsi qu'on parle d'eux.

Est-ce que d'avoir travaillé avec eux avant
Le grand soir simplifie désormais votre travail commun ?
Oui, un peu. Cela dit, avant Avida, le premier film que j'ai monté avec eux, je ne les connaissais pas.

Comment les avez-vous rencontrés ?
Hugues Poulain, le chef-opérateur, est un ami de très longue date. J'ai fondé Lardux Films avec lui, entre autres. Le premier film du duo Kervern / Delépine, Aaltra, a été fait avec une production belge. Pour des raisons qui les concernent, Gustave et Benoît n'ont plus eu envie de travailler avec la monteuse de cette époque. Hugues leur a parlé de moi. Après une discussion dans un bar, ils ont voulu essayer.

Dans un bar, vous avez dit ?
Oui, à une terrasse, mais sans que ce soit spécialement alcoolisé.

La légende n'est pas respectée !
Sur ce coup-là, non, mais ils ne font pas que boire tout le temps. Pas forcément à la première rencontre. Ça dépend des gens.

Est-ce que c'est toutefois ce premier bon contact qui a permis d'enchaîner avec d'autres films ensemble ?
En fait, deux choses leur avaient plu dans ce que j'avais dit. D'abord que j'avais beaucoup aimé Aaltra, ce cinéma qui prend son temps, cette manière de filmer qui me plaît vraiment beaucoup. Connaissant un peu la production belge de leur premier film, je savais qu'ils avaient peur que le monteur ne suive pas exactement et ne comprenne pas ce qu'ils voulaient. J'ai dit que j'avais un seul principe: ne pas avoir de principe. Que s'ils avaient besoin d'être suivis, je les suivrais. Qu'après, ce serait à eux de voir si les choses fonctionnaient ou pas. Que j'interviendrais juste s'ils se perdaient. Que je les laisserais faire, sinon. C'est d'ailleurs bien ce que je fais, en règle générale. Quand un réalisateur sait ce qu'il veut, je suis. Des réalisateurs font parfois des choses qui ne fonctionnent pas et ça m'arrive de prendre la main. C'est plutôt rare. Je suis d'abord là pour les satisfaire. Prendre le pouvoir sur eux, ça ne m'intéresse pas.

Vous êtes donc plutôt dans une démarche de conseil...
Je découvre ce que les réalisateurs ont proposé. C'est d'ailleurs bien ce qui m'intéresse avant tout. Gustave et Benoît avaient un univers tellement fort, tellement singulier, que je n'avais pas d'autre choix que de les laisser faire.

Quand votre travail commence-t-il ?
En fait, ça dépend un peu des réalisateurs. C'est à moi de jauger selon que le réalisateur soit perdu ou non. Sauf si on me demande l'inverse, j'ai en revanche la même méthode pour tous: je ne lis pas les scénarios. Classiquement, je dérushe dans l'ordre et c'est ensuite au réalisateur de me raconter l'histoire. C'est là que je vois si le film tient sur ses pattes ou si certaines choses vont être problématiques. C'est révélateur: comme je ne connais rien de l'histoire, je suis vraiment un premier spectateur.

Et sur Le grand soir, précisément, vous aviez beaucoup de rushs ?
C'est justement une particularité de ce film-là. Gustave et Benoît n'avaient pas beaucoup de rushs sur les films précédents. Ils avaient une prise ou deux, exceptionnellement trois, ce qui rend le montage plus rapide, avec alors une réflexion sur la structure même du film. Cette fois, à l'inverse, ils avaient beaucoup tourné. Il y a beaucoup de scènes qui n'ont pas été montées et sont passées à la trappe.

À quoi l'attribuez-vous ?
Au fait qu'ils avaient écrit pas mal d'histoires et les ont laissées tomber après coup, parce qu'elles ne marchaient pas. Le paradoxe étant que c'est aussi un film où les coupes sont moins nombreuses que dans Mammuth, Avida ou même Louise-Michel. Les plans séquences sont en fait beaucoup plus longs. Il y a eu aussi beaucoup d'improvisation. Des choses écrites, mais développées en impro. Poelvoorde et Dupontel ont joué le jeu comme ça.

