lundi 14 juillet 2014

Philippe Muyl de retour

En cette journée de fête nationale, il me sera permis de revenir quelque peu en arrière pour vous conseiller de (re)lire ma chronique d'un joli film franco-chinois: Le promeneur d'oiseau. Si j'en reparle aujourd'hui, c'est que j'ai eu l'occasion, le 25 juin dernier, de discuter avec son réalisateur, de retour d'un séjour en Chine et d'une échappée festivalière. Philippe Muyl m'a parlé de son "conte". Je l'en remercie.

Le temps des cinéastes n'est pas celui des spectateurs. Votre film vous accompagne-t-il toujours aujourd'hui ?
Il termine sa carrière en France. La sortie en Chine, prévue pour fin mai, a été repoussée - je pense donc y retourner bientôt. Le film devrait également sortir dans une dizaine de pays. Que j'y aille ou non dépend désormais des distributeurs.

Une douzaine de pays... c'est plutôt une belle histoire...
Oui. C'est aussi une histoire longue et compliquée, un vrai challenge. Faire un film chinois en chinois avec des acteurs chinois, ce n'était pas évident.

Comment cette aventure a-t-elle commencé ?
Tout est parti d'un festival à Pékin, auquel j'ai participé en 2009. J'y ai rencontré de jeunes producteurs locaux, qui avaient envie de faire un film franco-chinois. Après nos premières conversations, j'ai hésité pendant quelques mois, mais j'ai fini par me lancer au printemps 2010.

Vous connaissiez déjà le pays ?

J'étais déjà allé à Shanghai et Pékin, mais pour des moments très courts. Je ne connaissais donc pas la Chine, ni la culture chinoise, ni même la langue... j'ai tout découvert et appris pour faire un film dont les Chinois disent que c'est un film chinois. C'était un vrai pari.

C'était peut-être un peu angoissant, au début...
Non. Je me demandais comment j'allais avancer, comment ça allait se passer, mais pas plus que ça. Comme c'était une production très difficile à monter, au stade de la préparation, je me suis dit qu'on n'arriverait pas à le faire. Au stade du tournage, on a failli s'arrêter dix fois. Quand je suis rentré en France une fois le tournage terminé, nous n'avions plus d'argent pour faire le montage... ça a été compliqué du début à la fin. Pas d'angoisse, non. J'étais surtout inquiet de savoir si on arriverait à finir le film.

En plus, c'est vous qui racontiez l'histoire. Vous êtes scénariste...
Oui, absolument.

Comment vous êtes-vous immergé dans cette culture chinoise ?
J'y ai passé du temps. J'ai lu, d'abord, appris le mandarin et fait beaucoup de déplacements. J'ai posé des questions, j'ai observé, on m'a expliqué des choses. C'est bien moi qui ai fait le film, mais j'ai été aidé pour le faire: par les producteurs et les comédiens, qui savaient faire un film avec un réalisateur non-chinois. Ils m'ont permis d'être juste.

Comment avez-vous travaillé pour les repérages ?
Beaucoup de voyages, de déplacements en voiture. L'un des producteurs parlait le français. Nous avions aussi un guide pour voir certaines choses en particulier. J'avais fait des repérages photo grâce à Internet. J'avais vérifié comment aller à tel ou tel endroit.

Vous avez tourné dans une région de Chine particulière ?
Oui. Dans une province qui s'appelle le Guangxi. C'est au sud de la Chine, tout près de la frontière avec le Vietnam, à côté du Yunnan.

Vos acteurs viennent donc de cette province également ?
Non, pas du tout. Ils sont Pékinois.

Comment travaille-t-on dans la durée ? On commence évidemment avec un scénario...
Les choses se font un peu en parallèle avec les repérages, qui peuvent inspirer certaines scènes.

Vous avez plusieurs autres films derrière vous. Y a-t-il des points communs à tous ces tournages ?
Le point commun, je m'en rends malheureusement compte, c'est qu'à chaque fois, c'est comme un premier film. Il faut tout recommencer depuis le début. C'est vrai aussi que j'ai une filmographie particulière, ayant fait des choses assez différentes les unes des autres. J'ai tourné 3-4 films avec des enfants, notamment. Mais tout reprendre systématiquement au premier point, c'est assez terrible...

Terrible et exaltant à la fois, non ?
Oui, mais c'est un peu chiant, en même temps. On aimerait bien parfois que les gens se disent qu'on a fait ses preuves, qu'on a déjà fait un film, que le film est bien... la confiance ne se fait malheureusement pas sur la qualité des films. Bien des professionnels ne les voient pas, d'ailleurs. Tout dépend en fait du box-office, du nombre d'entrées. Je voudrais bien connaître les producteurs qui ont vu Le promeneur d'oiseau: il ne doit pas y en avoir beaucoup...

Vos producteurs chinois avaient-ils vu vos premiers films ?
Ils avaient surtout vu Le papillon, qui est très connu en Chine. C'est aussi l'une des raisons qui font que je me suis retrouvé là-bas. Le film a tout de même fait 1,2 million d'entrées...

Tourner dans un autre pays a-t-il présenté des contraintes spécifiques auxquelles vous ne vous attendiez pas ?
En Chine, il y a d'abord cette histoire de censure. On sait devoir passer le scénario à la lecture. Il faut aussi montrer le film une fois qu'il est terminé, ce qui est un peu agaçant. Dans mon cas, ce n'était pas très grave: je n'étais pas très exposé avec le sujet que j'avais. Pour d'autres cinéastes, c'est un problème, c'est vrai. Cela dit, en France, on dit qu'il n'y a pas de censure, mais il en existe une quand même: une autocensure, une censure sur le jeu... une telle sélection s'opère entre les films que ça finit par y ressembler. Il y a 2-3 sujets que je voudrais faire, mais je sais bien que je n'y arriverai pas. Le marché ne me le permettra pas. Pour le reste, en Chine, c'est compliqué parce qu'ils ne sont pas organisés du tout. Il faut savoir faire preuve d'improvisation pour l'organisation du tournage. En revanche, ils sont très bosseurs, rapides, agréables dans le travail et gentils. Il y a des avantages et inconvénients des deux côtés. Cela dit, si je trouve une opportunité - un bon sujet et une structure financière solide - pour un autre film en Chine, je le ferais...

