mardi 31 mai 2016

Le petit d'homme

Je n'avais pas coché Le livre de la jungle sur la liste de mes priorités cinéphiles, mais j'y suis allé pour accompagner un copain et j'ai pris du bon temps à retrouver cette histoire. J'avais sûrement vu le dessin animé quand j'étais enfant, mais le fait est que j'avais tout oublié. Enfin presque: je me souvenais du nom des personnages principaux...

Un petit mot sur l'intrigue pour les "oublieux": Mowgli est un garçon d'environ 8-10 ans, un "petit d'homme" selon l'expression consacrée. Orphelin, il a été recueilli par une panthère qui, jugeant nécessaire qu'il soit protégé par un groupe, l'a confié à une meute de loups vivant au coeur d'une jungle imaginaire. Seulement voilà: un tigre solitaire voit en l'enfant une menace et, de ce fait, le pourchasse impitoyablement. Bon... une précision: je n'ai pas (encore) lu le livre de Rudyard Kipling dont s'inspire ce long-métrage. Je crois préférable d'ailleurs de ne pas chercher à comparer: Disney mouline les choses selon ses propres méthodes et ce n'est pas forcément plus mal ainsi. Quoi qu'en dise Le livre de la jungle, il n'y a pas de loups, de tigres et de panthères réunis dans la nature, de toute façon. Je crois franchement que ce n'est pas du réalisme animalier qu'il faut chercher dans un tel long-métrage, mais plutôt du pur plaisir et de l'émotion...

Sur ces deux paramètres, Disney remplit assez bien son contrat. Évidemment, tout ce qui se passe est aisément prévisible, ce qui est somme tout normal pour un film visant le public familial au sens large. Sachant qu'il s'agit d'une oeuvre presque intégralement conçue en images de synthèse, je dirais que le rendu est plutôt bluffant ! Maintenant, vous le savez... au cinéma, j'aime aussi l'incarnation. Bonne surprise: de ce point de vue, Le livre de la jungle est réussi aussi. Son jeune et unique acteur - Neel Sethi - s'en tire plutôt bien pour un kid de son âge. Quelques images de ce tournage atypique circulent sur Internet, mais je ne sais pas si le gamin a pu travailler avec les vedettes du casting animal: Scarlett Johansson, Ben Kingsley ou Bill Murray, par exemple - je suppose que c'est bien le cas, en fait. Maintenant, pour tout vous dire, j'ai vu le film en version française. Cécile de France, Lambert Wilson et Eddy Mitchell, c'était bien aussi !

Le livre de la jungle
Film américain de Jon Favreau (2016)

Hé oui ! Le même réalisateur que pour #Chef ou deux Iron Man ! J'imagine et admets que ça suffira à ce que certains parmi vous détournent le regard. Note pour les autres: après Les 101 dalmatiens et Cendrillon (entre autres), Disney n'a pas fini de recycler ses chefs d'oeuvre animés en films "réels". À venir: un Dumbo par Tim Burton ! Je ne vous dis pas que j'irai les voir tous. Il ne faudrait pas abuser...

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C'est sans doute un film destiné aux plus jeunes...
Vous trouverez pourtant une autre chronique sur le blog de Pascale.

lundi 30 mai 2016

La panne des sens

Un matin où je devais rester à jeun, j'ai eu l'inspiration et l'envie soudaine d'une chronique gourmande. Faute d'être parvenu à trouver quelque chose de très complet à raconter, j'ai alors pensé aux sens. Vous le savez: le cinéma mobilise à la fois notre vue et notre ouïe. Nos autres facultés sont mises de côté. Faut-il le déplorer ? Pas sûr...

Cela dit, devant #Chef, l'autre jour, j'aurais bien testé la cuisine cubaine concoctée par Jon Favreau. Je suppose que ça arrivera devant d'autres films: quand la caméra prend un malin plaisir à titiller nos papilles, l'absence de goût est relativement frustrante au cinéma. Avant que vous vous vengiez sur le popcorn, je tiens à vous rappeler que le goût, c'est aussi le dégoût. Je n'ai pas spécialement envie d'entrer dans une salle pour manger quelque chose que je trouve dégueulasse. Je préfère conserver de l'appétit pour après la séance...

C'est un peu la même chose avec l'odorat: on peut sans doute rêver d'un film qui nous emmène au royaume des senteurs et fragrances subtiles, mais les odeurs de nos vies ne sont pas toujours agréables. Pourquoi s'imposer celles du pourrissement, par exemple ? Je trouve beaucoup plus stimulant que le cinéma fasse appel à notre mémoire olfactive - largement affective, d'après moi. Je constate au passage que Le parfum, adapté du roman de Patrick Süskind, envoûtait moins à l'écran qu'à l'écrit. Et que l'odeur des vieux livres reste inimitable...

Pouvoir toucher un film, serait-ce une source de bonnes sensations ? Là encore, je crois que tout dépend du contexte. Ce sens particulier fait aussi appel à notre intimité: toucher, soit, mais être touché ? N'est-il pas préférable que le cinéma garde une distance raisonnable avec notre épiderme ? La leçon de piano illustre bien cette différence entre le toucher voulu et le toucher subi. Les plaisirs qu'on y prend dépendent au fond de chacun de nous - ils ne peuvent se décréter. Personnellement, j'estime que chacun doit rester libre sur ce point...

Une grande question demeure ouverte: existe-t-il un Sixième sens auquel le cinéma serait capable de nous familiariser ? Je ne crois pas. Qu'attendre de lui qu'il ne procure pas déjà ? Je ne sais pas. J'imagine qu'un fantasme cinéphile pourrait consister à être encore plus plongé dans l'histoire qu'un film raconte, mais j'aime que les personnages restent des êtres de fiction, aussi crédibles - et aimables - soient-ils.

Nous maintenir en contact avec le temps, en revanche, pourrait être un concept intéressant, mais les films en temps réel, ça existe déjà. J'ignore si la 3D saura finalement s'imposer comme vrai standard créatif, si une innovation ultime viendra la supplanter, si les artistes et techniciens inventeront d'autres façons de rêver, les yeux ouverts. Le septième art me va tel qu'il est, en fait. Demain ? On verra bien...

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Et surtout, que personne n'hésite à me contredire !

C'est typiquement le genre de sujets dont je serais ravi de débattre.

dimanche 29 mai 2016

Amour et gaspacho

Parce que j'aime certains de ses films récents, je me dis qu'il serait intéressant de connaître les oeuvres des débuts de Pedro Almodovar. Sans remonter jusqu'aux origines (1974 !), j'ai vu récemment un film ancien au titre mémorable: Femmes au bord de la crise de nerfs. Sincèrement, avant de le regarder, je n'en savais rien - ou presque...