Comment ça se passe, quand on a deux réalisateurs ?
Ils viennent me voir deux à trois fois par semaine, regardent le film et me donnent du travail. Il y a toujours des petites choses à faire comme corriger un son, modifier une voix ou une parole... pas mal de trucs comme ça. Je peux faire des propositions de modifications quand ça me paraît évident, mais ils sont là tous les deux, oui.

L'un ne dit pas noir quand l'autre dit blanc ?
Pas sur ce film-là, non. Sur Louise-Michel et Mammuth, il y a effectivement eu quelques moments où l'un venait me voir pour me dire quelque chose et où l'autre n'était pas forcément d'accord. Gustave et Benoît communiquent beaucoup. Les conflits entre eux sont rares: même sur un tournage, ils se mettent d'accord avant.

Sans parler de conflit, on aurait pu penser qu'entre noir et blanc, il faille parfois trouver une nuance de gris...
Franchement, plus Gustave et Benoît avancent, mieux ils se coordonnent. Et ils le font même mieux qu'avant.

Existe-t-il d'autres contraintes en postproduction ? Venant notamment de la production ? Ou avec des acteurs du genre d'Albert Dupontel et Benoît Poelvoorde ? Peut-être qu'eux ont aussi envie de voir quelque chose de particulier...
Gustave et Benoît ont déjà un désir de simplicité, ce qui fait que leurs équipes sont assez légères. Ils ne veulent pas qu'on prenne le pouvoir sur eux. Les acteurs eux-mêmes ne peuvent pas demander trop cher: ils ne payeraient pas. D'autres accords existent, mais certainement pas celui d'un budget mirobolant. C'est toujours à eux que reviendra le dernier mot. Parfois, il y a des problèmes de production, oui. Sur Le grand soir, notamment, il y avait beaucoup de panneaux de marques et de logos, sans que nous ayons toutes les autorisations. À vrai dire, ça nous a posé peu de problèmes. Quelques trucs ont été effacés ou modifiés, rien d'énorme de ce point de vue. Il y a finalement peu d'entraves, d'autant que Gustave et Benoît sont plutôt pointilleux. On est plutôt libres, au final.

Sans dévoiler le film, on peut tout de même dire que ces marques sont quelque peu malmenées. Certaines ont-elles à l'inverse demandé à apparaître clairement ?
C'est un peu difficile pour moi de répondre: c'est plutôt la production qui s'occupe de ces tractations avec les marques. Je sais qu'une banque a refusé d'apparaître, parce qu'il était prévu que quelqu'un pisse contre le mur. Je me souviens aussi que, pour une autre marque, en donner une mauvaise image, c'était rédhibitoire et donc simplement pas possible. En général, ça ne pose pas de problème. C'est une visibilité comme une autre, finalement.

Question technique: j'ai l'impression qu'en écriture, plus on écrit court, plus c'est compliqué. Est-ce que c'est la même chose pour le montage cinéma, de votre point de vue ?
Pas forcément, non. En fait, le montage en soi, c'est quelque chose d'assez compliqué. En long-métrage, on peut simplement, à la limite, aller un peu plus vite. Pour qu'un film fonctionne en court-métrage, je crois effectivement qu'il faut être beaucoup plus précis.

Le court-métrage est souvent considéré comme une école pour les réalisateurs. Vous avez vous-même réalisé des courts-métrages avant de passer au long...
Oui, c'est peut-être une école, mais c'est également un genre en soi. Je prends d'ailleurs encore du plaisir à faire du court-métrage. La seule chose, c'est que, pour des réalisateurs qui ne font que ça, le court ne paye pas. Il vaut mieux faire du long-métrage pour gagner sa vie. Il y a tout de même des choses en long-métrage qu'il faut expérimenter et que le court n'apprend pas forcément.

Vous, d'ailleurs, sauf erreur, vous n'avez pas fait de formation particulière...
Non, en effet. J'ai été formé sur le tas dès mes débuts. Je viens d'une famille de cinéma. Ma mère était monteuse, mon beau-père réalisateur et tous les amis de ma famille travaillent dans le cinéma. J'ai voulu faire ça très vite. À peine sorti du lycée, j'ai travaillé tout de suite. À l'époque, dans les années 80, on considérait que le montage ne s'apprenait pas à l'école. Je trouve toujours que c'est vrai: on peut apprendre certaines techniques, mais on apprend vraiment en étant assistant. C'est un métier assez complexe: il faut compter une bonne dizaine d'années avant de commencer à maîtriser.