Vous avez gardé des contacts là-bas parmi les techniciens ?
Oui. Je sais que je prendrais le même chef-opérateur, le même régisseur... toute une équipe images qui restera.

Avez-vous l'occasion de former des équipes sur place ?
Non. Le chef-opérateur que j'avais était excellent et avait une très bonne équipe. Certains postes sont plus fragiles: ceux d'accessoiristes ne sont pas professionnalisés comme ils le seraient en France. C'est un métier qu'ils ne connaissent pas.

Et les acteurs ? Vous les avez choisis ?
Oui, bien sûr.

Comment le casting s'est-il déroulé ?
J'ai rencontré le grand-père très tôt, en fait aussitôt qu'on a commencé à parler du film: Baotian Li est un acteur très connu en Chine. Pour les autres, ça s'est passé comme ça se passe ici: j'ai rencontré 4-5 comédiennes et 4-5 comédiens. J'ai regardé des films. J'ai fini par choisir, un peu au feeling, en fonction du contact que j'avais et de la manière dont on pouvait parler. Pas de regret: j'ai eu trois acteurs formidables, avec en plus une petite fille exceptionnelle.

Elle s'appelle Xin Yi Yang. D'où vient-elle ?
Elle avait déjà tourné un petit peu. Nous avons vu beaucoup d'enfants, mais il n'y a véritablement qu'avec elle que je pouvais tenir un film sur la longueur.

Elle est aussi "branchée" à son smartphone dans la vraie vie ?
Oui. Un peu comme tous les enfants des villes chinoises. C'est beaucoup plus courant qu'ici. Elle est cependant d'un milieu très modeste, contrairement à sa famille du film.

Quelle va être la carrière du film en Chine ?
On attend désormais la sortie, avec une grosse quantité de copies. La Chine reste le pays des blockbusters 3D, avec de gros effets spéciaux. Mon film à moi est un peu atypique pour ce marché, c'est d'ailleurs pour ça qu'on essaye de trouver la bonne date. On a confiance: le film parle vraiment de la Chine d'aujourd'hui. Mais la concurrence venue des films américains prend beaucoup de place...

C'est comme en France, finalement...
Pire ! En France, l'exploitation et la distribution sont quand même très diversifiées. On arrive à voir tous les types de films, tandis qu'en Chine, le cinéma, c'est grosses comédies, gros films à effets spéciaux, gros films américains... vraiment très "popcorn movies".

Il y a la place pour une production chinoise différente ?
C'est un marché en expansion, donc, oui, ça commence. Le public chinois peut avoir envie d'autre chose, maintenant.

Selon votre site Internet, il vous a fallu huit ans pour rembourser les dettes de votre premier film. C'est plus facile, désormais ?
Non. Je ne suis pas producteur, mais je reste en totale participation. Je gagnerais de l'argent si Le promeneur d'oiseau marche en Chine.

Vous jouez votre chemise à chaque fois ?
Oui. La totale participation, c'est un truc de fou.

Vous êtes fou, alors ? Vous assumez ?
Non, mais un peu courageux. Je décide de faire un film et, à un moment donné, quand il n'y a pas d'argent pour le payer, je demande cette totale participation. Je ne suis pas dans ce système des rares stars françaises qui prennent un maximum de pognon avant de faire les films. Bon... les réalisateurs des films bien financés sont payés très correctement, mais là, je me suis retrouvé dans une économie particulière. J'ai accepté un contrat très risqué. C'est comme ça...

Des projets dans vos tiroirs ?
J'ai un projet en cours, d'un film français que j'ai écrit avant, sans enfant et sans animaux cette fois. J'ai le producteur, le casting... et je recherche le financement.

L'argent, c'est le nerf de la guerre...
Toujours.

Avec toutes les questions autour des intermittents, on parle beaucoup de ces métiers du cinéma, entre autres, actuellement...
Le statut des intermittents est un problème, oui, et le financement des films va en devenir un. On n'en parle pas trop pour le moment, mais il y a déjà une baisse assez importante de la production depuis le début de l'année. Il y aura de plus en plus de contraste entre les films bien financés et les autres. Certains films vont désormais être réalisés à l'arrache, comme j'ai fait pour Le promeneur d'oiseau...

Vous avez une solution, vous, à part d'être courageux et d'y aller quand même ?
Non. L'idéal, pour moi, ce serait de faire un film qui cartonne. J'aurais alors droit à un chèque en blanc pour le prochain...

Vous pratiquez d'autres arts. La musique, notamment...

J'ai écrit des chansons, en effet, dont celle de mon film Le papillon. Je trouve ça amusant. Je fais ça de temps en temps.

Vous avez encore un peu de temps pour aller au cinéma ?
Du temps, oui, mais du désir, pas beaucoup. Je m'y ennuie souvent. La production française ne me paraît pas très excitante. La dernière chose que j'ai vue, c'est un film chinois, Black coal, que j'ai trouvé sur-vendu. Ça me fait marrer de lire la presse qui dit que c'est un reflet de la Chine contemporaine. C'est absolument faux: c'est juste un reflet d'un reflet. C'est comme si on faisait un film en France sur les roms et qu'on parlait de reflet de la société française - ce serait juste une partie de la société française. J'ai passé du temps en Chine, presque un an et demi à temps complet, en allant dans beaucoup d'endroits. Je n'ai pas vu beaucoup de choses qui ressemblent à ça. Attention: je ne dis pas que ça n'existe pas. Je ne me suis pas rendu dans des lieux glauques, mais c'est un film de genre. Un polar...

