jeudi 10 mai 2012

C'est ça, la Belgique ?

Une chronique de Martin

Il avait été prévu qu'on regarde deux films de Benoît Poelvoorde. Changement de programme: une soirée ciné organisée chez l'ami Philippe a finalement vu passer au premier rang ce qui devait n'être "que" le deuxième long-métrage visionné. Les convoyeurs attendent: sous ce titre mystérieux, formule rituelle issue du jargon des éleveurs de pigeons voyageurs, se cache un film compliqué.

Circonspect, j'ai posé une question en titre de ma chronique, question sans réponse définitive, d'ailleurs, plutôt née d'un ressenti que d'une analyse approfondie du septième art créé chez nos voisins.

Que je vous explique. Quand j'affirme que Les convoyeurs attendent est un film compliqué, je ne parle pas de ce qu'il raconte exactement: j'évoque ce qu'il donne à voir et d'abord son personnage principal. Roger, père de famille et journaliste localier d'un niveau intellectuel plus que discutable, ressasse sans arrêt sa frustration sociale en cherchant un moyen de s'en sortir. Et le moyen, ô miracle, il le trouve dans la lecture... du Livre des records. Roger apprend alors qu'une voiture est offerte à celui qui réussira à en battre un. Généreux à sa curieuse façon, il offre donc à son fils Michel un coach pour l'ouverture et la fermeture de portes, dans l'espoir qu'il devienne un champion du monde et cède sa récompense à la famille. Pathétique et incroyable, ce scénario s'avère franchement rugueux.

J'ai envie de parler d'humour noir, très noir, même, mais j'ai du mal pour dire si je trouve ça vraiment drôle. Disons qu'une fois encore, l'investissement affectif de Benoît Poelvoorde dans le projet emporte le morceau et suscite mon adhésion. Moins connue, à l'exception peut-être de Bouli Lanners, le reste du casting - et particulièrement les enfants - impressionne également. En dépassant l'absurdité même du propos, on se rend compte que, derrière ce vernis délirant, se cache un second niveau de lecture et ce que j'appellerai du respect de la dignité des petites gens. Avec l'aide d'un réalisateur qui est aussi son ami, Benoît Poelvoorde s'enfonce tour à tour dans le délire, la frustration, la colère et finalement l'apaisement. Je vois bien peu d'acteurs pour le remplacer sur une palette d'émotions aussi étendue. Le comédien est un peu, tour à tour, chacun de nous. Tellement vrai qu'il est bouleversant, à moins d'être profondément cynique ou blasé.

C'est ça, la Belgique, cet humour politesse du désespoir ? La vision me paraît un peu réductrice, mais toutefois assez sensée: il y a là quelque chose que je ne retrouve pas véritablement à l'identique dans d'autres écoles de cinéma, quelque chose qui suscite un rire grinçant et qui réconforte à la fois, un peu comme le cadeau vachard d'un ami proche. Le mieux est qu'ici, la photo du film correspond parfaitement à l'émotion qu'il a suscitée en moi. Je m'étais demandé pourquoi Benoît Mariage avait choisi de tourner en noir et blanc.

Sans avoir pu lui en parler, j'ai trouvé après coup que c'était une idée remarquable: l'absence de couleurs apporte une distance salutaire dans les passages d'émotions fortes et, dans les moments apaisés, fait marcher notre imagination pour recréer ce que nous connaissons à partir de cette demi-fiction. Même constat lié à la réalisation quant à certaines scènes visiblement tournées en studio, quand Roger enfourche sa mobylette et arrive sur le terrain de ses investigations sa petite fille derrière lui. Les convoyeurs attendent ne donnent pas du journalisme une idée très reluisante. M'y confronter m'a fait penser à l'émission Strip tease et aux débats que j'avais pu avoir quant à la pertinence de filmer les gens quand ils sont malheureux, pathétiques ou visiblement "à côté de la plaque". Le long-métrage que je vous présente aujourd'hui me semble au fond pouvoir reposer des interrogations fondamentales: ces gens sont-ils vraiment fous ? Faut-il les considérer idiots ou simplement différents ? Il me semble que les deux Benoît ont de la tendresse pour eux, peut-être d'ailleurs parce qu'ils se sentent assez proches d'eux. Sans m'avoir paru répondre à toutes les questions qu'il pose, le film m'a touché. J'ose croire qu'avec un peu de cran et d'ouverture d'esprit, il est accessible à tout le monde et laisse à chacun tirer ses propres conclusions. Rire et pleurer d'après son ressenti, ne serait-ce pas le but du cinéma ?