Parce que vous êtes réalisateur et monteur, avez-vous le sentiment que les deux fonctions se nourrissent l'une l'autre ?
Bien sûr ! En tant que réalisateur, et parce que je suis monteur, j'ai la possibilité de pouvoir penser montage dès l'écriture. Ce n'est pas donné à tous les réalisateurs et c'est un atout. Pour moi, d'ailleurs, les meilleurs réalisateurs sont ceux qui réfléchissent au montage dès le début. C'est là que les films sont les mieux construits. De l'autre côté, le fait d'être réalisateur me permet de mieux les comprendre. Je sais ce qu'ils traversent. Ça me permet de leur parler d'une manière particulière. Parfois, c'est dommage que les monteurs ne comprennent pas vraiment les angoisses d'un réalisateur. La fonction est difficile, tout de même, et on peut être un soutien.

Justement, parlons un peu du long-métrage que vous avez réalisé. Comme un chat noir au fond d'un sac, c'est différent de l'univers Groland, pour le coup...
Ah, ça, oui !

Comment le film est-il né ? D'où vous est venue cette idée d'évoquer les traumatismes laissés par la guerre ?
C'est d'abord une histoire personnelle, liée à mes origines. Étant assez proche de mes grands-parents arméniens, j'ai baigné dans ces problèmes de traumatismes. Même si c'était avec des fonds de tiroir, ce film, il fallait que je le fasse, coûte que coûte. C'est une forme d'exutoire. Ayant eu quelque succès avec deux courts-métrages auparavant, c'était pour moi le temps d'y aller. J'ai été assez touché par ces gens, anéantis par l'histoire avec sa grande hache, comme disait Pérec. J'avais cette nécessité d'en parler le plus souvent possible. Maintenant, à vrai dire, ça m'est un peu passé. Ce film m'a permis de passer à autre chose. Il me rapproche d'ailleurs de Gustave et Benoît qui, à leur manière, parlent également des petites gens.

Comme un chat noir au fond d'un sac est disponible sur votre site Internet. Il n'est pas sorti en salles...
Non. Il a toutefois fait quelques festivals. J'avais un distributeur alternatif, qui a finalement déposé le bilan au moment de la sortie prévue. Je n'ai pas réussi à en trouver un autre. C'est un problème récurent: les distributeurs ne comprennent pas toujours à quel public les films peuvent s'adresser.

Il faut leur garantir une forme de retour, en fait...
Ouais.

Ce qui veut dire que vous avez renoncé à ce qu'il soit un jour distribué ?
Oui, au bout d'un moment, je n'ai pas voulu insister. J'ai préféré aller de l'avant et continuer sur mes autres projets.

Quels sont-ils ?
Il y a d'abord un long-métrage que je co-écris avec Élodie Desprès. C'est un conte philosophique dans un monde qui s'est écroulé. On peut imaginer que ça se passe en 2050. Il reste une espèce d’État pour maintenir un semblant de paix, mais tout le monde se retrouve dans la nécessité. Il n'y a plus de circulation, plus de communication, plus d'argent. Au travers de cette histoire, on parle de la perte de la métaphore, c'est-à-dire de la perte du sens des lois et des conventions. On dénonce aussi une certaine perversité qui mène le monde. Voilà notre sujet. C'est aussi un film tourné autour de la musique et du rock n' roll en particulier.

C'est ambitieux...
Quant au sens, oui, à l'écriture, en tout cas. On est toujours à ce stade, pour je pense encore quelques mois. Nous sommes tous les deux occupés à nos propres métiers en parallèle: on avance quand on peut. Au niveau du tournage, on s'est aussi débrouillé pour écrire quelque chose qui ne soit pas excessif.

C'est vous qui le réaliseriez ?
Oui. Avec Élodie, éventuellement.