C'est vrai qu'on voit pas mal de ces films chinois un peu sordides. Peut-être que l'image donnée du pays est dès lors limitée...
En France, on voit ces films-là, qu'un Chinois ne voit pas. Black coal a été vu en Chine parce qu'il a l'Ours d'or à Berlin, mais les films que nous voyons dans les festivals, comme ceux de Jia Zhangke, les Chinois les ignorent. Ils n'ont pas de marché. La censure les bloque.

J'en avais vu quelques-uns de Lou Ye...

Oui. Lui sort un peu, mais il est censuré, donc bon...

Qu'est-ce que ce serait, un bon film, pour vous ?
Je trouve qu'aujourd'hui, on a quitté le cinéma de sens pour un cinéma de sensations. Le bon film, pour moi, c'est le film qui a d'abord du sens, qui m'apprend quelque chose quand je le vois, qui me touche, m'émeut. Je n'aime pas le cinéma réaliste. J'aime les formes d'interprétation poétiques, créatives, visuelles... la petite comédie à la française, ça me fait bien chier ! Après, j'ai vu Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu ? et je trouve que c'est une comédie populaire, mais pas idiote. C'est un vrai sujet de société, traité de façon assez maligne. C'est tout de même mieux que Supercondriaque...

Avec votre regard d'auteur, avez-vous aussi des filmographies méconnues cultes ?
Non, pas spécialement, juste quelques films, de temps en temps. Par exemple, comme souvenir déjà pas tout jeune, j'ai vu Mud, un film indépendant américain, et j'ai trouvé ça vachement bien. Ce n'est pas un film marginal. Ça reste grand public, mais réussi, je trouve: il y a un exotisme, un bon sujet, des ingrédients de spectacle... ça donne un divertissement intelligent !

Il y a aussi des enfants, comme dans beaucoup de vos films...
Des ados, oui. Le sujet est bien: ce passage de l'adolescence à la vie adulte, c'est vraiment intéressant.

Pour terminer, je voulais dire un mot de votre carrière antérieure, dans la pub notamment. Vous pensiez être là aujourd'hui ?
Non. Le désir de faire des films m'est venue tardivement. Quand j'avais 20-25-30 ans, je ne pensais jamais faire du cinéma. Ça s'est passé comme ça parce que j'aimais bien voir des films. Je me suis trouvé un jour avec l'envie de m'y mettre aussi. C'est la vie. Pareillement, je ne pensais pas non plus faire un film chinois...

Et si vous vous projetiez au-delà du court ou du moyen terme ? Comment vous voyez-vous dans dix ou vingt ans ?

J'espère que je ferai encore des films ! Quand on me pose la question de mon film préféré, je réponds toujours le prochain. J'essaye systématiquement de faire mieux, d'apprendre et pour arriver un jour à faire un film plein. Je suis content du dernier, Le promeneur d'oiseau...

Vous avez cette humilité, cette envie de perfectionnement...
Oui. Il faut travailler.

Et le gage de la réussite, ce serait quoi, alors ?
D'abord, le fait d'être content en regardant le film. Il faut être content de son travail. Si j'ai de l'estime pour ce que j'ai fait, c'est déjà en soi une bonne chose. Ensuite, si le film rencontre un succès populaire et si j'ai réussi à faire passer des idées ou des valeurs auxquelles je tiens, si j'ai pu faire réfléchir quelques personnes, c'est bien. Je n'ai pas d'ambition de gloire. Cela dit, si elle arrive, ça ne me gêne pas. Je suis prêt.

Ce serait plutôt une attention du public que de la profession...
Les deux ! C'est agréable d'avoir le public et la critique de son côté. Cela dit, je pense que la critique, je ne l'aurais jamais vraiment. Je suis considéré comme un cinéaste qui fait des films populaires. Je ne suis pas un intello. On verra comment ça se passe pour le prochain...

dimanche 13 juillet 2014

Coupés du monde

Autant l'exprimer comme je le pense: avec Shining, j'ai le sentiment de m'attaquer à un Everest cinématographique. Regarder un film aussi illustre pour la première fois génère forcément une dose d'excitation: j'ouvre grand mes yeux et mes oreilles pour évoquer ensuite avec une certaine pertinence cette plongée dans l'inconnu. Cette fois, mon seul vrai regret est d'avoir manqué une projection cinéma - la salle était pleine. Un constat: le onzième des treize films de Stanley Kubrick reste délectable sur canapé. Qu'importe le flacon...

Pour vous en parler, j'ai fait un choix: n'en montrer que des images relativement neutres et vous laisser donc (re)découvrir sans indice cette oeuvre noire, incroyablement magnétique. Je tiens à signaler sans délai qu'elle adapte un roman éponyme de Stephen King, paru courant 1977. De ce que j'ai lu à droite et à gauche, je retiens notamment que, passées leurs initiales, l'écrivain et le cinéaste n'avaient que peu de choses en commun. Stanley Kubrick a donc pris d'importantes libertés pour adapter le texte et en faire "son" Shining. L'idée de départ reste la même, bien sûr: nous suivons de près les pas de Jack Torrance, un ancien enseignant bien décidé à écrire un livre. Pour se garantir le calme propice à la création littéraire, notre homme s'engage comme gardien à l'Overlook, un immense hôtel montagnard. L'établissement est fermé à la saison hivernale, son unique route d'accès devenant impraticable du fait d'importantes chutes de neige.

