jeudi 2 avril 2026

En plein vol

La France serait l'un des tous premiers pays au monde à avoir légiféré sur l'usage de drones équipés de caméras, il y a une quinzaine d'années. À l'époque, paraît-il, la pratique restait marginale. Je dois vous avouer que je n'ai pas cherché très loin pour savoir si elle s'était développée. Drone, mon film d'aujourd'hui, aurait pu m'y encourager. Partie remise !

Émilie s'installe en banlieue parisienne et rejoint les rangs d'une école d'architecture. Faute de bourse, ses très faibles ressources financières l'obligent à monnayer ses charmes sur Internet pour payer les factures. Autre souci: nouvelle venue dans la capitale, elle a du mal à s'intégrer dans son petit groupe d'étudiants. Et voilà que, la nuit, une machine volante surgit devant son immeuble et pointe sur elle son objectif ! Existe-t-il un lien avec les grosses sommes qui arrivent régulièrement sur son compte bancaire ? Émilie n'en sait rien. Et commence à flipper...

Drone est le premier long-métrage d'un réalisateur né le 12 mai 1985. C'est un bon petit film, mettant en vedette une jeune comédienne révélée chez Cédric Klapisch, également danseuse: Marion Barbeau. Malgré quelques faiblesses d'écriture, je ne peux vraiment pas affirmer que je me suis ennuyé - ce serait mentir (et je m'y refuse, bien sûr). Depuis quelques années, comme vous le savez, la France s'ouvre de plus en plus au cinéma "de genre"... et je ne vais surtout pas m'en plaindre. Simplement, ce nouvel opus aurait gagné à être un tantinet resserré. Plusieurs sous-intrigues s'ouvrent, autour notamment du comportement ambigu d'un prof ou de la véritable orientation sexuelle de l'héroïne. Ces deux-trois digressions ne m'ont pas paru scandaleuses, mais inutiles. La qualité de la mise en scène est au rendez-vous: c'est bien l'essentiel !

Drone
Film français de Simon Bouisson / 2024

Faut-il ajouter un nouveau nom à la liste des jeunes cinéastes français de grand talent ? À voir: je préfère attendre encore un peu, en réalité. Dans le registre parano, on est encore loin des grands classiques américains comme Conversation secrète ou Blow out, évidemment. J'imagine pouvoir faire une comparaison avec Dalloway ou The circle. Surprise: Les Olympiades m'est revenu en tête pour l'ambiance urbaine.

mercredi 1 avril 2026

De beaux mensonges

Êtes-vous d'accord avec moi pour dire que le cinéma est l'art du faux ? Après tout, il n'est pas le seul à contrefaire (ou à réinventer) la réalité. Nous aimons d'ailleurs souvent qu'il nous embobine, avec ses histoires ! Est-ce qu'il le fait bien ? Pas toujours, certes, et on a bien sûr le droit d'avoir une préférence pour ce qui semble vrai. Ou, au moins, réaliste...

Vous le savez: le premier jour d'avril se prête à merveille au mensonge. Pour rire, j'avoue que j'ai été tenté de vous faire croire à une bêtise quelconque. J'avais imaginé une décision du ministère de la Culture d'organiser les sorties en salles non plus le mercredi, mais le lundi. Cette journée serait dès lors restée vierge de la moindre nouveauté. Finalement, je me suis dit que c'était un peu gros. Et j'ai donc renoncé !

J'attends toutefois, impatient, la prochaine fois où un long-métrage parviendra à me faire avaler un bobard, un peu avant que j'apprenne qu'il s'est délibérément moqué de moi. Après tout, on dit aussi parfois qu'une fiction réussie repose sur un phénomène dit de "suspension d'incrédulité". Sans volonté de manipuler, cela peut s'avérer très drôle. Vous-mêmes, avez-vous déjà été dupés ? Vos témoignages m'intéressent. Partager une anecdote après coup, entre initiés, fait partie du plaisir. C'est cela qui me laisse supposer que le potentiel du cinéma est infini. Et s'il peut régulièrement être ludique, de fait, je dirais: "Tant mieux". Eh oui, n'est-il pas vrai que nous regardons des films pour nous divertir ?

lundi 30 mars 2026

L'homme serpent

Je fais partie de ceux qui trouvent que Klaus Kinski est un acteur vraiment fascinant à observer. Aussi bleu que fou, son propre regard transperce l'écran et le rend crédible dans les rôles les plus étonnants. Celui de Cobra Verde, par exemple, ce titre reprenant en fait le surnom d'un éleveur brésilien du 19ème siècle. Un adepte de la traite négrière !