Des idées de courts-métrages, aussi ?
Notre intention commune est de réaliser un court-métrage qui serait les prémices de ce long. On parlerait des parents des personnages principaux.

Pour revenir sur ces réalisateurs dont vous dites qu'ils anticipent sur le montage, avez-vous des références ?
Certains sont d'abord passés par le montage, comme Alain Resnais ou Martin Scorsese. Ce sont des gens qui maîtrisent l'écriture cinématographique. On a alors une matière beaucoup plus riche. De toute manière, à mon avis, un beau montage, c'est d'abord le fruit d'un bon réalisateur. Si un réalisateur ne tient pas son film, on ne pourra rien faire de bien. J'ai vraiment cette pratique de travailler avec le réalisateur: prendre en mains le film tout seul, ce n'est pas possible pour moi. Il y a une âme: je ne suis pas là pour l'inventer.

Il y a pourtant des prix spécifiques pour les monteurs...
Oui. Il y a quand même des techniques et surtout cette approche de premier spectateur. Le nez collé sur la matière, il faut être capable de prendre du recul. Avoir aussi une distance sur ce que l'on ressent, être capable de l'analyser, de laisser venir les choses et de détecter les sensations. C'est une question de pratique. Après, sur le plan technique, il y a cette question du rythme du film, de la narration. Esthétiquement, il faut trouver des solutions, émettre des idées. C'est différent selon les films. Certains seront très cut, d'autres non, avec des raccords enlevés ou plus précis. C'est d'ailleurs très souvent le monteur qui le perçoit, plus que le réalisateur. C'est assez rare qu'un réalisateur sente tout de suite ces choses-là.

Une mode récente consiste aussi, pour le public, à surveiller les faux raccords, de manière assez ludique, du reste. Vous prenez ça avec humour, vous aussi ?
Oui, ça me fait rire, mais pour moi, un faux raccord n'est pas forcément un défaut. J'avais lu un type qui demandait: pourquoi regarder des détails que personne ne voit ? À défaut de pouvoir monter la scène, on est parfois obligé de tricher ! Quand c'est trop gros, je peux parfois dire au réalisateur que ce ne va pas, que ça fait décrocher du film. Mais franchement, parfois, ça passe inaperçu...

Même pour vous ! Magie du cinéma, alors ?
Absolument ! Il peut également m'arriver de ne pas voir les choses tout de suite et de réaliser plus tard. Tiens, il y a un truc qui entre dans le champ ou un personnage qui n'est pas à sa place !

A
priori, en amont, ce n'est pas la faute du monteur...
Non, mais la plupart du temps, le monteur le voit. C'est une illusion que de penser que le monteur ne voit rien. On est tellement le nez dessus qu'au bout d'un moment, on voit tout. Le moindre détail.

Je suppose aussi qu'on s'améliore avec la pratique du métier. Vous avez le sentiment d'avoir progressé, avec toutes ces années à faire du cinéma ?
Quand je vois d'autres films, oui. La preuve, c'est qu'on m'appelle un peu plus souvent qu'avant. On va plus vite. C'est une bonne chose pour les productions que d'avoir des techniciens plus rapides, avec une meilleure sensibilité, une plus grande acuité. À force de rencontrer les mêmes problématiques, on finit par trouver des solutions. C'est presque un syllogisme: quand deux solutions ne fonctionnent pas, on sait très bien qu'on va devoir en trouver une autre. Quand quelque chose ne marche jamais, on sait qu'il faut aller chercher ailleurs. C'est aussi comme ça qu'un réalisateur est plus performant: il va comprendre très vite ces choses-là. Il m'arrive donc de dire au réalisateur que, si on s'oriente dans telle ou telle direction, on va forcément perdre du temps.

Dans les films du duo Kervern / Delépine, on retrouve aussi souvent les mêmes techniciens. Ça aide, ce côté tribu ?
Je pense. Pour eux, c'est presque comme une famille. Tout le monde s'est déjà pratiqué et on va donc plus vite. On anticipe les choses avec eux, on peut mieux savoir ce qu'ils veulent. Gustave et Benoît ont moins besoin de s'expliquer. C'est donc beaucoup plus simple.