Il existe plusieurs versions de Shining: j'ai pu voir celle qui est sortie aux États-Unis, version intégrale amputée d'environ une demi-heure lors de son exploitation en Europe. Ces coupes auraient été réalisées par Stanley Kubrick lui-même, le cinéaste jugeant décevant le résultat de son film au box-office américain. Il faut dire que les critiques n'épargnent pas le long-métrage: il est même nommé à deux reprises aux Razzie Awards, l'équivalent des Oscars pour les productions ratées du cinéma outre-Atlantique. À l'inverse, il trône aujourd'hui parmi les meilleures références en matière d'épouvante cinématographique. Télé, musique, jeu vidéo... d'autres univers artistiques l'ont érigé en modèle à suivre. Il faut bien dire qu'aujourd'hui encore, quand Jack Torrance installe sa petite famille dans cette si grande maison, on comprend vite que leur villégiature va se transformer en cauchemar. Il suffit juste d'attendre un peu...

Avec moins d'une dizaine de personnages, dont un très jeune enfant dans l'un des trois rôles principaux, Shining est toujours, 34 ans après sa sortie, d'une efficacité implacable. Ce que le film raconte n'est pas très original, mais la tension qui va crescendo tout au long du métrage délivre une vraie leçon de cinéma. Stanley Kubrick s'amuse visiblement à nous faire peur - et il le fait bien, le bougre ! Génie de l'image, le réalisateur compose d'extraordinaires scènes mobiles, donnant l'impression de suivre de très près les protagonistes de son récit. Nous voilà embarqués dans le manège à chocottes: il est difficile de ne pas trembler quand, au bout d'un couloir, la caméra accompagne notre regard vers des zones encore inexplorées. Mélange de musique classique, de sons sourds ou d'éclats stridents, la bande originale contribue elle aussi à la chute de la température. Tout ça sans céder à la facilité de la surabondance d'hémoglobine. Grandiose !

De nombreuses théories circulent pour expliquer les phénomènes paranormaux à l'oeuvre dans le film. D'aucuns lisent le long-métrage comme une allégorie de la conquête de l'Ouest, les paisibles pionniers des débuts devant imposer leur mode de vie aux populations primitives. D'autres y voient plutôt une représentation de la Shoah. D'autres encore assurent que Stanley Kubrick avait l'idée de démontrer à Stephen King que la force évocatrice du cinéma était d'essence supérieure à celle de la littérature. Très honnêtement, je me moque un peu de toutes ces explications. Shining est bel et bien un film saisissant par lui-même: il ne me paraît pas nécessaire d'échafauder d'autres hypothèses pour se convaincre de sa grandeur. Sa force vient aussi de ses acteurs, bien sûr, et notamment d'un Jack Nicholson terrifiant. Shelley Duvall est également excellente, en épouse poussée aux portes de la folie. Et c'est ne rien dire du gamin, Danny Lloyd...

Shining
Film américain de Stanley Kubrick (1980)

Le plus incroyable est encore que cette merveille de long-métrage horrifique a été presque exclusivement tournée... en studio. Il paraît impossible de lui trouver un équivalent dans l'histoire du cinéma. Psychose pourrait offrir une bonne alternative en termes de tension dramatique - on constate d'ailleurs qu'un autre hôtel isolé est au coeur du thriller d'Alfred Hitchcock. Il semble également que les tournages aient tous deux été éprouvants. Les grands du cinéma "accouchent" souvent dans la douleur. C'est peut-être ça, le prix du grand frisson.

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Une info pour les plus passionnés d'entre vous...

En 2012, le documentariste américain Rodney Ascher a tourné un film sur cinq des études consacrées à Shining. Le long-métrage est sorti en France le 19 juin 2013: il est désormais disponible en support DVD.

Vous pouvez maintenant consulter quelques blogs amis...

- "Ma bulle"...
- "L'oeil sur l'écran"...
- "La cinémathèque de Phil Siné".

vendredi 11 juillet 2014

Parenthèse marseillaise

Jouons franc jeu: je ne connais qu'une toute petite partie des 18 films que Robert Guédiguian a tournés en 34 ans de carrière. J'assimile volontiers le réalisateur à Marseille, sa ville natale, et au message social que délivrent ses oeuvres. J'ai vite eu très envie d'appréhender Au fil d'Ariane, la dernière en date, sortie en salles le mois dernier. Son générique de début la présente d'emblée comme "une fantaisie".

J'ai bien compris qu'avec Au fil d'Ariane, Robert Guédiguian voulait rendre hommage à celle qui est à la fois sa muse et sa compagne depuis de longues années: Ariane Ascaride. La comédienne arbore une fois encore les habits d'une femme simple, que sa famille entière, mari et enfants compris, a délaissée le jour de son anniversaire. L'infortunée ménagère cuisine un gâteau, mais l'abandonne bougies allumées, sortant seule de chez elle. Cette escapade improvisée compose la trame du film: après vous avoir indiqué que la pauvrette sera bientôt confiée aux bons soins d'un patron de bar généreux comme le César de Pagnol, je resterai muet sur le scénario. J'ajoute juste ce que certains d'entre vous auront déjà imaginé: le terrain qu'on arpente dans cette fable de cinéma est connu. Guédiguian fait le tour du propriétaire en père peinard, avec sa troupe de fidèles. Ariane Ascaride côtoie Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan, etc...