Peu avant 1800, Francisco Félix De Souza (Manoel Da Silva, dans le film) quitte son ranch du Nordeste, la météo ayant décimé son troupeau. Faute de mieux, il devient bandit, puis orpailleur, et enfin intendant pour le compte du propriétaire d'une exploitation de cannes à sucre. Cette fonction, il ne l'occupe que quelques mois, le temps de coucher avec les trois filles - adolescentes ! - de son patron, déterminé à sévir...

On trouve alors un "arrangement": l'importun est envoyé au Dahomey. Dans ce pays qu'on appelle désormais Bénin, il pactise avec le roi local afin d'échanger quelques armes à feu et d'autres produits d'importation contre des centaines d'hommes et de femmes en âge de travailler (dur). Lesquels seront donc mis à disposition des cultivateurs sud-américains. Que dire ? Ce film n'est peut-être bien qu'une représentation partiale des faits historiques, mais c'est aussi une véritable plongée dans l'abîme coloniale. En Afrique, Francisco découvre que plusieurs potentats locaux s'opposent et, menaçants, le contraignent de facto à choisir un camp. Conséquence: Cobra Verde marque la naissance d'un chef militaire. D'énormes moyens humains sont déployés dans des décors gigantesques qui nous embarquent dans une grande aventure entre hommes violents. Cela dit, vous verrez que les femmes n'en sont pas tout à fait exclues. La guerre en ferait presque même... des combattants comme les autres.

Cobra Verde
Film allemand et ghanéen de Werner Herzog / 1987

Le nom du réalisateur donne une idée de la démesure de ce projet cinématographique, où j'avoue m'être un peu perdu de prime abord. L'esclavage n'y est pas abordé comme dans Furcy né libre, ce beau film dont j'ai parlé il y a quelques semaines, mais sa brutalité extrême apparaît très banale pour la plupart des protagonistes. C'en est glaçant ! Et la fin, pathétique, renverse presque celle de Ni chaînes ni maîtres...

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Vous n'avez peut-être pas tout vu...

C'est le septième film de Werner Herzog que j'évoque sur les Bobines. Klaus Kinski en a tourné cinq sous la direction de son compatriote : 
Aguirre, la colère de Dieu (1972),
Nosferatu, fantôme de la nuit (1979),
Woyzeck (1979),
Fitzcarraldo (1982),
► ... et donc Cobra Verde (1987).

En prime, le réalisateur fait aussi écho à leur intense relation de travail dans un documentaire : Ennemis intimes (1999). J'espère le voir aussi...

samedi 28 mars 2026

Comme une balle !

Je préfère vous prévenir tout de suite: je n'ai pas envie de me pencher sur ce qui est vrai ou pas dans Marty Supreme. Le fait est que le film s'inspire d'un personnage réel et s'en écarte, aussi (cf. Le Monde). D'après moi, il est bien inutile de chercher à cocher toutes les cases d'une bonne conformité avec les faits. Le cinéma (ré)invente le monde !

Je vous propose dès lors de  marcher avec moi dans les pas empressés de Martin Mauser (ou Reisman in real life), jeune Juif new-yorkais passionné de ping-pong. Nous sommes en 1952. Battu par un adversaire japonais en finale d'un tournoi important, il se sentira alors si humilié qu'il fera tout pour participer aux championnats du monde - à Tokyo - avec l'intention de prendre une revanche écrasante sur ce rival honni. L'impérieux besoin d'argent de celui qui n'est qu'un très efficace vendeur de chaussures auprès de son oncle le conduira alors à toutes sortes d'arrangements douteux et de combines plus ou moins assumées. Franchement, si quelqu'un vous a présenté Marty comme un petit con arrogant, je ne suis pas certain de vouloir démentir votre interlocuteur. Idem si on vous a parlé de Scorsese comme une influence du réalisateur.