Nous avons parlé des prix remis aux monteurs, tout à l'heure. Faisiez-vous partie de ceux qui sont venus présenter Le grand soir au Festival de Cannes, cette année ?
Oui, je suis bien allé à Cannes pour accompagner le film et aussi pour défendre un court-métrage que j'ai monté, en sélection officielle, Ce chemin devant moi - un film de Hamé. Pour moi, Cannes fut l'occasion de voir et revoir des amis du métier, un réseau entre Paris et Bruxelles qui s'est forgé avec le temps. La projection du film a été très émouvante. Nous étions plusieurs à penser que, de tous les films de Gustave et Benoît, celui-ci est le plus abouti. Toute l'équipe est fière d'eux. Ils évoluent dans leur travail et nous avec. J'ai ensuite beaucoup ri des frasques de Gustave, un peu d'air pur dans cet univers collet monté. La promotion était punk à souhait !

Vous, c'est le cinéma. Je ne crois pas que vous soyez intervenu dans Groland, l'émission télé...
Non, jamais.

Qu'est-ce que ça change du point de vue montage ?
Beaucoup de choses et surtout pour Gustave et Benoît, je dirais. Leur cinéma, ils ne le considèrent pas du tout dans la ligne grolandaise.

Et vous qui êtes si souvent un premier spectateur, parvenez-vous à être encore le second ou le troisième ? À faire en réalité partie d'un public, tout simplement ?
C'est une excellente question. Mon travail me rend très exigeant. Quand je regarde un film, mon oeil critique est tel que je vois les lumières, le jeu, le montage, les coupes. Mon exigence ne porte pas sur les genres - je les aime tous. J'aime simplement les films bien faits, bien tenus et en l'occurrence intelligents. C'est sûr que ça n'aide pas à ce que je puisse en voir beaucoup parmi ceux qui sortent. À une période de ma vie, j'ai ressenti un trop-plein. J'ai pu m'y remettre en prenant un peu plus de recul. Là où je prends vraiment du plaisir, c'est en allant voir des films à la Cinémathèque. De découvrir de vieux films de derrière les fagots ou de réalisateurs connus que je n'avais pas vus, ça m'a redonné le goût du cinéma. C'est aussi le plaisir de l'historien: voir comment les films ont été faits et fonctionnent, appréhender la tonalité des acteurs et le jeu des cadrages, constater à quel point les réalisateurs des années 30 pouvaient également être de grands inventeurs et comprendre l'influence qu'ils ont pu avoir sur le cinéma et qui perdure encore aujourd'hui.

Qu'est-ce que vous pensez d'un film muet comme The artist, vous qui parlez de cinéma ancien ?
Je ne suis pas allé le voir. Je n'ai pas vraiment d'opinion là-dessus si ce n'est pour dire un peu toujours la même chose: le cinéma nous réserve toujours des surprises quant à son succès. Il a toujours été évident pour moi que le cinéma muet ou le cinéma en noir et blanc pouvait encore plaire. Je ne suis pas du tout étonné, en fait. Cela montre - et c'est une chance - qu'il y aura toujours des surprises au cinéma. Les producteurs, mais aussi et surtout les exploitants, ont tendance à vouloir cadrer les films dans un certain registre de réussite économique. Finalement, il y a des films qui viennent prouver que le contraire est possible à chaque fois. Tant mieux !

Ce serait une belle conclusion, mais j'aimerais aussi vous poser une question sur la 3D. Ça vous parle, à vous ?
Oui, bien sûr ! Je suis plutôt intéressé par toute technique, quelle qu'elle soit. Après, la question vient quand on en fait un peu trop. C'est bien aussi de rester sur une forme de cinéma. Je ne suis pas toujours intéressé par ce qui se fait. Exemple: Avatar, je n'ai pas aimé. J'ai trouvé que, sur le plan du scénario, le film ne se tenait pas et j'ai trouvé ça scandaleux. En revanche, vis-à-vis du travail effectué sur la 3D, j'ai trouvé ça vraiment très beau. Bon, ce n'est pas très étonnant venant de Cameron: il sait faire des films. Il a dû avoir des contingences économiques pour raconter son histoire. Récemment, je suis aussi allé voir Avengers. Là, pour le coup, la 3D m'a un peu moins intéressé. J'ai trouvé ça un peu surfait, à part quelques plans que j'ai vraiment trouvés magnifiques. J'ai appris après coup que le film n'avait pas été prévu pour être tourné en 3D. Je n'ai pas encore trouvé le film qui m'épate avec cette technologie. À suivre, jusqu'à ce que les réalisateurs aient une belle maîtrise et une intelligence de ce phénomène esthétique.