Notons aussi, pour la bonne bouche, que l'on retrouve également quelques jeunes habitués du cirque du bon Robert: Anaïs Demoustier et Lola Naymark chez les filles, Adrien Jolivet chez les garçons. Curieusement introduits par un générique en images de synthèse assez moche, ces braves gens jouent tous plutôt bien une histoire ensoleillée et relativement inventive, à défaut d'être très originale. J'admets avoir déploré quelques longueurs sur la fin, mais l'évidence de l'affection qui unit réalisateur et comédiens peut aussi compenser ce léger manque de rythme. Ici et là, Au fil d'Ariane développe également quelques jolies scènes, où une jolie femme fait bronzette aux derniers rayons du soleil ou quand les passagers d'une drôle d'expédition maritime affrontent ensemble une tempête homérique. Plusieurs surprises émaillent le terme de l'odyssée. J'ai vu des choses plus belles, mais l'homme à la caméra reste bien un artiste en liberté.

Au fil d'Ariane
Film français de Robert Guédiguian (2014)

Par la constance avec laquelle il évoque la vie des petites gens du Sud de la France, le cinéaste de Marseille est un peu le Ken Loach français. Il me semble toutefois que sa vision propre est empreinte d'un optimisme étranger à son confrère britannique - aux exceptions notables de Looking for Eric et La part des anges. On retrouve ici l'impression de douce folie d'un Aki Kaurismäki (Le Havre). Étonnant !

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Et qu'en dit-on ailleurs ?
Pascale ("Sur la route du cinéma") n'a pas été très convaincue.

jeudi 10 juillet 2014

Dédoublement

Le septième art manque parfois cruellement d'imagination. Scénarios répétitifs, absence totale d'invention graphique, musiques basiques ou déjà entendues... on ne tombe pas tous les jours sur un projet original. Quand je serai petit, second film de Jean-Paul Rouve réalisateur, ose une proposition inventive. L'ex des Robins des bois découvre ici un petit garçon, sosie de l'enfant qu'il était. Troublant...

C'est ainsi que la vie de Mathias Esnard, jeune paysagiste parisien sans histoire, bascule. Fasciné par sa similitude, notre homme décide de suivre son "double" et découvre alors que le gamin vit où lui-même a grandi, avec des parents qui ressemblent aux siens et, surprise ultime, que tout ce petit monde porte exactement le même nom ! Mathias décide alors de prendre ses habitudes dans cette autre vie. C'est ainsi que, progressivement, il devient l'ami d'un homme qui est la copie conforme de son père disparu. Voyage dans le passé ? Non. Quand je serai petit reste ancré dans le présent, aussi fantaisiste puisse-t-il paraître pour cela. L'une des qualités du film m'est apparue autour du fait qu'il ne donne pas d'explication à son côté paranormal. Ce qui ne le prive pas de tisser un joli et touchant portrait de famille.

Les comédiens ne sont pas pour rien dans cette réussite. Je veux saluer l'application de Jean-Paul Rouve, dont la pudeur de jeu trouve un joli écho dans les scènes-miroir avec le jeune Miljan Chatelain. Avant eux, j'ai vu ce film pour retrouver Benoît Poelvoorde, juste comme il l'est toujours dans ce genre de rôles à petites touches d'émotion. Autre plaisir avéré: la présence de Miou-Miou, femme ordinaire et mère discrète, tout à fait dans le ton de son personnage. Quand je serai petit n'est pas un grand film. C'est une oeuvre pudique et intelligente, qui pose de justes questions sur les liens familiaux et les fils qui nous relient à ceux qui ont disparu. Silencieux, le dernier plan d'un père évanescent, comme échappé d'une bobine Super 8, résume assez bien le propos. Tout en douceur.

Quand je serai petit
Film français de Jean-Paul Rouve (2012)

J'aime beaucoup le titre ! Le long-métrage proprement dit demeure une jolie surprise: je ne pensais pas qu'il serait aussi doux. Je dois dire que je trouve ça assez reposant, un tel film, de temps en temps. Dans le ton, il m'a un peu rappelé Du vent dans mes mollets. Il faut noter que ces deux oeuvres abordent la question du deuil, mais aussi qu'ils ne sont pas portés par la seule nostalgie. Une très bonne chose.

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Et maintenant, si vous cherchez à lire un autre avis...

Vous verrez: "Sur la route du cinéma" en publie un, plutôt positif. C'est un peu plus nuancé du côté de "Mon cinéma, jour après jour".

mardi 8 juillet 2014

Garçons dans le vent

C'est indubitable: la sortie d'un nouveau film de Clint Eastwood demeure pour moi un événement  d'ampleur. Je crois vous avoir donné des gages de ma sincère admiration pour l'artiste, pour l'acteur d'abord et un peu plus encore pour le réalisateur, et redis mon respect pour l'homme. Je me suis donc rué sur Jersey boys, dès le lendemain de sa sortie. Il comptait à peine 71.000 entrées dix jours plus tard...

Quand je parle cinéma, il me semble que Clint Eastwood paye encore les pots cassés de ses prises de positions politiques conservatrices. D'autres que lui, moins connus sans doute, passent entre les gouttes. Bref... Jersey boys est à l'évidence l'oeuvre d'un vieil homme, entouré de fidèles amis. Il ne marque pas une nouvelle évolution narrative ou stylistique de son auteur. Fana de musique, Eastwood nous invite à réentendre celle de ses jeunes années, par l'entremise d'un groupe de quatre jeunes mecs, les Four Seasons. Toutes choses égales par ailleurs, ils sont un peu, de l'autre côté du grand océan Atlantique, les grands frères des Beatles. L'une des différences majeures tient à ce que Frankie Valli et ses trois copains sont donc américains, d'origine italienne, petites frappes avant d'être chanteurs et musiciens. Il faut tout l'engagement financier - et émotionnel ! - d'un parrain pour les mettre dans le droit chemin d'une carrière méconnue en France, mais absolument triomphale aux États-Unis. L'occasion d'associer Christopher Walken avec de jeunes premiers.