Les convoyeurs attendent
Film belge de Benoît Mariage (1999)
J'ai choisi de dire que le film était belge, parce que son réalisateur l'est, ainsi qu'au moins une bonne partie de sa distribution. Il faut toutefois admettre qu'il est aussi français et suisse, ses producteurs se répartissant sur ces trois nationalités. J'espère bien trouver d'autres occasions de mieux capter l'âme belge au cinéma, si tant est qu'elle existe réellement. En attendant, je vous renvoie à la rubrique Cinéma du monde pour d'autres longs-métrages de cette origine. Conseil parmi d'autres: il est assez intéressant de mesurer l'évolution du travail du duo Mariage/Poelvoorde en regardant Cowboy, sorti huit ans après son aîné de cinéma et qui lui fait souvent écho.

mardi 8 mai 2012

Derrière les grilles

Une chronique de Martin

Derrière les grilles du château de Versailles, Sidonie et Honorine surveillent le roi. Nous sommes au mois de juillet 1789 et les couloirs du palais bruissent d'une incroyable rumeur: en révolte, le peuple aurait pris la Bastille, tranché la tête de son gouverneur et libéré quelques pauvres hères qui traînaient par là. Les petites servantes de la reine Marie-Antoinette ont bien du mal à y croire et pourtant...

Un chat organisé il y a quelques semaines par le journal Libération m'a permis de demander à Benoît Jacquot pourquoi il s'est intéressé à la femme de Louis XVI. J'ai eu la chance qu'il me réponde: "Sa fin tragique a été comme emblématique de la fin d'un monde. Et la fin de ce monde, c'est le début d'un autre". Le réalisateur a aussi évoqué une souveraine étrangère pour le peuple de France. Celle qu'on a appelé l'Autrichienne a su le fasciner pour sa dualité et les évolutions de son comportement. "Elle a d'abord été une jeune femme frivole, légère, une princesse capricieuse, pour devenir, au cours des jours que j'ai essayé de représenter, une reine de tragédie". On l'a dit avant moi: Les adieux à la reine porte toutefois un titre trompeur. C'est la reprise de celui du roman dont le film est tiré, c'est vrai. Reste que le premier personnage n'est pas celle que l'on peut croire. L'héroïne, en fait, c'est bel et bien Sidonie, une jeune femme dévouée à sa royale patronne, à son service pour lui faire la lecture selon l'étiquette et son bon plaisir du moment. D'où vient-elle exactement ? A-t-elle un protecteur ? Un amant ? Personne ne le sait. Inutile d'espérer des indices: il faudra attendre la fin de l'histoire. L'intérêt du film est ailleurs. Dans le devenir de cet improbable duo.