Je suis donc tombé (avec un relatif plaisir) sur un vaudeville. Plombé d'abord par la VF, j'ai finalement réussi  à me concentrer sur le récit. Son héroïne, Pepa, est doubleuse cinéma, amoureuse d'Ivan, doubleur lui aussi. Seulement voilà, quand il lui faut dire des mots d'amour absolu sur d'autres images que celles de sa vie, Pepa ne parvient plus à retenir ses larmes, puisqu'Ivan vient en réalité de la plaquer. Pourquoi ? Ou plutôt pour qui ? C'est ce que la jeune femme tient absolument à découvrir, la vengeance lui paraissant la meilleure façon d'effacer son désespoir. Reste que le titre du film n'est pas au pluriel pour rien: Femmes au bord de la crise de nerfs est un kaléidoscope féminin, où le destin des unes et des autres se croise pour le meilleur peut-être, mais surtout pour le rire. Almodovar a choisi de s'amuser !

Pour le coup, c'est plutôt réussi: notre bon ami Pedro a déjà compris qu'une bonne comédie repose d'abord sur le rythme et fait avancer son scénario sans réel temps mort. Les amateurs retrouveront ici quelques visages connus, dont Carmen Maura et Rossy de Palma parmi ces dames, mais aussi Antonio Banderas chez les garçons. Après, OK... vous dire que je me suis esclaffé, ce serait exagéré. L'objectivité m'amène à vous assurer que je ne me suis pas ennuyé. Femmes au bord de la crise de nerfs est un bon film, pas un chef d'oeuvre. Son côté irrévérencieux le rend sympathique, mais l'audace dont il témoigne était sans doute plus nette dans l'Espagne de 1988 qu'en France, 28 ans plus tard. Autre petit bémol: la mise en scène reste assez théâtrale. Bon... je n'ai pas envie de chipoter pour si peu.

Femmes au bord de la crise de nerfs
Film espagnol de Pedro Almodovar (1988)

Plusieurs fois récompensé aux Goya, le film jouit d'une réputation internationale très correcte: il fut nommé à l'Oscar et reçut un accueil bienveillant aux Festivals de Venise et Berlin. Dans ce que je connais de la filmo de son auteur, je préfère toutefois des oeuvres à suspense comme La piel que habito ou dramatiques (cf. Étreintes brisées). Maintenant, si les vaudevilles vous font rire, aucune raison d'hésiter !

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Théâtre, vous avez dit théâtre ?
Le film serait en fait l'adaptation libre d'une pièce, La voix humaine. Une histoire de rupture sortie, en 1930, de la plume de Jean Cocteau.

Si vous en voulez en savoir davantage...
Une autre chronique n'attend que vous du côté de "L'oeil sur l'écran".

vendredi 27 mai 2016

Un monde parfait ?

J'ai vérifié: il m'a fallu plus de deux mois pour aller voir Zootopie. Pourquoi avoir autant attendu ? Je l'ignore. Le tout dernier Disney m'avait pourtant titillé la rétine dès son premier teaser. Je dois dire aujourd'hui, bien des journées plus tard, que le film ne m'a pas déçu. Même s'il est quand même (et avant tout) calibré pour les marmots...

Dans le joli monde de Zootopie, les êtres humains n'existent pas. Figurez-vous que les animaux, qu'ils soient classés comme prédateurs ou comme proies, vivent en parfaite harmonie ! Quand quelque chose dérape, de toute façon, il y a la police et ses gros bras: buffles, ours, rhinocéros, loups, etc... et depuis peu, une toute jeune lapine sur-motivée et prête à en découdre avec les fauteurs de troubles sociaux de tous poils, écailles et plumes. Seulement voilà... jugée peu crédible par ses chefs, la gentille petite rongeuse se voit confier une mission banale: coller une amende aux conducteurs qui laissent passer l'heure de stationnement autorisé. Il faudra un coup de pouce du destin - et toute la ruse d'un renard un peu filou - pour faire mieux. L'association réussie des contraires est une recette connue...

J'ai l'air blasé, quand j'écris ça ? Je me dois donc d'insister: Zootopie est un très chouette film d'animation, drôle, vif, coloré et riche aussi de petits clins d'oeil à des univers que seuls les adultes connaissent. Le scénario est plein de bienveillance, bien sûr, mais il nous entraîne vite dans une enquête policière, avec de possibles gros méchants tapis dans le noir, prêt à semer la zizanie au coeur de l'harmonie. Sincèrement, c'est là-dessus que j'ai aimé le discours anti-préjugés développé par les personnages, généreux mais pas cul-cul la praline. Sur le plan technique, tout n'est pas absolument parfait, mais il y a quand même de grands moments d'admiration esthétique à vivre. J'assume: devant pareil spectacle, j'ai à nouveau l'âge des mômes présents dans la salle. Après quoi et sans honte... je réclame du rab !

Zootopie
Film américain de B. Howard, R. Moore et J. Bush (2016)

Byron, Rich et Jared (crédité à part): c'est du beau boulot, les gars ! Le plaisir prend le pas sur l'émotion, c'est vrai, et on reste à distance raisonnable d'un sommet comme Vice-versa, de mon point de vue. Pour autant, pas question de faire la fine bouche: c'est trop chouette. Disney paraît bel et bien revenu au meilleur depuis quelques années. Je note que les personnages féminins se multiplient... et ça me plait !

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Pour finir, une vraie surprise pour moi...

Parmi mes petits camarades, seuls Dasola et 2flics ont parlé du film.

jeudi 26 mai 2016

Coup de chaud

Les premiers films ont ceci d'intéressant qu'ils nous permettent d'entrer dans l'univers d'un créateur. C'est l'occasion de vérifier aussi si l'artiste en question avait d'emblée posé des bases, à retrouver ensuite dans d'autres de ses oeuvres. Les débutants, eux, ouvrent une porte sur un monde resté inexploré et potentiellement attirant...

Pour les fidèles suiveurs du cinéma contemporain, Joyce A. Nashawati n'est certes pas tout à fait une inconnue, puisque cette réalisatrice franco-grecque comptait déjà trois courts-métrages avant de tourner son premier long: Blind sun. Avec l'aide technique du directeur photo attitré de Theo Angelopolous, palmé d'or en 1998, la jeune femme s'intéresse ici au sort d'un dénommé Ashraf Idriss. Un couple français confie à cet homme visiblement nord-africain la mission de surveiller sa villa en son absence. Pour respecter les consignes, il lui faut donner au chat de l'eau en bouteille et vider la piscine de son contenu. Toute autre décision exposerait le gardien à de très sérieux ennuis...