Ce qui est sûr, c'est que le film mène grand train. Et qu'une fois le cadre posé, il garde une folle cadence deux heures et demie durant, les amis ! De tous les plans, Timothée Chalamet file à toute berzingue et convainc dans chacune des dimensions du personnage. Bon... il me paraît évident que cette prestation XXL peut déplaire et que certains d'entre vous jugeront cette affaire trop boursouflée pour les séduire durablement. Oui, Marty Supreme, c'est bien d'abord un déluge d'images et de sons comme seul un certain cinéma américain peut oser le mettre en avant. Personnellement, j'ai d'ailleurs été plutôt impressionné par le montage. J'ai aussi été sensible au casting, et notamment au tandem d'actrices constitué par Gwyneth Paltrow, de retour sur les écrans après six ans d'absence, et Odessa A'zion, une jeune comédienne dont j'ignorais tout. Avec elles, de fait, je ne me suis jamais ennuyé pendant la projection. Qu'en aurai-je retenu dans quelque temps ? Peut-être pas grand-chose. Qu'importe: sur l'instant, j'ai trouvé cela divertissant et enthousiasmant. Je vais éviter de "chipoter" - mes attentes d'un soir ayant été satisfaites.

Marty Supreme
Film américain de Josh Safdie / 2025

Je vous épargne aussi la polémique autour du cinéaste, soupçonné d'avoir fait jouer le rôle d'une prostituée à une fille mineure - et fâché pour cela, dit-on, avec son frère Benny, son binôme sur Good time. Considéré pour lui-même, son nouveau film déploie une esthétique similaire, dans la lignée de big movies comme After hours ou Babylon. Ultra-appuyé, ce style est pour le coup... très "amerloque", si j'ose dire.

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Le film m'a semblé recevoir un bon accueil sur les blogs...
Vous pourrez donc le retrouver chez Pascale, Princécranoir et Benjamin. Strum en a aussi tiré une chronique et y décrypte quelques scènes-clés. 

Et si, en guise de conclusion, je vous reparlais des Oscars ?
J'ai écrit ce qui précède avant la 98ème cérémonie, le 15 mars dernier. Le film était en lice pour neuf statuettes et finit avec... un zéro pointé.

Quelques jours avant la cérémonie, Timothée Chalamet s'était moqué de la supposée "vieillerie" d'arts scéniques comme le ballet ou l'opéra. Certains estiment que cela a pu lui nuire, tandis que d'autres rétorquent que le vote était déjà clos. Une vague histoire de jeune adolescente castée pour jouer une prostituée avait aussi fuité contre le réalisateur ! Bref... six Oscars font d'Une bataille après l'autre le champion de 2026. Sinners, nommé seize fois (un record), a décroché quatre statuettes. C'est l'un des films-lauréats que je compte rattraper, un jour. À suivre...

mercredi 25 mars 2026

En hommage à Claudia

OK... j'ai mis beaucoup trop de temps à reparler de Claudia Cardinale. Depuis sa disparition en septembre dernier, je n'avais pas pris soin d'ajouter à ce blog le moindre texte qui la concerne directement. L'actrice aurait eu 88 ans le 15 avril et mérite qu'on se souvienne d'elle. Cette chronique de "rattrapage" revient sur deux films et quelques liens.

La ragazza ou La jeune fille (La ragazza di Bube)
Film italien de Luigi Comencini / 1964
Un classique ? C'est possible, mais a priori pas le plus connu du cinéma italien - ni même d'ailleurs du monstre sacré qu'était son réalisateur. Malgré tout, j'ai trouvé son histoire des plus intéressantes ! Elle tourne autour du personnage de Mara, une jeune femme d'un petit village toscan. La belle, qui n'en est visiblement jamais sortie, est la fille aînée d'une famille pauvre. Tout commence vers l'été 1944. Le régime fasciste de Benito Mussolini a été renversé. Mara tombe rapidement amoureuse d'un homme qui, résistant communiste, a côtoyé son frère décédé. Problème: ce garçon lui avoue avoir participé à une expédition punitive menée auprès d'un gendarme des environs. Il a du sang sur les mains. Cela peut-il lui être un motif de condamnation dans le nouveau système judiciaire ? Peut-être et en tout cas, l'incertitude plane sur tout le film !