Dans toute cette évolution du cinéma français et mondial, y a-t-il un rêve que vous caresseriez ? Un espoir pour l'art ou pour vous ? Peut-être est-ce un peu tôt pour parler d'aboutissement...
J'aurais plutôt un point de vue politique. Pour moi, le cinéma permet réflexion et catharsis. Mussolini et Goebbels le disaient aussi: c'est une arme de grande puissance. Il me paraît capable du pire. J'ose espérer qu'il puisse rester au service du meilleur... jusqu'au bout.

Jusqu'au bout ?
Oui, qu'il continue. Je crois qu'il y a encore aujourd'hui des films de propagande, comme ça a toujours existé. Des films qui rendent bête. Il y en a aussi qui rendent plus intelligent. J'espère qu'on ira plutôt vers ceux-là.

Bref, pourvu que ça dure, comme dirait l'autre...
Voilà ! Pourvu que ça dure !

samedi 14 juillet 2012

Une idée de la douleur

Une chronique de Martin

Parmi tout ce que j'aime au cinéma, je garde une place particulière pour les premiers films. Avec son titre à rallonge, Comme un chat noir au fond d'un sac aurait très bien pu m'échapper. Si j'ai choisi de le regarder, c'est pour mieux connaître les travaux et inspirations de son réalisateur, Stéphane Elmadjian. Vous comprendrez mieux lundi. D'ici là, comme moi, je vous invite à suivre les pas d'Isaline.

Venue seule à Athènes, laissant délibérément sonner son portable dans le vide, la jeune femme, elle aussi, est entourée de mystères.

Stéphane Elmadjian est aussi connu comme monteur. La construction de son film montre parfaitement son habitude à manier les images. Maelström de plans courts explicités par des dialogues minimalistes, Comme un chat noir au fond d'un sac n'est pas un long-métrage comme les autres. C'est une oeuvre à ressentir: elle ne livre pas facilement ses secrets. Même la voix off qui accompagne Isaline dans ses déambulations - la sienne ! - ne fait qu'évoquer des choses sans les détailler, sans faire un lien clair et net avec les personnages. Il faut donc accepter de se perdre, ce que je suis parvenu à faire sans m'ennuyer. Si le titre de ma chronique vous rebute, je peux comprendre cette inquiétude qui est la vôtre. Comme un chat noir au fond d'un sac n'a rien d'une comédie. Au fil de sa narration particulière, il parle à demi-mots (mais à images réelles) de la guerre dans les Balkans, de la mort, du deuil impossible et de la perte possible de la raison. Peu de bruit, peu de mots, mais un vrai propos.

Des quelques acteurs qui se sont lancés dans l'aventure, il n'y a guère que Stanislas Mehrar et Serge Avédikian dont les noms m'étaient vaguement familiers. Le second avait été récompensé de la Palme d'or du court-métrage au Festival de Cannes 2010. Je crois n'avoir vu aucun autre des films du premier, César du meilleur espoir masculin... 1998. J'ai apprécié ici sa composition calme et fiévreuse à la fois. Ce qui hante Samuel, compagnon d'Isaline, on en découvre petit à petit les contours. Une idée de la douleur, souffrance muette et peut-être fatale. Isabelle Bouchemaa est l'héroïne, la femme seule qui endure quand les autres ne font qu'observer. Avant de découvrir le film, j'ignorais tout de cette ancienne élève du Conservatoire national supérieur d'art dramatique. Elle est l'âme du long-métrage, notre guide au milieu des images et émotions. Comme un chat noir au fond d'un sac laisse une trace. Diffuse, incertaine et violente.