Un duo qui est en fait un trio, puisqu'aux côtés du personnage imaginaire de la lectrice, Benoît Jacquot ressuscite une femme tierce. Gabrielle de Polastron, duchesse de Polignac, a existé, elle. Quoique son aînée de quelques années, elle fut un long moment l'amie et la confidente de Marie-Antoinette, ainsi que la gouvernante des enfants du couple royal. Sans entrer dans le détail, le scénario suggère qu'elle aurait pu être davantage aux yeux de la reine. Maintenant, qu'en dire ? Les adieux à la reine est un beau film. Ayant choisi de laisser la Révolution hors-champ, le réalisateur gagne toutefois son pari d'une reconstitution crédible et flamboyante. Costumes, décors et même musique: le travail des équipes techniques est remarquable. Une vraie force pour un film au rythme étonnamment lent. Ce n'est pas tout à fait un défaut. Si les scènes sont longues, elles ont le mérite de bien camper les protagonistes. Léa Seydoux, Diane Kruger et Virginie Ledoyen m'ont convaincu. L'enjeu dramatique se dévoile petit à petit et c'est une fois attaché aux trois femmes de ce drame que j'ai finalement mieux su mesurer le pathétisme de leur destinée. Le long-métrage aborde pudiquement la palette des sentiments, entre attachement, respect et amour. Discutable, pas... révolutionnaire, mais finalement assez touchant.

Les adieux à la reine
Film français de Benoît Jacquot (2012)
La comparaison avec le Marie-Antoinette de Sofia Coppola s'impose d'elle-même. Rien à voir, pourtant, dans le traitement. À la fable moderne et américaine sur l'adolescence contrariée, le cinéaste français répond par une cartographie du Versailles intime. Stupeurs et tremblements à la Cour de France, avec une situation si imprévue qu'elle est - fatalement - ingérable. En Chine et avec bien plus d'éclat encore, avec également de très nombreux sous-thèmes, c'est un peu ce qu'avait montré Bernardo Bertolucci dans Le dernier empereur.

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Envie de lire un autre avis ?

C'est possible: je vous conseille la lecture de "Sur la route du cinéma".

dimanche 6 mai 2012

Un canard dans la jungle

Une chronique de Martin

Coin ! Et revoilà Alain Chabat ! Huit ans après son dernier film, onze après une adaptation réussie des aventures d'Astérix, l'ex-Nul s'offre un autre personnage de BD populaire: le Marsupilami. Le titre même de son film - Sur la piste du Marsupilami - montre que la bestiole est difficile à dénicher, planquée qu'elle est dans la luxuriante forêt de Palombie, pays imaginaire planté au coeur de l'Amérique du sud.

Pseudo-journaliste d'investigation, Alain Chabat/Dan Geraldo s'associe avec Jamel Debbouze/Pablito Camaron pour un reportage sur le terrain. Son but: rencontrer le peuple paya, à la longévité légendaire, et enfin connaître son secret. Pas bien malin, le gringo...

Une première précision: je n'ai lu aucune des BD Marsupilami. L'animal fête ses 60 ans cette année. Inventé par le grand auteur belge André Franquin, le papa de Gaston Lagaffe, il se caractérise par sa force physique, son pelage jaune à tâches noires et sa queue multi-fonctions longue de 8 mètres. Plutôt pacifique, il est capable du pire si on s'en prend à sa femelle et/ou à sa progéniture. Le film lui offre une histoire originale: avec Jeremy Doner, auteur américain qui avait également travaillé sur L'arnacoeur, Alain Chabat apporte à son petit héros poilu un scénario 100% nouveau. Tout en y insérant son propre univers, il aurait ainsi respecté les codes de l'oeuvre originelle, projet sur lequel, paraît-il, il travaillait depuis longtemps. Plutôt tourné vers le jeune public, Sur la piste du Marsupilami reste un spectacle sympathique pour les grands. Il mélange les ingrédients du film d'aventures, de la comédie potache et de l'esprit nul. Houba !