Le film a été en partie produit par deux des membres du vrai groupe. Attention à ne pas se tromper: même s'il s'appuie sur le précédent d'un spectacle scénique à succès, ce n'est pas une comédie musicale. La musique y tient certes une place centrale, mais elle n'écarte pas totalement le cinéma. En décors et costumes, Jersey boys est surtout une très belle reconstitution de l'Amérique des années 50 et 60. Nostalgique d'un temps où il fallait guider les artistes rock débutants dans leurs premières apparitions télévisées, le long-métrage s'illustre par une attention particulière au plus petit détail plastique - il n'y a guère que les maquillages finaux qui m'ont déçu, sur ce point. Évidemment, ce n'est sûrement pas un scoop: nous connaissions déjà cet Hollywood capable de générer de grandes oeuvres en costumes. Reste que je suis toujours très attaché à ce classicisme, gage aussi que le cinéma peut toujours tout recréer. Mon plaisir tient également au fait que, même s'il remonte le temps, Eastwood dit sa confiance en la capacité des jeunes à réaliser de grandes choses. Et il a 84 ans !

Jersey boys
Film américain de Clint Eastwood (2014)

Ascension, chute et rédemption: l'ami Clint reprend un schéma éprouvé du cinéma hollywoodien. Au départ, ce nouvel opus rappelle même Les affranchis de Martin Scorsese, avec une série de dialogues face caméra pour remplacer la voix off. Peut-être un peu trop centré sur son personnage leader, le film perd un peu d'émotion sur la durée. Je l'ai trouvé beau, mais un peu moins fort que Bird, par exemple.

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D'autres avis, sur le Web ?

Oui ! Celui de Pascale ("Sur la route du cinéma"), notamment. L'envie d'en lire d'autres vous titille ? Il suffit de choisir: d'autres chroniques ont été publiées sur "Callciné", "Le blog de Dasola" et "Ma bulle".

lundi 7 juillet 2014

Débuts noirs

Est-ce qu'il vous est déjà arrivé de "découvrir" un artiste de cinéma ? Je veux dire, de voir le tout premier film d'untel, avant de constater que son talent séduit le plus grand nombre et s'inscrit dans la durée ? Pour ma part, je n'ai bien sûr pas "découvert" les frères Coen. J'ai eu toutefois le plaisir de revenir aux origines de leur belle filmographie avec Sang pour sang, le long-métrage qui a lancé leur carrière il y a bientôt trente ans. Le film reçut diverses récompenses et notamment le Grand Prix du jury au Festival de Sundance. Des débuts en fanfare !

Tout tourne ici autour de Frances McDormand, dont vous savez probablement qu'elle est la femme de Joel Coen. À cette époque lointaine, et alors même qu'ils collaborent en tout, ce premier frangin signe seul la réalisation des films communs, Ethan étant crédité comme producteur. Qu'importe: ensemble, les Coen brothers frappent fort d'entrée de jeu. Sang pour sang est un film noir d'une efficacité avérée. L'idée de base est toute simple: le patron d'un bar miteux suspecte sa femme de le tromper avec son principal associé. Il paye donc un détective privé pour en savoir plus. Sa jalousie démesurée l'incite ensuite à commanditer un double meurtre. Vous imaginez bien que rien ne va se passer comme prévu. J'ajouterais simplement que, comme souvent avec ce genre de scénarios, les personnages s'enferment progressivement et choisissent toujours la moins bonne des solutions qui se présentent à eux. Jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Mieux vaut ne pas en dire davantage sur le déroulé de l'histoire. Autant souligner désormais qu'attentifs au fond, les Coen le sont également à la forme, bien entendu. Quand Sang pour sang déboule sur les écrans américains, Joel a 30 ans, Ethan à peine 27. Ils font toutefois preuve immédiate d'une grande maîtrise. Sans chercher midi à quatorze heures, les images de leur tout premier opus cognent la rétine et paraissent l'oeuvre de vieux routiers du cinéma de genre. Le budget à leur disposition ne dépasse pourtant pas les 1,5 millions de dollars. La critique, elle, se fait assez élogieuse dans l'ensemble. D'aucuns osent une comparaison avec Hitchcock, soulignant le fait que les frangins ont bien retenu leurs leçons de style. On peut affirmer sans trop de risque qu'ils ont fait encore mieux depuis. Heureux, ceux qui ont su d'emblée les apprécier sur grand écran ! Tout ça avec, par exemple, sept ans d'avance sur l'ami Tarantino...

Sang pour sang
Film américain d'Ethan et Joel Coen (1985)

Dans sa version originale, le long-métrage s'appelle Blood simple. Simple, il l'est, en effet, ou disons plutôt radical. Les Coen évitent toute fioriture qui viendrait plomber leur récit. Ils ne cherchent pas particulèrement à dynamiter le genre, mais s'y inscrivent aussitôt comme de très honorables artisans. Ils le confirmeront avec éclat grâce à des films comme Fargo ou No country for old men. Brillant !

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Ailleurs sur le Net...
Vous pouvez retrouver une chronique du côté de "L'oeil sur l'écran". Autre possibilité: choisir de consulter "Mon cinéma, jour après jour". Princécranoir donne également son avis sur "Ma bulle".

dimanche 6 juillet 2014

En roue libre

Je ne peux pas le contester: avoir comme moi l'envie de (re)voir l'ensemble des films de et/ou avec Clint Eastwood revient à se lancer dans un long tour de montagnes russes. S'il a bien signé une poignée d'oeuvres magistrales devant et/ou derrière la caméra, l'Américain s'est aussi offert le luxe de quelques productions assez dispensables. On dit même qu'aucun cinéma français n'a voulu de Pink Cadillac...

