mercredi 4 avril 2012

Les enfants perdus

Une chronique de Martin

Grâce notamment à sa brillante école du dessin animé, le Japon s'impose désormais comme le quatrième pays de cinéma de ce blog derrière les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne. J'ai saisi l’autre jour une occasion de mieux le percevoir, en regardant Nobody knows, diffusé sur Arte. Je connaissais déjà le cinéaste, Hirokazu Kore-eda, et j'ai apprécié la pudeur avec laquelle il a ici abordé un thème difficile: la vie - ou survie - de quatre enfants livrés à eux-mêmes, abandonnés par leur mère dans un immeuble de Tokyo.

Histoire improbable, dites-vous ? Elle est pourtant tirée d'un fait divers réel que le réalisateur a jugé bon de vider de quelques aspects parmi les plus sordides. Reste de quoi prendre une claque et revenir de ses illusions quant à la bonté de la nature humaine. Le film débute quand Keiko, quadragénaire sans compagnon, s'installe avec son fils de 12 ans dans un appartement. Quand le duo défait les valises amenées avec lui, on découvre leur contenu: deux enfants supplémentaires, Shigeru et Yuki, le frère et la sœur de l'aîné, Akira. Kyoko, la plus âgée, arrive plus tard. Le soir venu, tous sont réunis autour de la table familiale. La consigne est claire: les mômes doivent passer inaperçus, ne faire aucun bruit et rester enfermés, sans jamais se montrer à l'extérieur, pas même sur le balcon. Quelques jours passent ainsi. Un matin, la mère s'en va et disparaît pour plusieurs semaines. La vie de la maisonnée s'organise sans elle. Provisoirement d'abord, définitivement par la suite. Nobody knows se poursuit sans véritable personnage adulte. Ni femme, ni homme.

Plutôt qu'entretenir un faux suspense sur la manière dont les gosses parviennent à se débrouiller, Hirokazu Kore-eda adopte le parti pris inverse: ne rien dissimuler de leur existence sans maman. Japonais ou non, son style épuré fait merveille. Nobody knows est un film très peu bavard, à l'image finalement de ses petits héros. Il suffit souvent de quelques mots pour que le pathétisme de la situation s'impose comme une évidence. Ce qui est montré dépasse largement en termes d'importance ce qui est exprimé: le long-métrage fourmille de petits détails significatifs qui suffisent à faire passer le message. Le cinéaste expliquait en interview qu'il n'avait pas souhaité porter de jugement sur la mère. Son propos est de fait bien plus subtil. Sombre, son oeuvre tient aussi du récit initiatique, autour de gosses sommés de passer à l'âge adulte sans avoir eu le temps de profiter de leurs jeunes années. Il y a là un thème de portée universelle. L’interprétation des jeunes comédiens, elle, a fini de m'émouvoir. Comme s'ils avaient été les vrais enfants de cette triste histoire.

Nobody knows
Film japonais de Hirokazu Kore-eda (2004)
Ce que ce long-métrage a de beau, c'est aussi qu'il donne un rôle fort à chacun de ses quatre jeunes acteurs. Je me demande d'ailleurs comment ils le percevront une fois qu'ils seront tous devenus adultes. Yûya Yagira - alias Akira dans le film - devrait s'en souvenir longtemps: à 14 ans, son jeu lui a permis d'obtenir le Prix d'interprétation au Festival de Cannes ! Si vous voulez appréhender une autre oeuvre du même réalisateur, je vous recommande vivement Still walking, celle que j'ai déjà eu l'occasion de présenter. Dans un tout autre genre, vous pouvez également voir - ou revoir - Into the wild, qui associe à sa manière solitude et illusion de liberté.

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Pour d'autres regards sur le film...
Je vous renvoie à la lecture des chroniques de "L'oeil sur l'écran".

1 commentaire:

aurel a dit…

Un film poignant dont je me souviendrai.