Sous une chaleur accablante, Blind sun est dès le début un film incertain. Quand, avant même de prendre ses fonctions, Ashraf Idriss tombe sur un policier qui lui retire ses papiers, on ne comprend pas pourquoi. Petit à petit, la paranoïa monte: il arrive des choses inexplicables - ou, en tout cas, inexpliquées. Le dispositif narratif repose essentiellement sur ces questions laissées sans réponse. Atmosphère, atmosphère... on peut sans doute se sentir étouffé. J'imagine que la cinéaste a souhaité composer des images sensorielles et, si c'est bien sa volonté, c'est assez réussi: l'intérêt que l'on peut avoir pour ce qui se passe autour du personnage principal tient beaucoup à ce qu'on perçoit l'essentiel par ses yeux. Bilan: ça titille l'imagination, sans être toujours des plus captivants. L'expérience m'a parfois laissé sur le bord de la route, un peu frustré. Joyce A. Nashawati a des références... mais doit encore les "digérer".

Blind sun
Film franco-grec de Joyce A. Nashawati (2015)

Une précision peut-être intéressante: la réalisatrice est née au Liban et a vécu au Ghana, au Koweït, en Grèce, à Londres et à Paris. J'imagine que ce parcours peut avoir influencé les aspects composites de son scénario. Au petit jeu des comparaisons, on pourra prendre plaisir à voir ici la trace de Spielberg (Duel), Polanski (Le locataire) ou Kubrick (Shining). Ce qui incitera également à surveiller la suite...

lundi 23 mai 2016

Ken, roi de Cannes

De tous les films présentés à Cannes cette année, je n'ai encore vu que celui qui a ouvert le Festival: le Café Society de Woody Allen. Avant de me plonger plus avant dans les découvertes, il me faut livrer mes impressions sur le palmarès de cette édition 2016, dévoilé hier. J'espère évidemment plein de belles surprises par la suite, en salles...

En matière de surprise, je crois que la Palme d'or se pose là ! L'accueil critique réservé à Moi, Daniel Blake ne m'a pas paru très chaleureux. N'empêche: Ken Loach entre dans le cercle fermé des doubles lauréats cannois, dix ans après sa première consécration (Le vent se lève). Fidèle à lui-même, le vieux lion britannique a délaissé les paillettes pour évoquer les ravages du néo-libéralisme et ses vives inquiétudes face à la montée des droites extrêmes en Europe. "Un autre monde est possible... et nécessaire", a-t-il dit. Le discours d'un combattant qui fêtera ses 80 ans le mois prochain. Sauf erreur de ma part, le film n'a pas encore de date de sortie officielle. Je vais attendre un peu...

Sans délai, en revanche, je m'interroge sur le Grand Prix du jury. D'après les échos que j'en ai eus jusqu'alors, Juste la fin du monde serait selon Xavier Dolan le premier film de sa maturité artistique. Même s'il m'attire a priori moins que Mommy, célébré à Cannes il y a deux ans, je demeure tout de même assez curieux de le découvrir. L'émotion du cinéaste québécois était, hier soir, des plus touchantes. À 27 ans, il a eu le chic de citer Anatole France: "J'ai toujours préféré la folie des passions à la sagesse de l'indifférence". Je ne lui souhaite rien d'autre que de la conserver longtemps... et note qu'il est monté un cran plus haut dans la hiérarchie des trophées cannois. À suivre...

Cette année, le palmarès s'enrichit d'un Prix du jury, qui pourrait venir atténuer la réputation de machisme que trimbale le Festival. C'est en effet une femme qui s'en empare: l'Anglaise Andrea Arnold dansait sur scène au moment de l'obtenir... pour la troisième fois. Tout ça en trois participations à la compétition: joli carton plein ! Cette fois, c'est dans le Midwest américain que la réalisatrice a posé sa caméra, pour un road movie porté par ses jeunes interprètes. Après le beau Fish tank, les premiers retours ne sont pas très bons...

Je veux relever également, au passage, que le jury de George Miller s'est montré très oecuménique cette année, en décernant non pas un, mais deux Prix du la mise en scène. L'un est revenu au cinéaste roumain (et ex-palmé) Cristian Mungiu, pour son Baccalauréat. L'autre échoit à un réalisateur jusqu'alors toujours reparti de Cannes sans aucun trophée: le Français Olivier Assayas (Personal shopper).

C'est devenu assez rare pour être remarqué: cette année, les jurés ont attribué deux récompenses à un seul et même film. Le cinéaste iranien Asghar Farhadi a obtenu le Prix du scénario, pour Le client. Quelques minutes auparavant, son ami et acteur Shahab Hosseini l'avait précédé sur scène pour recevoir le Prix d'interprétation masculine. L'un après l'autre, les deux hommes ont évoqué leur pays. Vous souvenez-vous d'Une séparation, leur précédente collaboration ? Ce film important avait presque atteint le million d'entrées en France.

Une relative surprise pour le Prix d'interprétation féminine: il a été remis à une comédienne philippine, Jaclyn Jose, une grande célébrité dans son pays. Je n'ai encore rien vu de Brillante Mendoza, le cinéaste qui lui vaut aujourd'hui d'être consacrée pour son rôle dans Ma'Rosa. J'aime l'idée qu'il existe encore des artistes libres dans cet État menacé par la dictature... et j'espère pouvoir bientôt les connaître. Comme chaque année, Cannes ouvre une porte aux filmographies "exotiques". C'est ainsi, à mes yeux, que le Festival fait oeuvre utile.

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Un bien mauvais buzz...

Toujours féroce à Cannes, la presse n'a pas fait de cadeau au jury ! Bien des médias évoquent un palmarès timide, même s'il est le fruit d'une très longue délibération. George Miller et ses jurés ont été hués hier soir, à l'occasion de leur dernière rencontre avec les journalistes.

Que me reste-t-il à souligner ? Bien qu'elles ne soient pas décernées par le jury principal, je veux citer deux récompenses que je juge vraiment importantes: la Caméra d'or et la Palme du court-métrage. La première honore un premier film: cette année, elle est tombée dans l'escarcelle d'une cinéaste franco-marocaine, Houda Benyamina. Divines, son film, avait été retenu par la Quinzaine des réalisateurs. Côté courts-métrages, sur 5800 candidats (!), Cannes a choisi l'oeuvre d'un Espagnol, Juanjo Gimenez - Timecode. Un accessit distingue aussi La jeune fille qui dansait avec le diable, une oeuvre du Brésilien João Paulo Miranda Maria, citée pour "mention spéciale".