Ce long-métrage très "amerloque" est en fait le dernier des trois films que Clint Eastwood a joués sous la direction de Buddy van Horn. C'est également le dernier des trois films... que Buddy van Horn a réalisés. Sur les sites de référence, l'illustre inconnu est le plus souvent cité comme spécialiste des cascades, avec 106 films entre 1951 et 2011. Vous l'aurez compris: il a très souvent travaillé avec son bon ami Clint et a parfois été sa doublure. Tout ça pour dire que Pink Cadillac n'atteint pas des sommets sur le plan scénaristique. La star Eastwood s'amuse dans la peau - et les déguisements multiples - d'un chasseur de primes moderne, chargé de retrouver une jolie fille soupçonnée d'avoir essayé de se soustraire à la justice. Le justicier solitaire découvrira vite que la belle est innocente et menacée par un gang...

Sous cette seconde image, vous me permettrez de ne pas entrer aujourd'hui dans trop de détails. Je manque cruellement d'inspiration. Du côté des anecdotes, les gazettes relèvent que Clint n'a pas perdu son temps en acceptant ce film moyen, puisque le tournage lui a permis de rencontrer Frances Fisher, sa compagne pendant cinq ans et la mère de Francesca, la quatrième de ses cinq filles. Vous noterez également, si ça vous intéresse, que Jim Carrey fait une apparition dans le long-métrage, avec dix secondes de parodie d'Elvis Presley. Pink Cadillac n'a d'intérêt que pour les inconditionnels d'Eastwood. J'avouerais bien volontiers une certaine mansuétude pour cette pièce du puzzle d'une carrière franchement disparate. Il est évident aussi que de plus hauts sommets suivront. Mais c'est une autre histoire...

Pink Cadillac
Film américain de Buddy van Horn (1989)

Jugé coupable, Créance de sang, etc...: vous trouverez ici même plusieurs autres longs-métrages eastwoodiens au rayon des films gentillets. Il faudra qu'un jour, je vous parle également de Doux, dur et dingue, celui où Clint a un orang-outan pour premier partenaire. Maintenant, je ne vous en voudrais pas si vous vous détournez. J'espère juste que vous reviendrez rapidement lire mes chroniques ! 

vendredi 4 juillet 2014

Émotions volatiles

Bird people fait partie de ces films dont il n'est pas facile de parler. J'ignorais tout jusqu'alors des travaux de Pascale Ferran, une cinéaste rare: elle ne signe ici "que" son quatrième long-métrage, vingt ans après le premier. Moins prolifiques que d'autres, certains artistes concentrent leur talent sur quelques oeuvres fortes. Cette conviction personnelle - et quelques critiques positives, c'est vrai -  m'ont poussé à aller voir ce film-là. Dont il ne m'est donc pas facile de vous parler.

La scène inaugurale donne le ton. Audrey, jeune femme de chambre dans un hôtel aéroportuaire parisien, part travailler. Avant d'arriver sur elle, la caméra s'attarde sur les autres passagers de "son" RER. Outre leurs conversations, on entend alors la musique qu'ils écoutent parfois ou... leurs pensées du moment. Le long-métrage illustre alors de façon très sensorielle le quotidien de vies tout à fait ordinaires. Quant à Gary, l'autre personnage principal du film, il est pris soudain d'une crise d'angoisse face à son existence normée. Après une nuit agitée, cet ingénieur américain en transit entre San José et Dubaï décide de tout plaquer, travail, femme et enfants, sans s'inquiéter vraiment des conséquences. L'air de rien, Bird people se penche alors ostensiblement sur le monde d'aujourd'hui et notre relation collective, entre stress professionnel et incommunicabilité affective. Toute ressemblance avec la réalité n'est assurément pas fortuite...

C'est quand on a l'impression de voir une simple et nouvelle chronique de notre temps que le film décolle vers autre chose. Vous dire quoi serait trahir une intrigue qu'il me semble bien préférable de découvrir sans information préalable. Parce que j'en avais lu un mot, j'avais personnellement un indice quant à cette inflexion scénaristique. Sincèrement, je l'ai regretté: quand je vais au cinéma, je préfère être surpris que de voir mes premières impressions se confirmer. Bref... j'ai malgré tout aimé Bird people, film empli de liberté. Porté par une petite troupe d'acteurs, au premier rang desquels j'ai été ravi de revoir Anaïs Demoustier, ce long-métrage, d'un rude pragmatisme par certains aspects, offre aussi - et surtout - une bouffée de poésie. La manière (aérienne, bien sûr !) dont est filmé l'aéroport qui lui sert de cadre vaut à elle seule le déplacement. C'est une sorte de voyage. S'il est difficile d'en parler, il n'est pas facile non plus d'en revenir.

Bird people
Film français de Pascale Ferran (2014)

Pascale Ferran tourne peu, mais elle tourne juste: son oeuvre précédente, Lady Chatterley, a reçu le César du meilleur film 2007. Petits arrangements avec les morts, sorti en 1994, lui avait valu d'obtenir la Caméra d'or du Festival de Cannes. Je n'en dirai rien d'autre aujourd'hui, faute d'avoir pu les voir aussi. Le long-métrage de ce vendredi, lui, ne ressemble à aucun autre. Pas même à Birdy...

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Et maintenant, un petit tour sur la blogosphère ?
Vous pouvez vous arrêter sur "La cinémathèque de Phil Siné". Princécranoir a vu le film, lui aussi, et en parle sur "Ma bulle". Pascale l'évoque également en termes favorables: "Sur la route du cinéma".

jeudi 3 juillet 2014

Une mère, une fille

Je me suis réconcilié avec Pedro Almodóvar. Les habitués du blog gardent peut-être le souvenir de la colère que j'avais ressentie l'année dernière devant son dernier film. Alors que je remonte le calendrier pour découvrir ses anciennes réalisations, le fait que je préfère l'Espagnol dans le registre dramatique semble se confirmer. César 1993 du meilleur film étranger, Talons aiguilles s'inscrit pleinement dans cette dimension. J'y ai retrouvé l'essentiel de ce que j'apprécie chez le plus connu des artistes de la Movida. Ça fait toujours plaisir !