La ragazza
n'est pas qu'une leçon d'histoire ou que le récit d'un procès. C'est d'abord le portrait d'une femme et de sa génération, soumises malgré elles à la grande difficulté de faire valoir leur idéal de bonheur et de liberté dans le contexte de l'après-guerre - a fortiori dans un pays considéré comme l'un des grands vaincus. Captivant, le récit se déroule progressivement sur quelques années (avec d'ailleurs quelques ellipses). Claudia Cardinale est toujours excellente et brille en nous démontrant que Mara, d'abord adolescente presque naïve, devient une jeune femme de son temps, au caractère trempé et indépendante, mais tourmentée par des sentiments parfois contradictoires. Un véritable personnage mélodramatique, en somme. Ce qui lui arrive pourrait vous surprendre. Merveilleusement filmée, la comédienne a aussi de bons partenaires masculins, l'Américain George Chakiris et le Franco-suisse Marc Michel. Un trio tout à fait émouvant... pour un film qui n'est JAMAIS larmoyant !

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En complément...
Cet opus fait par ailleurs l'objet d'une chronique de "L'oeil sur l'écran".

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Meurtre à l'italienne  (Un maledetto imbroglio)
Film italien de Pietro Germi / 1959
Le réalisateur du film s'est attribué le rôle du principal personnage masculin. Au générique de début, vous découvrirez Claudia Cardinale juste après lui, grâce... au simple ordre alphabétique (c'est précisé !). Autant vous le signaler tout de suite: l'actrice n'est pas aussi centrale que j'avais pu l'espérer. Elle joue toutefois une partition déterminante pour le bon déroulé de l'intrigue, incarnant la femme de chambre dévouée d'une grande bourgeoise bientôt assassinée, dans un immeuble du centre de Rome. Le meurtre fait suite à un cambriolage survenu quelques jours plus tôt, dans un autre appartement du même bâtiment. La police, sur les dents, accuse vite la jeune servante et son fiancé d'avoir des choses à se reprocher. On découvre avec elle que l'affaire n'est pas seulement double, mais bien plus complexe qu'un crime crapuleux. Au sein de la petite communauté, les brebis galeuses côtoient des loups de basse moralité, bien cachés derrière leur argent...

Meurtre à l'italienne
m'est apparu aussi, à sa façon, comme un film social, bien ancré dans son cadre urbain. Ce n'est pas que le monde rural soit forcément celui des victimes, non, mais celui des villes dissimule encore quelques privilégiés habités d'un sentiment d'impunité. Intègre, le flic se trouve obligé de fermer les yeux sur des pratiques héritées d'un autre temps, mais il n'accordera aucune seconde chance aux miséreux qui ont choisi la mauvaise façon d'améliorer leur destinée. Je ne peux pas m'empêcher d'y voir un constat - plutôt amer - sur l'Italie des fifties. Et c'est de fait ce qui m'a tout particulièrement intéressé ! D'une durée proche de deux heures, le long-métrage s'avère très mobile et s'inscrit dans des décors variés (ou bien changeants, selon la météo). J'ai trouvé ce noir et blanc "classique" d'une grande beauté, à dire vrai. Je le rapproche de celui de certains films noirs hollywoodiens, arrivés un peu plus tôt dans l'histoire du cinéma. J'imagine que j'y reviendrai. Avant cela, j'insiste volontiers sur le qualité de ce second opus du jour. La richesse du septième art italien de cette époque me semble infinie...