Last but not least, la Croisette a de nouveau sacrifié à la tradition récente de la Palme d'or d'honneur: ce trophée particulier récompense cette année Jean-Pierre Léaud, qui s'est amusé à citer Clint Eastwood et Woody Allen comme deux de ses illustres prédécesseurs. Longuement applaudi, le comédien a surtout donné une longue liste des grands réalisateurs pour lesquels il a joué, de François Truffaut bien sûr (Les 400 coups) à Aki Kaurismäki (Le Havre). On le verra bientôt dans un film du Catalan Albert Serra - La mort de Louis XIV.

Ai-je fini ? Non ! Comme Kristen Stewart l'a fait avant moi, je regarde désormais vers l'horizon et je surveille avec une certaine impatience certains des films non primés: ceux de Maren Ade, de Jim Jarmusch ou de Jeff Nichols, notamment. Et, des autres sélections, j'attends...

/ Après la tempête (Hirokazu Kore-eda)
Mon chouchou japonais était cette fois du côté d'Un certain regard. Son nouvel opus marque paraît-il une inflexion dans son travail. Cool !

/ Le cancre (Paul Vecchiali)
Programmé en Séance spéciale, ce nouveau film du cinéaste varois est un drame, qu'il joue avec Catherine Deneuve et Mathieu Amalric.

/ Captain Fantastic (Matt Ross)
Viggo Mortensen qui s'efforce d'élever seul six enfants au beau milieu de la nature... il n'y a pas qu'à moi que ça pourrait plaire, à mon avis.

/ L'effet aquatique (Sólveig Anspach)
On dit que les festivaliers ont pleuré devant cette oeuvre posthume de la cinéaste franco-islandaise. J'ai bien l'intention de lui être fidèle.

/ La tortue rouge (Michaël Dudok de Wit)
J'en ai rêvé, Ghibli l'a fait ! Le grand studio japonais d'animation promet un film entièrement muet, réalisé par un artiste néerlandais.  

/ Tour de France (Rachid Djaïdani)
On a retrouvé l'auteur de Rengaine à la Quinzaine des réalisateurs. Sur son porte-bagages, un drôle de monstre sacré: Gérard Depardieu !

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Cette fois, j'ai bel et bien terminé...
Grand cru ? Bon millésime ? Piquette ? Chacun est désormais à juger de ce 69ème Festival de Cannes selon ses propres critères, à l'aune d'attentes inévitablement (et heureusement) tout à fait subjectives. L'idée d'échanger avec vous me réjouit: j'espère vos commentaires... 

dimanche 22 mai 2016

Un peu de compassion

J'avais plusieurs fois entendu parler de Hal Ashby, mais ses films m'étaient toujours étrangers: Jack Nicholson m'a incité à réparer cette lacune avec La dernière corvée, oeuvre pour laquelle il a reçu d'ailleurs le Prix d'interprétation masculine du Festival de Cannes. Mais il n'est pas le seul attrait de ce long-métrage je crois méconnu...

Dans l'Amérique des années 70, un jeune type engagé dans l'armée est pris la main dans le sac, en train de voler... quarante dollars. Problème: l'argent est le fruit d'une collecte caritative, organisée précédemment par l'épouse d'un officier. Notre pauvre ami bidasse écope donc de huit années d'emprisonnement ferme ! Deux soldats d'un rang supérieur sont chargés de le conduire jusqu'au pénitencier militaire. La dernière corvée offre l'occasion de faire quelques écarts sur une route tracée: les convoyeurs s'attachent tant à leur convoyé qu'ils décident de lui offrir du bon temps avant qu'il soit enfermé durablement. Le gamin suit le mouvement, touchant de naïveté. Comique d'abord, le scénario se fait alors plus profond. Les sourires qu'offrent les premières scènes s'effacent tout doucement, à mesure que le trio se rapproche de sa destination. La tendresse de ce regard sur un jeune homme ordinaire en fait un très joli moment de cinéma.

Dans le rôle du p'tit gars en train de découvrir la vie, Randy Quaid s'avère très convaincant, lui aussi. En troisième larron, Otis Young m'est apparu un peu en retrait, mais le film n'en pâtit pas. Je crois qu'il est assez significatif qu'il y ait un Noir, dans cette histoire. Finalement, chacun porte en lui un peu de marginalité - on le sent d'autant plus qu'en arrière-plan, on imagine vite la guerre du Vietnam et le destin inéluctablement tragique de toute cette génération. J'ajoute que La dernière corvée n'est pas ce que j'appellerais un film contestataire. En fait, il se montre d'une belle efficacité en suggérant beaucoup, sans jamais asséner. Il a également ce côté "cinéma brut" que j'aime bien dans certaines productions américaines de l'époque. C'est plutôt surprenant à (re)voir, plus de quarante ans plus tard. Quand certaines des grosses machineries hollywoodiennes actuelles jouent tout sur le patriotisme, ce type de récit fait vraiment du bien !

La dernière corvée
Film américain de Hal Ashby (1973)

Qu'ajouter à cela ? Je ne sais pas trop. J'ai vu un beau film, donc. D'après moi, il s'insère bien dans son époque, au côté des classiques scorsesiens, coppolesques ou ciminiens (cf. l'index des réalisateurs). Autre piste: La blessure. Road-movie oblige, je crois qu'on peut aussi le rattacher au Sugarland express de Spielberg, célébré à Cannes l'année suivante. Du cinéma populaire... dans sa meilleure acception.

vendredi 20 mai 2016

Traqués

J'ai déjà eu plusieurs fois l'occasion de souligner combien les déserts sont des lieux très "cinégéniques". Dans celui où je vous accompagne aujourd'hui, une quinzaine de Mexicains tente de passer la frontière vers les États-Unis. Problème: la relative désinvolture de la police n'empêche pas l'action d'un homme seul, avec son chien et son fusil...

Le bien nommé Desierto commence avec un véritable massacre. Tombés en panne au milieu de nulle part, les migrants déjà évoqués doivent poursuivre leur route à pied et, un par an, ils sont descendus par le redneck de service. Seuls un petit groupe de cinq retardataires échappe à la boucherie et devient dès lors la proie du chasseur fou ! Inutile d'aller chercher de la subtilité là où il n'y en a pas: le film déroule son scénario sur ce seul thème - c'est sa force et sa limite. Les uns y verront une oeuvre efficace parce qu'aride, à l'image finalement du décor dans lequel elle s'inscrit. Les autres regretteront probablement qu'elle n'exploite pas son arrière-plan politique évident.