Du côté des acteurs, rien à redire. Alain Chabat prend - et donne - toujours un malin plaisir à s'auto-ridiculiser. C'est la même chose pour Jamel Debbouze: à l'inverse des "héros", on est ici en terrain connu et balisé. Classique mais efficace. L'un des grands bonheurs offerts par Sur la route du Marsupilami vient d'une épatante galerie de personnages secondaires. On rigole avec Fred Testot en dictateur de pacotille, Géraldine Nakache en botaniste sexy et Patrick Timsit en caporal frustré. Pas attendue du tout, en revanche, la prestation étonnante d'une Céline Dion franchement drôle ! Et je ne dirai rien sur celle de Lambert Wilson, à contre-emploi et juste jubilatoire ! Reste à saluer le travail des équipes techniques, qui prouvent encore une fois qu'on peut faire de la comédie tout en soignant décors, costumes et intermèdes graphiques - mention spéciale pour le talent des créateurs du petit dessin animé inséré dans le film. À vous désormais de vous perdre en Palombie pour... comprendre mon titre.

Sur la piste du Marsupilami
Film français d'Alain Chabat (2012)
Une demi-étoile spécialement pour le jeu en roue libre des acteurs ! Je suis volontairement resté discret sur les vannes et situations gaguesques du film pour préserver la fraîcheur de votre regard. Ceux qui connaissent et apprécient Astérix et Obélix: mission Cléopâtre retrouveront ici l'esprit général qui y était développé. En attendant d'en reparler un jour ou l'autre, je n'ai pas spécialement de référence antérieure à donner. L'humour nul associe réparties foireuses, événements improbables et clins d'oeil multiples, le tout étant délivré à 200 à l'heure. Sans crier au chef d'oeuvre, j'aime autant... en rire !

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Bon, je suis désolé...
J'avais vaguement eu l'idée de profiter de cette journée électorale pour vous parler d'un film politique, mais ça ne s'est pas présenté. Allez, hop: un lien vers la chronique de "Sur la route du cinéma" !

vendredi 4 mai 2012

Enfant du rock

Une chronique de Martin

Je m'étais posé la question: faut-il déjà bien connaître Joy Division pour apprécier le film qui leur est consacré, Control ? Si j'en crois mon ressenti personnel, la réponse est non. J'ignorais presque tout de ce groupe anglais mythique de la fin des années 70, mais j'ai aimé découvrir le long-métrage. À vrai dire, plus qu'une biographie filmée des quatre musiciens, il se tourne surtout vers le leader, Ian Curtis.

Ce que le jeune homme a de fascinant ? Sa carrière de météorite autour d'une vie de rock star, mariée à dix-neuf ans, suicidée à 23.

Tout en musique, évidemment, Control ressemble donc à un film social anglais de la veine d'un Ken Loach, plus qu'à une hagiographie univoque d'ancien groupie. Anton Corbijn, le réalisateur (hollandais) de ce drame, connaît pourtant la chanson: avant d'oser se lancer ici dans le tournage de son premier long-métrage, il a fait ses débuts comme photographe dans un mensuel musical. C'est ainsi qu'il a notamment connu Joy Division. Depuis les années 80, il a aussi signé un grand nombre de clips vidéo, fruits notamment d'une collaboration de longue durée avec Depeche Mode. Sa première semi-fiction porte évidemment la marque de cette riche expérience. On notera également au passage que, filmée en noir et blanc, elle crédite Debbie Curtis, la veuve de Ian, investie en qualité de co-productrice.

Debbie est aussi l'âme du film, l'une de ses victimes innocentes. Première muse, épouse fidèle, mère d'une petite Natalie, elle reste au foyer en attendant les retours de tournée de son rockeur de mari. Elle supporte ses silences et ses inspirations nocturnes, assume comme elle peut son angoisse devant son absence et ses crises d'épilepsie répétées, essaye chaque jour de se dire que tout va bien et qu'elle a bien la vie qu'elle avait imaginé vivre. On ne regrette pas que Control ait fait le choix d'aborder la vie d'une star par l'intime. Cette audace offre au contraire au film ses plus beaux contrastes. Entre la blancheur aveuglante des projecteurs et la noirceur retrouvée à l'intérieur de sa relation de couple, Ian Curtis se débat avant de se laisser emporter. Et, sans le connaître, on part avec lui...