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En complément...
Je vous signale que "L'oeil sur l'écran" est de nouveau au rendez-vous. Même constat pour mes maîtres ès-cinéma italien, Eeguab et Vincent. Encore envie d'un autre avis ? Je vous suggère un détour par chez Strum.

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Je n'en ai assurément pas fini...

Je pense revenir prochainement sur plusieurs autres films de la carrière de Claudia Cardinale. Mais je n'ai pas encore de date précise à donner...

Voici ceux que j'ai déjà chroniqués :

- Le pigeon (Mario Monicelli / 1958),
- Rocco et ses frères (Luchino Visconti / 1960),
- Cartouche (Philippe de Broca / 1962),
- 8 1/2 (Federico Fellini / 1963),
- Le guépard (Luchino Visconti / 1963),
- La panthère rose (Blake Edwards / 1964),
- Les professionnels (Richard Brooks / 1966),
- Il était une fois dans l'Ouest (Sergio Leone / 1968),
- Fitzcarraldo (Werner Herzog / 1982),
- Le ruffian (José Giovanni / 1983),
- Hiver 54 - L'abbé Pierre (Denis Amar / 1989),
- L'artiste et son modèle (Fernando Trueba / 2012).

Et une ultime précision pour aujourd'hui...
Un post de Vincent a réveillé mon envie d'évoquer cette grande dame. Wikipédia pourrait vous le confirmer: il me reste beaucoup à découvrir !

lundi 23 mars 2026

Beyrouth et leur amour

Il y a un bail que je n'avais pas profité d'un film pour tourner mon regard vers le Liban. La dernière fois, c'était en 2023, avec Le dernier piano. Et je ne l'avais fait qu'une fois auparavant, grâce à L'insulte, découvert en 2019, deux ans après sa sortie, chez un copain (qui se reconnaîtra). Je n'avais encore rien vu de libanais sur l'écran XXL d'une salle obscure !

Je me suis finalement "rattrapé" le mois dernier, en répondant à l'envie suscitée par le titre et la découverte de la bande-annonce d'un film récent, Un monde fragile et merveilleux - il se déroule à Beyrouth. Retour d'abord une vingtaine d'années en arrière, quand deux enfants naissent à une minute d'intervalle dans une même maternité de la ville. Ce moment de bonheur possible est en fait une étape très stressante dans la vie de leurs familles, puisque le bâtiment hospitalier en question subit un bombardement juste après leur venue au monde. Avance rapide vers le monde d'aujourd'hui: Nino est devenu restaurateur, Yasmina consultante dans un grand organisme international. Ils se retrouvent tout à fait par hasard... et on découvre qu'enfants, ils étaient ensemble à l'école et amoureux l'un de l'autre, jusqu'à ce que le destin les sépare. Mais voilà qu'avec leurs retrouvailles, les sentiments d'hier reviennent ! Je vais m'en tenir à ces quelques informations rapides sur le scénario. J'ajouterai simplement que vous n'êtes pas au bout de vos surprises. Intense, le film en fait voir de toutes les couleurs. Et c'est un bonheur...

Dans ce récit haletant, rien n'est tout rose ou tout noir. Les sourires sincères sont suivis de moments de très vive tension, quand l'existence bascule vers le drame ou, a minima, traverse des épisodes dramatiques. Souvent emballant, le long-métrage - la première fiction de son auteur - s'avère tout aussi poignant dans plusieurs séquences. Il peut être dur avec ses personnages, mais il m'est en fait apparu d'une grande justesse. Un monde fragile et merveilleux est à l'évidence une ode au Liban. Une déclaration d'amour aussi belle (et tout aussi complexe) que celle qui réunit Yasmina et Nino. Pour les spectateurs confortablement assis que nous sommes, une émotion admirable émane soudain de ce pays tourmenté, meurtri, presque invivable, mais debout après les tempêtes. Né d'un rêve d'enfants, un souffle d'optimisme parcourt tout le récit. Affaibli parfois, il me semble malgré tout qu'il s'impose dans la durée. Je suis, en tout cas, ressorti de mon cinéma avec le sourire aux lèvres. Une précision: il n'est pas nécessaire de connaître les faits historiques pour apprécier la poésie de cet opus. Ouvrir son coeur pourrait suffire...