C'est entendu: Pedro Almodóvar n'est pas le dernier pour les films chargés de fantasmes. Une précision: ce n'est qu'à la fin de Talons aiguilles que vous connaîtrez le sens exact de ce titre. Vous aurez avant cela rencontré Rebeca, journaliste-star d'une chaîne télévisée madrilène. Quand l'histoire démarre, la jeune femme attend anxieusement l'arrivée d'un avion, celui qui ramène sa mère, Becky, sur le sol ibérique, après un long exil professionnel sud-américain. Rapidement, on comprend que les deux femmes ne se sont pas vues depuis longtemps et qu'une certaine animosité régit leurs rapports. C'est facile à comprendre, quand on sait que la plus jeune est mariée avec... l'ancien amant de son aînée. Et le scénario de détailler alors deux de ces innombrables portraits de femme chers à l'homme resté derrière la caméra. Avec le duo Victoria Abril / Marisa Paredes placé sur le devant de la scène, seuls les grands misogynes se plaindront...

Talons aiguilles est un drame, je l'ai dit. C'est aussi un film policier. La mort frappe très vite un protagoniste important: je vous laisse apprécier tout ça sans en dire plus. Le long-métrage cache son jeu. Sombre parfois, il peut aussi s'avérer très émouvant, et notamment lors d'un final absolument pathétique. Je ne vois pas Pedro Almodóvar comme un génie, mais je reste tout de même admiratif de son talent à rendre crédibles des récits plus qu'improbables. Il le réussit d'ailleurs généralement avec classe, ce qui pourrait faire de ses quelques films ratés des exceptions pardonnables à une brillante règle de conduite. Formellement, ici, tout est plutôt juste et bien senti. Avec la VO espagnole pour plus d'authenticité, je ne me suis jamais ennuyé. J'étais bel et bien de retour en terrain familier et aimé. J'avertis toutefois ceux d'entre vous que le sexe au cinéma rebute que le film n'en est pas exempt. Juste un peu d'épice, disons du piment doux...

Talons aiguilles
Film espagnol de Pedro Almodóvar (1991)

Pour une sixième rencontre avec le cinéaste sur les Bobines, je suis donc content de mon choix. Je reste curieux de ce qu'il a réalisé avant, ce long-métrage étant tout de même son dixième. Il en a créé autant depuis ! En attendant la prochaine opportunité de présenter cette belle carrière, je continue de vous recommander celui des films que j'ai préféré, j'ai nommé Étreintes brisées. Un autre drame, oui...

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mardi 1 juillet 2014

Au-delà du bocal

"Je ne comprends même pas que tu rentres à Paris. New York, c'est un bon endroit pour un artiste". Dite par l'un des deux personnages principaux de Swim little fish swim, cette petite phrase résume bien l'enjeu de ce long-métrage récent, où la métropole américaine tient lieu de refuge à une jeune vidéaste française. Lilas veut pouvoir couper le cordon qui la relie à sa mère, artiste confirmée en passe d'exposer au MoMa. Benjamin, qui l'y encourage, est un musicien talentueux, incapable de sortir un album. Paradoxes, paradoxes...

Swim little fish swim s'inscrit pleinement dans une mouvance cinéma récente et certifiée arty, qui fait de la Grosse Pomme la terre d'asile de jeunes créateurs internationaux d'avant-garde non encore révélés. Premier long-métrage du tandem Lola Bessis / Ruben Amar, il révèle lui-même deux talents d'une vingtaine d'années - la jeune femme jouant en outre le rôle principal. Que dire désormais du regard posé sur New York ? Il est plutôt sympathique. Si les deux créateurs assurent que leur récit n'a rien d'autobiographique, le long-métrage paraît incarné et respire le vécu. On commence à avoir l'habitude désormais de voir les États-Unis présentés sous cet angle. Le film conserve toutefois un certain pragmatisme: aux nombreux artistes bohèmes qu'il met en avant, il "oppose" d'autres personnages ancrés dans la réalité et le matérialisme qui la sous-tend. Ainsi par exemple de Mary, la femme de Benjamin, infirmière qui rêve d'une maison...

Un peu prévisible parfois, ce petit film conserve une certaine grâce. Plus que naïf, il est en fait doux. J'y ai vu deux petits poissons chercher le chemin de la mer, mais avoir véritablement à se heurter aux parois du bocal. Lilas et Benjamin n'ont pas de prédateur, juste des doutes à dissiper et du chemin à parcourir. Ils ressemblent assurément à d'autres jeunes de leur âge et peut-être bien un peu quand même à ceux qui les ont inventés. Swim little fish swim n'exclut pas la mélancolie: il s'en sert comme d'un moteur alternatif pour avancer. En l'absence de vrai méchant, il suffit parfois d'être plus malin que d'habitude - ou un peu plus déterminé - pour gagner. Assez linéaire, l'histoire qu'on nous raconte s'achève positivement. Sans surprise de ce point de vue, le long-métrage demeure attachant dans sa description - un peu idéalisée, c'est vrai - des milieux de l'art contemporain. Et la bande originale suffit à nous y transporter...

Swim little fish swim
Film franco-américain de Ruben Amar et Lola Bessis (2014)

Oser la comparaison avec Woody Allen comme certains critiques professionnels l'ont fait, j'avoue que ça ne me paraît "too much". Maintenant, c'est vrai qu'on reconnaît parfois l'environnement familier du maître new-yorkais... et pour cause ! Pour revenir sans attendre davantage à un peu de mesure, j'admets avoir pensé à Frances Ha. L'aspect bricolé, lui, m'a remis en mémoire La science des rêves.