Control
Film anglais d'Anton Corbijn (2007)
Bravo à tous les acteurs qui se sont investis dans cette œuvre âpre ! C'est seulement après avoir apprécié le long-métrage que j'ai voulu me pencher plus avant sur la carrière de Joy Division. Il s'avère finalement que ce que montre le film est conforme à la triste réalité. Difficile, dès lors, de trouver une oeuvre cinématographique comparable. Je citerais bien Amadeus pour un autre destin tragique lié à la musique, mais c'est aller chercher loin. Cloclo ? Piste crédible certes, mais dans un registre bien différent. Autant que j'attende d'avoir vu d'autres films musicaux pour y revenir. Et d'ici là, je peux revenir à l'essentiel en écoutant quelques morceaux rock des 70s.

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Une autre chronique à lire ?
Pascale, rédactrice de "Sur la route du cinéma", partage mon avis.

jeudi 3 mai 2012

Kubrick, projets inachevés

Une chronique de Martin

Que je parvienne un jour à avoir vu tous les films de Stanley Kubrick me paraît chose envisageable. Le réalisateur américain en a signé treize et j'en connais déjà quatre - je vous laisse découvrir leur nom dans la page dédiée aux cinéastes. Amusé, je constate que le mythe s'est aussi écrit sur le vide, puisqu'un certain nombre de projets cinématographiques du maître ne sont jamais sortis des cartons.

Ainsi aurait-il notamment voulu tourner un film sur Napoléon. L'histoire du cinéma est passée à côté de quelque chose de grand !

Un autre des projets avortés de Stanley Kubrick a pu voir le jour grâce à... Steven Spielberg. Les deux hommes se connaissaient. Amis, ils avaient décidé de travailler ensemble pour une adaptation d'un roman d'anticipation d'Aldiss Baker. La mort du premier décidera le second à aller jusqu'au bout et à lancer A.I. Intelligence artificielle, un long-métrage que je n'ai pas encore vu. Je suis content de pouvoir avoir l'occasion de me rattraper. Je ne peux toutefois pas en dire autant pour d'autres films fantômes, tel celui que Stanley Kubrick voulait réaliser sur l'Holocauste - en fait abandonné pour ne pas venir concurrencer La liste de Schindler.

Douze ans auront passé entre les deux derniers films du cinéaste, Full metal jacket et Eyes wide shut. De quoi oublier qu'il avait eu l'intention d'adapter Stephan Zweig, Umberto Eco ou Patrick Süskind. Mais également que Terry Southern, scénariste connu entre autres pour Docteur Folamour et Easy rider, espérait le convaincre facilement de tourner un film pornographique. L'histoire complexe d'un homme dont l'histoire demeurait en fait "une légende inventée de toutes pièces par la presse", selon sa propre femme Christiane.

mardi 1 mai 2012

L'opportuniste

Une chronique de Martin

C'est la Fête du travail ! Aujourd'hui, du coup, je tire ma flemme. J'ai choisi de reparler d'un film déjà commenté ici même: Barry Lyndon. Enfin, disons plutôt que je l'ai revu et que, en suivant l'ordre logique de mes sessions cinéma, je suis amené à l'évoquer à nouveau. J'ai eu la chance d'en profiter sur écran géant, dans le cadre d'une opération baptisée Il était une fois, qui voit quelques grands classiques ressortir en salles. J'en reparlerais probablement si j'en ai l'occasion.