Un monde fragile et merveilleux
(
جوم الأمل و الألم - Nujum al'amal wal'alam)
Film libanais de Cyril Aris / 2025
Une très belle surprise que ce film arrivé jusqu'à notre chère Europe grâce à plusieurs partenaires et festivals du continent (entre autres). D'après moi, il tient parfaitement ses promesses: un vrai coup de coeur. Cette année, sur la difficulté des sentiments, j'ai aussi évoqué le film québécois Amour apocalypse, qui m'apparaît un peu moins incarné. J'hésitais à citer L'amour ouf - que je n'ai pas vu. Si vous avez un avis...

dimanche 22 mars 2026

L'heure des choix

Dites... il y a un second tour aux élections municipales, chez vous ? Aujourd'hui, une mini-chronique matinale pour en appeler à votre sens civique et, très vite, vous reparler de cinéma, sous la forme d'un rappel.

Je n'ai pas grand-chose à dire, en réalité, mais je tenais à souligner qu'aujourd'hui, demain et mardi, de très nombreuses salles obscures accueillent une toute nouvelle édition du Printemps du cinéma. Résultat: le tarif de base pour une place passe à cinq euros seulement. C'est l'occasion de céder au plaisir (coupable ?) d'un blockbuster calibré pour amasser un maximum d'argent ou, à l'inverse, à la belle curiosité de découvrir un film d'auteur qui vous ferait hésiter en temps ordinaire. Comme dans l'isoloir, chacun est bien évidemment libre de ses choix. Même l'abstention reste toujours possible - mais je vous la déconseille. Sur ces bonnes paroles, je vous dis "à demain" avec mon 2921ème film !

vendredi 20 mars 2026

La grande évasion

Il pourrait dépasser les 218,5 millions d'habitants d'ici la fin de l'année. Septième pays le plus peuplé au monde, le Brésil devrait grimper encore jusqu'en 2045, mais il est d'ores et déjà établi que sa population vieillit. Est-ce ce constat qui a inspiré Les voyages de Tereza, beau film-fable arrivé dans les salles françaises à la mi-février dernier ? Ce n'est pas sûr.

Vous cherchez une certitude dans cette chronique ? Je vais dire aussitôt que j'ai trouvé de nombreuses qualités à ce long-métrage d'Amérique latine - lié aussi à des producteurs mexicains, chiliens et néerlandais. Dans un futur non-daté, donc pas forcément lointain, le gouvernement brésilien a décidé de laisser l'économie entre les mains de la jeunesse. Toute personne âgée de plus de 75 ans doit même quitter son domicile pour rejoindre une "colonie" réservée aux seniors. Cette législation liberticide conduit l'employeur de Tereza, une grand-mère célibataire de 77 ans, à la licencier et à la placer alors sous la tutelle de sa fille. Laquelle s'oppose à sa mère qui, elle, entend plutôt profiter de la vie pour exaucer ses derniers rêves et notamment celui de prendre l'avion. Oui, Les voyages de Tereza nous propose de suivre les pérégrinations d'une septuagénaire déterminée à ne pas obéir aux injections sociales dominantes. À rester ainsi seule maîtresse de ses choix et de son destin.

Si ce n'est le sort qu'on réserve à cette femme, il n'y a rien de violent dans cette dystopie, en tout cas à l'image. L'échappée belle de Tereza nous offre même de somptueuses images du Brésil, qui contrastent fort avec celles d'un parc d'attraction vidé de ses visiteurs, où tout fait toc. Sur le plan formel toujours, j'ai pris plaisir à entendre un mélange harmonieux de sonorités naturelles et de musiques synthétiques, mêlées aussi à quelques chansons en portugais, un peu comme dans un rêve. J'insiste: il y a de la douceur dans ce film, qui est plein de tendresse pour son héroïne, parfaitement incarnée par Denise Weinberg, 69 ans. Les voyages de Tereza est aussi un film de rencontres: on se dit vite que certaines risquent de nuire à la vieille dame, tandis que d'autres pourraient bien lui sauver la mise... et ce n'est pas qu'une expression ! Évidemment, je ne dirai pas ce qui se passe à la fin, mais il me semble que la conclusion qui se présente à nous est sujette à interprétation(s). L'onirisme de certaines scènes préalables entretient un flou intéressant. Un indice: des réponses pourraient venir d'un escargot à la bave bleue...