Moi, je suis resté un peu entre les deux. J'étais parti pour découvrir un survival et, en ce sens, bon... je ne suis pas véritablement déçu. Maintenant, est-ce que je vous recommanderais Desierto ? Pas sûr. L'essentiel de l'action repose sur des acteurs inconnus, dont les têtes d'affiche - Gael Garcia Bernal et Jeffrey Dean Morgan - demeurent loin de l'image que l'on peut se faire d'une star. Attention: je ne dis pas qu'ils jouent mal - c'est surtout qu'ils n'ont en réalité pas grand-chose à interpréter. La caméra s'intéresse aux fuyards, puis se tourne quelques instants vers leur poursuivant, avant de revenir aux fuyards pour la scène suivante, etc... ça manque quand même de tension. Assez bien filmé, le long-métrage assure (et assume) le minimum scénaristique. Reste donc l'opportunité de se régaler avec les images.

Desierto
Film mexicain de Jonas Cuaron (2016)

Sans vergogne, l'une des affiches du film rappelle que Jonas Cuaron est aussi le scénariste de Gravity, réalisé par... Alfonso, son père. Cela étant noté, le constat s'impose: le fils n'a pas encore la maîtrise formelle de son aîné. Son film ne vaut pas Duel, auquel il m'a fait songer, parfois. En le voyant, j'ai aussi pensé à Rubber ! Le bilan s'avère mitigé, mais le Mexique peut rejoindre mes pays de cinéma...

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Et qu'en pensent mes petits camarades ?

J'ai longtemps pu croire que Pascale serait la seule à évoquer le film. Mais non... Dasola a fini par en parler aussi, sur un ton assez positif.

mercredi 18 mai 2016

Vertige de l'amour

Ce n'était pas prévu, mais j'ai regardé Sueurs froides, l'autre soir. L'excellente réputation de ce Hitchcock classique parmi les classiques m'a convaincu de profiter de son passage sur Arte pour le découvrir enfin. Conclusion: si les oeuvres du maître du suspense me laissent parfois de marbre, cet opus me paraît à classer parmi ses réussites...

Installé aux States depuis une vingtaine d'années, Hitch nous invite cette fois du côté de San Francisco. La cinéphilie de la métropole californienne sublime une histoire assez étonnante, où James Stewart incarne un flic à la retraite, auquel un ami confie la mission délicate d'espionner sa femme. La belle, jouée par Kim Novak, mène une vie qui échappe très largement à son mari, comme si elle était possédée par l'âme d'une autre. Or, un beau jour, et alors qu'il mène habilement son insolite filature, Scottie sauve sa proie de la noyade ! L'épouse volage serait-elle suicidaire ? Et si c'est le cas, pourquoi ? Sueurs froides répond à cette question mieux que je ne pourrais le faire. Distillant ses effets aux compte-gouttes, le long-métrage impose aisément son ambiance incertaine: il faudra attendre un bon moment avant d'en savoir plus long que le personnage principal, vite tombé amoureux de l'étrange et fragile créature qu'il était censé surveiller. Je dois dire que j'ai été quelque peu déçu quand le voile des illusions a été levé. Reste que cette résolution pourrait aussi vous étonner...

C'est un fait: en matière de surprise, l'ami Alfred est vraiment doué. Quand vous pensez avoir tout compris, son film devient autre chose qu'un thriller ordinaire: c'est ainsi que les sentiments entrent en jeu. Les amateurs de polars littéraires noteront que le scénario de Sueurs froides est l'adaptation - libre - d'un roman de Boileau-Narcejac, sorti en 1954. Du côté de l'interprétation des acteurs, c'est du tout bon. Quelques personnages secondaires étoffent encore une intrigue riche en faux semblants: j'ai aimé m'y perdre avec eux, sans jamais voir venir ce qui allait suivre. Sur la forme stricto sensu, l'un des aspects les plus réussis de ce long-métrage vénéneux demeure... sa musique. Complice régulier de Hitchcock jusqu'en 1966, le grand compositeur américain Bernard Herrmann a signé ici une remarquable partition. Dès le générique de début, imaginé par Saul Bass, génial graphiste des années 50-60-70-80-90, je me suis senti happé, tout entier ! J'hésite toujours avant de parler de génie, mais j'admets que ce film n'est pas indigne du culte que nombre de cinéphiles lui vouent encore.

Sueurs froides
Film américain d'Alfred Hitchcock (1958)

Une petite précision: le film semble désormais circuler sous son titre original (Vertigo). Je pense pouvoir le classer parmi mes Hitchcock préférés, avec L'ombre d'un doute et Psychose, mais il m'en reste beaucoup d'autres à découvrir. D'aucuns voient dans Le narcisse noir un film comparable - je vous laisse découvrir leurs points communs. Une bonne occasion, soyez-en sûrs, pour prendre un peu de hauteur...

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Pour laisser planer le mystère...

J'ai volontairement choisi des images assez peu révélatrices du film. J'ajoute qu'il occupe depuis 2012 la première place des meilleurs films de tous les temps, selon un classement établi par plusieurs centaines de critiques réunis par la revue cinéma britannique Sight & Sound. Cité dans le top ten depuis 1982, il a fini par détrôner Citizen Kane !

D'autres avis vous aideront à vous faire une idée...
Ils sont ma foi assez variables chez Chonchon, Princécranoir et Lui. Comme à l'accoutumée, c'est en images qu'Ideyvonne s'est exprimée. 

mardi 17 mai 2016

La bonne recette ?

Les amateurs connaissent ses histoires de super-héros: Jon Favreau n'entre pas seulement dans cette petite case du cinéma américain ordinaire. Son film #Chef m'a davantage séduit qu'aucune production Marvel ou DC Comics ne l'a fait jusqu'à présent. Je pense l'oublier rapidement, mais c'est un feel-good movie qu'il me fallait ce soir-là...

Carl Casper est la toque d'un grand restaurant français à Los Angeles. Sa cuisine est divine, mais sa carte n'a plus changé depuis longtemps. Un jour ordinaire, un critique un peu salaud exécute Carl sur Internet. De derrière ses fourneaux, notre bon cuistot n'a pas su anticiper l'extrême violence du tsunami médiatico-numérique qui va s'abattre sur sa brigade. Autre gros problème: son patron refuse de lui accorder une seconde chance en le laissant cuisiner des plats inédits. Qu'arrive-t-il alors, à votre avis ? Après une bonne grosse colère absolument pas virtuelle, Carl claque la porte et tente de voler enfin de ses propres ailes, comme ses véritables amis le lui conseillaient. Évidemment, ça ne se fera pas sans heurt, mais bon... ça marchera. Trop beau pour être vrai ? En effet. N'oubliez pas: c'est du ci-né-ma !