Comme un chat noir au fond d'un sac
Film français de Stéphane Elmadjian (2008)
Pas diffusé au cinéma, pas disponible en DVD, c'est donc sur Internet que j'ai vu le long-métrage: le réalisateur l'offre en téléchargement gratuit sur son site personnel. Le comparer à un autre paraît hasardeux, tant le ton est ici particulier et original. Je m'y risque toutefois. Pour retrouver une narration déstructurée qui ferait d'abord appel à nos émotions, je peux vous conseiller Pierrot le fou, mais aussi, dans un autre genre, The tree of life, la Palme cannoise de 2011. Si, en revanche, vous aimez le concret et cherchez un film sur la guerre des Balkans, vous pouvez retenir Harrison's flowers. Précision importante: ce long-métrage est particulièrement explicite !

jeudi 12 juillet 2012

L'enfant et l'étoile

Une chronique de Martin

L'académisme anglais a du bon. Avec certes quelques crédits américains, c'est en effet un réalisateur britannique qui a osé redonner vie à Marilyn Monroe, le temps de parler d'un épisode oublié de la vie de la star: son séjour en Angleterre pour le tournage du film Le prince et la danseuse, sorti sur les écrans en 1957. My week with Marilyn montre l'envers du décor et la bonne entente relative entre les comédiens sur le plateau, en tournant d'abord son regard vers le troisième assistant du réalisateur. Un dénommé Colin Clark.

C'est à ce très jeune homme - il a 23 ans, bientôt 24 - que Marilyn adresse ce sourire ravageur. L'histoire est authentique: venue jouer en Europe pour la première fois, accompagnée de son mari d'alors, Arthur Miller, l'idole de Hollywood s'adaptait fort mal aux méthodes de travail britanniques. My week with Marilyn montre par ailleurs que, du fait d'un flagrant manque de confiance en elle, elle était intimidée par ses partenaires, au premier rang desquels le comédien de théâtre Laurence Olivier, premier rôle masculin... et réalisateur ! La jeune femme oubliera donc ses névroses en fuyant le tournage dans les bras d'un subalterne. Ce n'est qu'après, une fois retrouvée cette sûreté de jeu, qu'elle reviendra terminer le film. La qualité première du travail de Simon Curtis, c'est de rester très pudique dans l'approche des faits et des personnages. Si le terme de folie revient assez souvent pour expliquer la versatilité du comportement de Marilyn, il ne figure jamais dans les propos de Colin Clark. Quelques dialogues ouvrent la porte à d'autres brèves justifications et la referment presque aussitôt. Ce n'est simplement pas le sujet.

Le sujet, c'est bien cette historiette improbable entre Marilyn Monroe et Colin Clark, entre la star de l'Amérique et un jeune Anglais anonyme, tout juste arrivé dans l'ombre des sunlights. C'est à lui qu'on doit d'ailleurs d'avoir connaissance de cette "anecdote", le film reprenant notamment la trame d'un documentaire autobiographique sur le sujet. Faut-il limiter My week with Marilyn à ce qu'annonce son titre ? Pour ma part, je ne le crois pas, car le long-métrage recèle d'autres qualités. L'interprétation des acteurs en est une. J'ignorais encore tout d'Eddie Redmayne, le jeune comédien qui prête ses traits à Colin Clark. Que dire ? Il est ma foi très... anglais ! Tâches de rousseur incluses, il est aussi très crédible. On partage finalement toute son admiration pour Marilyn et nos yeux se posent alors sur Michelle Williams, parfaite elle aussi, capable de faire passer l'aspect fragile de la star et, deux plans plus loin, son côté calculateur. L'actrice eut-elle emporté l'Oscar que je n'aurais pas crié au scandale. En personnages secondaires, on retrouvera avec plaisir un trio so British: Kenneth Branagh, Julia Ormond et Judi Dench. Permettez-moi d'insister sur ce point: l'académisme anglais a du bon.

My week with Marilyn
Film britannique de Simon Curtis (2011)
Le réalisateur compare son oeuvre à... Lost in translation. Effectivement, chez Sofia Coppola aussi, on parle d'un amour pudique et improbable, dans une vision toutefois modernisée. L'aspect vintage de ce nouveau film m'a également souvent rappelé le très beau long-métrage sur George VI, Le discours d'un roi. Référence plus éloignée pour un regard candide: Cinema Paradiso. Désormais, au-delà de ce cinéma récent, j'ai très envie de plonger dans l'histoire du septième art. Le prince et la danseuse vient ainsi d'entrer dans mes radars. J'espère bien un jour pouvoir en reparler...