Les voyages de Tereza
(O último azul)
Film brésilien de Gabriel Mascaro / 2025
J'ai parlé de tendresse: cet opus en a aussi pour plusieurs protagonistes que Tereza croisera sur son chemin. Et oui, il devrait vous en inspirer ! Malgré 2-3 passages moins réussis, j'assume mes quatre étoiles pleines. J'aimerais maintenant voir Soleil vert et Plan 75, deux grands films d'anticipation sur la manière dont on peut (mal)traiter nos anciens. Idem avec L'âge de cristal - où l'espérance de vie est plus que réduite...

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Allez, un dernier regard en arrière...
Après Je suis toujours là et L'agent secret l'an passé, ce que le Brésil nous adresse du côté cinéma m'apparaît franchement enthousiasmant. Vous trouverez d'autres longs-métrages sur ma page "Cinéma du monde".

mercredi 18 mars 2026

Papa, t'es où ?

Le saviez-vous ? En France, disparaître est un droit pour les personnes majeures. Il est aussi possible aux proches de demander une enquête après une disparition inquiétante. Mais celui ou celle que la police retrouverait n'est nullement obligée de revenir ! Cette problématique intéressante est au centre d'un film récent: La fille d'Albino Rodrigue...

Librement inspiré d'une histoire vraie, son très bon scénario s'articule autour du personnage de Rosemay, 16 ans, que l'aide sociale à l'enfance a confiée à un couple, mais qui retourne auprès de sa famille biologique pour les vacances. Or, son père n'est pas venu la chercher à la gare. Rosemay se débrouille pour prendre seule le chemin de la maison familiale et finit par retrouver sa mère, visiblement bien peu aimante. "Ton père a fait une crise cardiaque. Il est à l'hôpital", lui indique-t-elle sans s'en émouvoir. C'est un mensonge que la plus jeune des femmes démasquera vite, mais sans pouvoir revoir ce père désormais absent. Elle croisera cependant son frère aîné, Manuel, tout aussi mystérieux. Je vous laisse découvrir la suite, inattendue. Elle devrait bien convenir aux amateurs d'intrigue resserrée: l'histoire ne dure qu'une petite heure et demie, mais maintient un suspense très appréciable, tout du long. Dans le rôle-titre, Galatéa Bellugi se montre résolue (et convaincante) !

La jeune comédienne n'est pas seule, bien sûr, et c'est le casting complet qui séduit avec - notamment - la regrettée Émilie Dequenne dans le rôle inversé de la mère inconséquente (un bel euphémisme...). Romane Bohringer et Samir Guesmi m'ont plu, eux aussi, en parents d'adoption, quelque part entre affection véritable et pragmatisme éducatif. Côté "révélations" ? Le pas-encore-trentenaire Matthieu Lucci et une petite gamine d'une douzaine d'années, Elsa Hivaert, au coeur tendre. Toutes et tous permettent de façonner un modèle de film hybride, entre enquête policière et étude sociale, le tout dans un cadre discret et évocateur, situé en Lorraine, autour de Metz - NB: la cinéaste visait le Rhône-Alpes et les faits réels ont eu lieu aux environs de Nice. J'ai l'impression que tout cela a été plutôt bien accueilli par la presse spécialisée, sans que le public suive: 15.457 entrées, c'est famélique ! J'espère pour l'équipe une seconde vie en supports numériques et VOD. Oui, ce serait très franchement mérité, toute considération marketing mise à part. Car c'est un échec - et je ne parviens pas à me l'expliquer...