Dans tout ça, Jon Favreau s'est donné le rôle-titre, en ouvrant aussi son carnet d'adresses pour y piocher quelques stars amies: on verra donc Scarlett Johansson et Robert Downey Jr. dans de petits rôles. Surprise (du chef): il y a même Dustin Hoffman, figurez-vous ! Objectivement moins relevé que la cuisine cubaine dont il dresse l'éloge, le scénario se montre éminemment prévisible. Je vais insister toutefois pour vous dire que #Chef a respecté les modestes attentes que j'avais à son égard. Les plus geeks d'entre vous auront remarqué le hashtag du titre (français): Twitter est bien l'autre personnage important du film, qui offre une pub XXL au réseau social à l'oiseau bleu. Miracle de la fiction: le Web se laisse dompter assez facilement et mieux, il renoue du coup les liens familiaux. Feel-good network...

#Chef
Film américain de Jon Favreau (2014)

En promo, le cinéaste a expliqué qu'il avait reçu la caution technique de différents chefs cuisiniers: le film serait donc une représentation fidèle de ce que peut être la vie d'un restaurant. Mais pas seulement ! On entend dire aussi qu'un rapprochement est possible avec le monde du cinéma. Moi qui suis resté au premier degré, j'ai pris un plaisir comparable à celui procuré par Sideways. Je n'attendais rien d'autre.

lundi 16 mai 2016

Le rescapé

Ami(e)s cinéphiles, vous le savez déjà: la reconstitution du naufrage d'un bateau peut suffire à attirer un nombre incroyable de spectateurs dans les salles obscures. Aujourd'hui, je ne vous parlerai pas du film que vous imaginez, mais de Survivre, passé je crois assez inaperçu. Une occasion de naviguer vers un nouvel horizon de cinéma: l'Islande !

Non contente de m'attirer beaucoup, l'île volcanique de l'Atlantique nord me semblait un territoire propice à de belles images. Sa nature sauvage est l'un des personnages de Survivre, mais c'est de l'océan que le film tire l'essentiel de sa puissance. Sur la base d'une histoire vraie, le long-métrage nous embarque à la suite de marins, à la veille d'un départ pour la pêche et alors qu'une tempête paraît inéluctable. Sans s'attarder, mais intelligemment, le récit donne une personnalité à chacun des protagonistes, même si ça n'est parfois qu'une ébauche. Le fait est que c'est suffisant pour nous aider à ressentir la tragédie qui se noue quand, de tous ces hommes, il n'en reste plus qu'un seul au milieu des flots déchaînés, après qu'une grosse vague a fait chavirer le navire et envoyé son équipage complet par-dessus bord. Question: comment peut-on rester en vie dans de telles conditions ? Une partie de la réponse sous-tend le film. Oui, une partie seulement.

Les plus impatients d'entre vous trouveront facilement sur Internet tous les renseignements qu'ils voudront sur l'incroyable expérience vécue par Guolaugur Frioporsson. J'indique aux autres que le film mérite toute leur attention: la grande sobriété de son traitement impose rapidement le respect et ramène alors le récit à sa dimension la plus humaine - ou la plus banale, pourrait-on dire. Ce qui est arrivé dans la réalité n'est certainement pas l'aventure d'un héros méconnu. C'est plutôt, à mon sens, une étonnante leçon de courage... ordinaire. Survivre a le grand mérite d'amener un peu de lumière sur des êtres habituellement négligés par le cinéma à grand spectacle. Qu'il ait su éviter les pièges de la grandiloquence formelle est un vrai atout. J'imagine qu'en d'autres mains, la production se serait vite égarée pour n'accoucher que d'un blockbuster lambda. J'ai aimé me laisser surprendre par l'empathie qu'elle dégage vis-à-vis de son personnage.

Survivre
Film islandais de Baltasar Kormàkur (2012)

Le scénario pose aussi - et joliment - la question de l'après-deuil. Belle idée: ce qui raccroche le naufragé à la vie ne se matérialise pas nécessairement ensuite comme une nouvelle ligne de conduite personnelle. Bref... tout ça est plus subtil qu'il peut y paraître d'abord. Ç’aura donc été la deuxième fois cette année que je vois un beau film sur l'univers des pêcheurs, après Angèle et Tony. Pas de mal de mer !

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Un autre regard, c'est possible ?

Bien entendu, les amis ! Vous pouvez compter sur Pascale et Dasola.

dimanche 15 mai 2016

Une virée viticole

J'étais resté sur ma soif avec le dernier film du duo Delépine-Kerven. J'ai donc ouvert d'autres bouteilles avant d'aller goûter la cuvée 2016. Conclusion: sans se hisser à la hauteur des grands crus, Saint Amour paraît moins bouchonné que son prédécesseur. Ce millésime manque juste de longueur en bouche, même s'il se montre parfois gouleyant...

Avec son ami Thierry, Bruno fait chaque année la Route des vins. Seulement, quand d'autres visitent les domaines, ce brave paysan doit, lui, se contenter d'écumer les stands du Salon de l'agriculture. Pendant qu'il picole, son père, de son côté, s'efforce de faire connaître son exploitation - un élevage de bovins. Inquiet de l'avenir prédéterminé d'un héritier de la terre, Bruno a le fantasme d'un destin différent, où il pourrait agir selon ses seules envies. Et Saint Amour d'évoquer, avec d'ailleurs une certaine délicatesse, la précarité sociale de ceux qui vivent et travaillent dans nos campagnes. Le cinéma français ne s'y intéresse guère, ce qui rend la démarche intéressante.

Sans ironie ou condescendance, Saint Amour est un film à hauteur d'homme, drôle parfois, mais pas seulement. C'est également un film en mouvement, puisque, bientôt, le père décide d'embarquer le fils dans un road trip improvisé et possiblement salutaire. Il importe peu alors que, dans la vraie vie, Gérard Depardieu et Benoît Poelvoorde aient seize ans d'écart: on y croit et, en fait, c'est tout ce qui compte. Je suis moins convaincu en revanche par les différentes péripéties que le scénario leur fait traverser. Chemin faisant, leurs rencontres successives les rapprochent toujours de femmes, assez différentes les unes des autres, mais finalement complémentaires. Les hommes placés au regard de l'éternel féminin: c'est bien souvent pathétique. Heureusement, quelques scènes dévoilent une inspiration poétique insoupçonnée chez les anciens trublions du Groland, ce qui tire alors l'ensemble vers le haut. L'avenir partagé pourrait s'avérer souriant...