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Et si vous voulez encore un autre regard...
Vous apprécierez la chronique nuancée de "Sur la route du cinéma".

lundi 9 juillet 2012

Leur envie de révolte

Une chronique de Martin

Il fallait le faire ! Oser ! Réunir Benoît Poelvoorde et Albert Dupontel à l'écran ressemblait fort à un pari audacieux. L'inséparable duo grolandais Gustave Kervern / Benoît Delépine l'a brillamment relevé dans Le grand soir. Les héros ? Deux frangins. L'un se fait appeler Not et se présente lui-même comme le dernier punk à chien d'Europe. L'autre, Jean-Pierre, s'efforce de vendre des matelas dans une zone commerciale sordide. Des produits aux normes conçus pour des gens aux normes dans un endroit aux normes: l'argument paraît faiblard...

Que se passe-t-il alors ? Jean-Pierre paye son inefficacité chronique par un licenciement, craque nerveusement et, sous l'influence bienveillante de Not, devient à son tour un (bien curieux) punk. Réellement très drôle, le film enchaîne avec brio les courtes scènes autour de cette idée simple. Le grand soir ne convainc pas seulement par son scénario. L'efficace ici, c'est d'abord le jeu débridé des deux comédiens principaux, chacun balançant vers l'oeil-caméra le meilleur de ce dont il est capable. En clair, Dupontel excelle évidemment en martyr de la grande cause capitalo-consumériste sentant monter en lui une envie de révolte, quand Poelvoorde parvient même à émouvoir à force de faire le con. Je l'ai dit: on rit beaucoup. Le long-métrage n'en génère pas moins des sentiments contrastés. Il n'est pas nostalgique, non, mais il dit aussi des choses justes et dures. Caricaturales, sans doute, mais pas uniquement.

L'un des grands talents de Gustave Kervern et Benoît Delépine, c'est donc d'offrir à leur(s) film(s) des distributions haut-de-gamme. Concrètement, ici, les "petits" rôles sont presque aussi marquants que ceux des têtes d'affiche. En fait, si j'attendais Le grand soir depuis déjà quelques mois, c'est parce que j'étais convaincu d'avance qu'on aurait droit à un grand numéro de Brigitte Fontaine en mère des deux loustics. Bingo ! Son style perché est parfaitement raccord ! Difficile également d'oublier - entre autres - la prestation mémorable d'une anonyme en mémé partie faire ses courses, ou bien encore celle de Bouli Lanners, vigile du genre stressé et à la patience relative. L'heure et demie de projection passe très vite. Effet cinéma peut-être, j'ai trouvé l'ensemble plus fin que le commun des sketchs de Groland. Entre deux sourires, j'ai aussi pensé à notre société engoncée dans la course à la consommation. Et, avec les musiques des Wampas en tête, je suis sorti le sourire aux lèvres, avec l'envie d'être moi aussi parfois un punk à chien, fut-ce à ma petite échelle. Indigné, peut-être pas, mais, comme Not, certainement pas résigné.

Le grand soir
Film français de Gustave Kervern et Benoît Delépine (2012)
Je n'ai vu qu'un seul des quatre autres films du duo grolandais. Mammuth m'avait fait belle impression, mais, s'il me fallait comparer l'un et l'autre, je dirais que le long-métrage d'aujourd'hui m'a paru plus convaincant, parce que plus tendre aussi, peut-être. J'attendrai donc d'avoir complété la série pour juger d'une évolution dans le discours des auteurs. J'aime toutefois déjà leur ton irrévérencieux et respectueux à la fois, leur façon de filmer la misère et d'en rire sans jamais vraiment se moquer. Si un message social doit en sortir, ce sera en douceur. Et après une tranche de rigolade...

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Pour tout vous dire...
Je ne suis pas le seul à avoir beaucoup aimé le film. Pascale en fait aussi une chronique positive sur son blog, "Sur la route du cinéma".