La fille d'Albino Rodrigue
Film français de Christine Dory / 2023
Je tiens à insister: cet opus n'est pas seulement un thriller ordinaire. J'ai arrondi ma note spontanée pour témoigner de mon coup de coeur. Rien que pour le duo d'actrices en photo, cela mérite votre intérêt ! Dernièrement, c'est Un homme en fuite qui m'avait bien embarqué dans son histoire de disparition (d'un autre type, toutefois). Le cinéma français a de la ressource ! Et ailleurs ? Il y a Gone girl, côté américain. 

lundi 16 mars 2026

En toute indolence

D'aucuns la considèrent comme la plus grande réalisatrice américaine contemporaine: à 62 ans, Kelly Reichardt trace en tout cas un sillon singulier dans l'histoire de son pays au cinéma. Un pays en toile de fond de tous ses films, plutôt éloigné à présent de cette terre d'opportunités que le septième art a si souvent sublimée. Un pays ordinaire, en réalité.

Ordinaire, James Blaine "J.B." Mooney l'est aussi. Enfin, pas tout à fait. Je dirais plutôt que, s'il arrive à se distinguer, le principal protagoniste de The mastermind ne le fait pas positivement. Son parcours d'étudiant en art n'a pas abouti à un quelconque emploi et ses compétences supposées en menuiserie ne semblent pas davantage l'inciter à bosser. C'est Terri, sa femme, qui le fait pour quatre: le couple a deux enfants. Et pendant qu'elle est au bureau, J.B. échafaude un énième plan foireux pour voler des tableaux de maître au musée du coin, avec des complices presque aussi largués que lui ! Bon... je vous laisse découvrir la suite. Josh O'Connor, dont j'apprécie la puissance mélancolique, convainc ici dans le rôle ingrat d'un père irresponsable, loser absolu et menteur impénitent, comme un piètre porte-drapeau de l'Amérique déclassée. Un vrai minable, à qui quelques amis tendent la main, mais qui m'a paru trop égocentré pour mériter ce soutien. Coupé de tout. Sans état d'âme.

Dans ce Massachusetts des années 70, des circonstances atténuantes auraient sans doute pu lui être accordées: celle d'un retour chez lui traumatisé, après un engagement au Vietnam, par exemple, ou celles des difficultés qui accablent ceux qui viennent d'un milieu modeste. Mais non... même la mère de ses enfants - admirable Alana Haim ! - reste les bras ballants devant la médiocrité de ce fils de juge dépourvu de toute volonté d'aller de l'avant, incapable d'assumer son rang familial et social. "Je suis content que tu ailles bien", lui dit-elle en substance quand, en cavale, l'olibrius - qu'elle refuse d'accabler de reproches - l'appelle de l'autre bout du pays pour lui demander quelque somme d'argent. The mastermind n'est assurément pas ce cerveau que le titre du film laissait imaginer. Nous passerons pourtant presque deux heures avec ce personnage indolent, deux heures où rien n'accélère jamais. Coutumier chez la réalisatrice, ce rythme peut s'avérer assez déroutant quand on n'y est pas (encore) habitué. Moi, je suis sensible au travail accompli sur l'image, puis au montage. Et à vous d'en juger, désormais...

The mastermind
Film américain de Kelly Reichardt / 2025

Je vous ai davantage parlé du fond que de la forme, mais je dois dire que je ressens la qualité de ce travail sans savoir vraiment l'analyser. J'ai vu un film de contrastes, animé d'ailleurs par une bande-originale jazzy (signée Rob Mazurek) tout à fait efficace. L'errance de J.B. rappelle celle des héros des frères Coen, quant à eux plus attachants. Dans une Amérique qui a perdu son rêve. Et, pire, paraît l'avoir oublié...

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Un mémo, d'autres infos...
Je pense pouvoir vous reparler de Josh O'Connor dans quelque temps. Avant cela, je l'avais trouvé très bon dans La chimère, un film italien. Et Alana Haim ? D'abord musicienne, elle se révéla dans Licorice Pizza !

Vous voulez aller plus loin dans l'analyse ?
N'hésitez pas ! Je vous renvoie chez PrincécranoirStrum et Benjamin. Tous ont démontré un intérêt sincère pour le cinéma de Kelly Reichardt.