Saint Amour
Film français de Benoît Delépine et Gustave Kervern (2016)

Les étapes du voyage de Bruno et son père forment autant d'étapes sur un improbable parcours initiatique. C'est je crois cette structure de film à sketchs qui m'a empêché d'entrer à 100% dans leur histoire. J'ai préféré La vache ou d'autres des opus des deux réalisateurs comme Louise-Michel et Le grand soir. Et j'aime encore davantage la singularité - et la profonde humanité - de leur ami Bouli Lanners...

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Une précision sur ces dames...
Le casting féminin a moins de visibilité, mais il a fort belle allure. Exemple: Solène Rigot, Izïa Higelin, Ana Girardot et Andréa Ferréol. Céline Salette décroche le rôle le plus important et Chiara Mastroianni passe en coup de vent. Saint Amour n'est en rien un "film féminin"...

Envie d'un autre verre ?
Vous pouvez aussi aller trinquer chez Pascale et Dasola. À vot' santé !

samedi 14 mai 2016

La princesse volée

Le public d'aujourd'hui préfère peut-être les super-héros aux héros "tout courts". Mon hypothèse reste certes à vérifier, mais il y a peu désormais de productions comme Les Vikings. Cet archétype de film d'aventures en Technicolor m'a attiré grâce au grand Kirk Douglas. J'ignorais encore que j'y verrai aussi Ernest Borgnine et Tony Curtis...

Une année lointaine d'un moyen-âge oublié, les troupes normandes dévastent l'Angleterre (ou ce qui s'appelle encore la Northumbrie). Féroces, les guerriers laissent derrière eux des envies de vengeance. Inutile d'entrer dans les détails, je crois: la paix ne résiste jamais longtemps aux appétits guerriers des hommes... et encore moins quand une princesse galloise promise au roi d'Angleterre est faite prisonnière par le fils du leader du camp adverse. On oubliera l'anachronisme qui fait démarrer Les Vikings avec un générique inspiré de la tapisserie de Bayeux et on entrera directement (ou pas) dans ce récit de capes et d'épées, cuisiné à la sauce hollywoodienne...

Ce qui est intéressant, dans cet opus, c'est qu'il n'oppose pas réellement le bon monarque au méchant pirate (ou inversement). Entre la couronne dite légitime et le rebelle charismatique, il laisse quelque place à un troisième larron, né esclave et voué à un destin incroyable. Les Vikings reste tourné vers le camp des envahisseurs venus du Nord, mais le héros n'est pas celui que je croyais d'abord. Kirk Douglas, pourtant, fait le job, et compose un prince nordique insaisissable, tout à la fois aventurier au grand coeur et... crapule. Ernest Borgnine, qui joue son père, s'amuse visiblement beaucoup comme chef de guerre, mais aussi et surtout en meneur de banquet ! La flamboyance des décors et costumes m'ont fait apprécier aussitôt le récit épique ici proposé. Seule déception et surprise: Tony Curtis semble un ton en-dessous de ses partenaires de jeu. Et il faut dire aussi que les rôles féminins sont réduits aux utilités. C'est l'époque...

Les Vikings
Film américain de Richard Fleischer (1958)

Démodé ou pas, j'aime toujours regarder un long-métrage de ce genre quand l'occasion se présente. C'est le genre de plaisir que je prise particulièrement à l'occasion des fêtes de fin d'année, par exemple. En parler au printemps m'amène à souligner aussi que le film du jour souffre parfois d'être un peu trop sérieux. Pour le fun, je conseillerais plutôt Le corsaire rouge et les cabrioles d'un expert: Burt Lancaster !

mercredi 11 mai 2016

En attendant la Palme...

L'heure est venue de nous embarquer à destination de la Croisette ! C'est en effet aujourd'hui que démarre la 69ème édition du Festival de Cannes. Cette année, je n'aurai pas vraiment le temps d'en rendre compte de manière détaillée, mais je m'y intéresserai quand même. Pour démarrer, un mot sur TOUS les films candidats à la Palme d'or...

Et d'abord, un rappel: le jury a pour président George Miller. Le papa de Mad Max, Babe et Happy feet est le tout premier Australien retenu pour assumer cette mission de prestige. Je trouve ce choix plutôt audacieux. D'où cette question: le palmarès le sera-t-il aussi ?

En compétition, il y a plusieurs réalisateurs déjà "palmés"...

Les candidats à une nouvelle consécration sont trois... non, quatre ! Les plus chanceux sont les frères Dardenne, qui brigueront ensemble leur troisième Palme, après leurs succès de 1999 et 2005. La fille inconnue tourne autour d'un médecin interprété par Adèle Haenel. Autre roi déjà couronné, Ken Loach revient pour une énième tournée d'adieux. Sorti de sa retraite, il promeut Moi, Daniel Blake, un film qui met en scène Dave Johns, vraie star du stand-up, en menuisier affecté par des soucis cardiaques. Enfin, la Croisette déroule un tapis rouge de plus pour son préféré de 2007, le Roumain Cristian Mungiu. D'après mes informations, Baccalauréat, son film, a pour personnage un père qui espère voir sa fille étudier dans une université anglaise...

Pour succéder à Jacques Audiard, il y a également des Français...
Et même une Française: Nicole Garcia, qui présente Mal de pierres. Cette adaptation d'un roman de l'Italienne Milena Agus, tournée autour d'Aix-les-Bains, a pour héroïne une femme en quête d'amour absolu. Parmi les acteurs-phares: Marion Cotillard et Louis Garrel. Bruno Dumont, lui, vient montrer Ma Loute, une comédie policière dans des costumes 1910, avec Juliette Binoche et Fabrice Luchini. Olivier Assayas, pour sa part, a offert un autre rôle à Kristen Stewart. Dans Personal shopper, l'Américaine sera l'assistante d'une célébrité et dotée de pouvoirs de médium. Enfin, Alain Guiraudie est invité pour la première fois en compétition: Rester vertical suit un cinéaste en mal de paternité, en Lozère, dans le Marais poitevin et à Brest...

Cette fois, il y a aussi (un peu) plus de femmes que d'habitude...
Outre Nicole Garcia déjà citée, on compte en effet deux réalisatrices retenues pour prendre part à la course finale: l'Allemande Maren Ade et la Britannique Andrea Arnold. Maren Ade va ainsi briguer la Palme pour la toute première fois, après avoir été récompensée à Sundance et Berlin. Andrea Arnold, elle, est déjà venue plusieurs fois à Cannes comme compétitrice, mais aussi comme membre du jury (en 2012). Et côté films ? D'un côté, on verra Toni Erdmann, où un vieux père rend visite à sa fille et s'efforce de réveiller son sens de l'humour oublié. De l'autre, on surveillera American honey, où Shia LaBeouf intègre une équipe commerciale et s'invente une vie d'une moralité douteuse. Je dois bien reconnaître que je n'en sais pas davantage...

Bon, évidemment, Cannes, c'est aussi un grand rendez-vous glamour. Mais n'oublions pas les autres cinéastes - et films - en compétition...

/ Pedro Almodovar (Julieta)
L'Espagnol s'est trouvé empêtré dans le scandale des Panama Papers. Pour évoquer son nouvel opus, il parle d'un drame "sombre et intime".

/ Xavier Dolan (Juste la fin du monde)
Cotillard, Ulliel, Baye, Cassel, Seydoux... le petit génie québécois adapte une pièce de théâtre sur le Sida avec un casting très français.

/ Jim Jarmusch (Paterson)
Adam Driver, un acteur qui monte à Hollywood, incarne un chauffeur de bus, poète à ses heures. Avec lui, l'Iranienne Golshifteh Farahani.

/ Kleber Mendonça Filho (Aquarius)
Ce film brésilien aurait pour héroïne une ex-critique musicale désormais retraitée, capable de voyager dans le temps ! Intriguant...

/ Brillante Mendoza (Ma'Rosa)
Le réalisateur philippin a choisi les bidonvilles de Manille pour servir de décor à un drame familial autour d'un trafic de méthamphétamine.

/ Jeff Nichols (Loving)
Je vous avais bien dit qu'on reparlerait vite de ce cinéaste ! Son film raconte le long combat d'un couple mixte, dans la Virginie des fifties.

/ Park Chan-wook (Mademoiselle)
Une femme riche, un escroc et une pickpocket. La Corée et le Japon. Les années 30. Malgré le titre original (Agassi), on oubliera le tennis.

/ Sean Penn (The last face)
Charlize Theron s'éprend de Javier Bardem lors d'une mission humanitaire. Avec deux Frenchies: Adèle Exarchopoulos et Jean Reno.

/ Cristi Puiu (Sieranevada)
Une première précision: ce film se passe essentiellement à Bucarest. L'auteur parle d'un "requiem" sur les passions et rancoeurs familiales.

/ Paul Verhoeven (Elle)
Une femme vacille après avoir agressée chez elle par un inconnu. Isabelle Huppert en tête d'affiche + Virginie Efira et Laurent Lafitte ! 

/ Nicolas Winding Refn (The neon demon)
"Un film d'horreur cannibale chez les top models": la présentation vient de Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes...
 
/ Asghar Farhadi (Le client)
Le cinéaste iranien est de retour avec une nouvelle histoire de couple en train de se disloquer - et le tout dernier film annoncé en sélection.

Bien... je crois que je vous ai (à peu près) tout dit pour aujourd'hui. Rendez-vous le 23 avec le nom des lauréats et mes commentaires...

Pour conclure, un petit mot sur l'affiche, conçue à partir d'une image du grand film de Jean-Luc Godard: Le mépris, sorti toute fin 1963. Honnêtement, je ne suis pas fou de ce jaune: il m'a heurté si fort que, dans un premier temps, je n'ai pas vu la montée des marches ! Maintenant, ce n'est pas très important: seuls les films comptent. J'ignore si, comme moi, vous êtes impatients de mieux les connaître. Certains vont très vite sortir en salles, d'autres se feront attendre. C'est ça aussi, Cannes: l'obligation de rester patient avant d'étancher notre soif de cinéma. Pour ma part, j'anticipe déjà de bons moments. Et toi, alors, qui as lu ce long laïus... comment envisages-tu la suite ?

lundi 9 mai 2016

Beautés chinoises

La réussite d'un film ne saurait évidemment se réduire à sa beauté. Pourtant, quand le cinéma nous invite à la contemplation, il permet parfois de vivre des moments de pur émerveillement. Prix de la mise en scène lors du dernier Festival de Cannes, The assassin contient ainsi quelques-unes des plus belles images que j'ai vues récemment...

Chine, 9ème siècle de l'ère chrétienne. Le gouverneur d'une province manifeste quelques velléités d'indépendance à l'égard du pouvoir central. Disciple d'une nonne combattante et de ce fait même formée au maniement de l'épée, la belle Yinniang est alors chargée d'éliminer le félon. L'ennui, c'est que ledit renégat est son cousin et ex-promis. Sur cette trame, l'histoire qui nous est ici racontée s'avère complexe. Ceux d'entre vous qui, comme moi, ne sont guère familiers des noms et visages chinois risquent - malheureusement - d'être vite "largués" devant The assassin. Évidemment, quand on a l'habitude des sentiers scénaristiques balisés, on peut dès lors se sentir un tantinet frustré...

Face à ce sentiment désagréable, je me suis plongé dans les images. Même si une part de l'intrigue m'a échappé, j'ai pris un plaisir fou devant certains plans. En noir et blanc, les toutes premières scènes m'ont surpris (et même dérouté, pour tout dire). Mais dès la couleur arrivée, c'est bien simple: j'en ai vraiment pris plein les mirettes ! Présenté comme un wu xia pian, c'est-à-dire un film de sabre chinois traditionnel, The assassin dépasse les codes de ce genre particulier. Pour preuve, les séquences de combat sont rares et très courtes. L'ensemble du métrage dresse plutôt un étonnant portrait de femme. Pour son premier film après huit ans sans en tourner un, le réalisateur a dit qu'il avait cherché à représenter fidèlement la Chine ancienne. Sur ce point, aucun doute: le travail accompli est une grande réussite.

The assassin
Film chinois de Hou Hsiao-hsien (2015)

Le cinéma chinois n'est pas très présent sur ces pages: une lacune ! Pour reparler de ce que je connais, le long-métrage d'aujourd'hui m'est apparu moins poétique que Tigre et dragon et moins "agité" que Le secret des Poignards volants. Je dois souligner également que je préfère son esthétique à celle de Detective Dee. Ma collection compte encore quelques pistes inexplorées. J'y reviendrai sûrement...

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D'ici là, un petit mot du cinéaste...
À Cannes, Hou Hsiao-hsien s'est dit "toujours du côté des femmes". Ses explications sont plutôt savoureuses: "Leur monde et leur psyché me paraissent nettement plus intéressants que ceux des hommes. Elles ont des sentiments sophistiqués et très excitants. Les hommes ont des idées raisonnables plutôt ennuyeuses". Vous aviez remarqué ?

Et d'autres chroniques pour forger votre opinion...
Il y en a: chez Pascale, Dasola, Princécranoir et Strum, par exemple.