En attendant, donc, quelques mots nouveaux sur Barry Lyndon. Qu'ajouter à ma première chronique ? J'ai peu d'idées, à vrai dire. Sorti en 1975, récompensé par quatre Oscars techniques l'année suivante, le long-métrage a traversé toutes ces années avec éclat. Stanley Kubrick semble transcender son matériau littéraire pour créer une oeuvre unique en son genre. Chaque plan du film est un tableau. Musicalement, la perfection n'est pas loin avec, pour la première fois je crois chez ce réalisateur, l'usage exclusif d'oeuvres classiques. Quant au scénario, lui, il est passionnant, brillant d'un bout à l'autre de ces trois heures de grand cinéma. Le spectateur s'embarque immédiatement pour un voyage au 18ème siècle: une leçon d'histoire et d'efficacité cinématographique. Mon amour des films en costumes trouve là un Graal bien difficile à égaler. Chacun son truc, bien sûr. D'aucuns pourraient trouver l'ensemble trop grandiloquent, empesé. Quant à moi, je ne saurais que trop vous conseiller de vous y plonger.

Barry Lyndon
Film américain de Stanley Kubrick (1975)
Un tel chef d'oeuvre ne se compare pas... ou alors peut-être simplement avec les autres merveilles nées de son maître-créateur. Même ainsi, j'ai bien de mal à mettre le long-métrage en parallèle avec un autre. Oeuvre à nulle autre pareille, elle marque donc durablement l'histoire du septième art. Notez toutefois qu'en matière de films à la mode 18ème, j'ai une (petite) préférence pour Amadeus.

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Si cette mini-chronique ne vous suffit pas...

Je vous invite à lire ce que j'avais écrit la première fois.

dimanche 29 avril 2012

Montand ce héros

Une chronique de Martin

Dix-huit ans. Il aura fallu attendre dix-huit ans, c'est-à-dire de 1990 à 2008, pour apprendre d'Agnès Varda que Jacques Demy était mort du Sida. Le cinéaste a travaillé jusqu'au bout et, bien qu'interrompu à deux reprises par des séances à l'hôpital, il est parvenu à sortir Trois places pour le 26 deux ans avant sa mort. Ce dernier film met en scène un autre monstre sacré du septième art made in France.

Yves Montand est filmé, lui, trois ans avant sa propre disparition. Point atypique, il joue son propre rôle: revenu à Marseille, sa ville d'enfance, le comédien se remémore les diverses étapes de sa vie. Joyeux (?) mélange d'anecdotes biographiques et de pure fiction.

Trois places pour le 26, c'est en fait tout ce qu'espère pouvoir obtenir une jeune admiratrice de la star, qu'incarne Mathilda May. Explication: si Yves Montand est descendu sur la Canebière, c'est également pour y jouer un spectacle. Le film de Jacques Demy est donc une mise en abîme, l'idée fonctionnant d'ailleurs à merveille avec un comédien aussi sincèrement cabot que son acteur principal. Reste que le résultat surprend, et ce dès le début, quand la vedette, tout juste sortie du train, rejoint la ville à pied, aussitôt interrogée par des journalistes dansants et chantants. Comme assez souvent dans d'autres oeuvres du même cinéaste, le kitsch n'est pas très loin. Il reste à l'écart toutefois quand le dialogue reprend "normalement".

Tout bien considéré, Trois places pour le 26 n'est pas un film capable de renverser la conviction de ceux qui n'aiment pas le style Demy. Le grand Jacques peine à se faire oublier dans ses images, d'autant plus personnelles que son fils Mathieu fait une apparition fugace à l'écran et que sa fille Rosalie signe les costumes évidemment colorés du long-métrage. En grand monsieur qu'il était, Yves Montand se coule parfaitement dans cet univers qui, pourtant, ne lui ressemble pas forcément. Dans le tempo années 80, le projet paraît un peu décalé aujourd'hui. Il y a toutefois quelque chose d'assez poétique derrière les aspects vieillots. Juste de quoi déplorer que la carrière du réalisateur n'ait pas duré un peu plus longtemps...

Trois places pour le 26
Film français de Jacques Demy (1988)
Je le dis souvent: si Jacques Demy a puisé dans les musicals américains la source d'une inspiration bien française, il ne faudrait surtout pas le cantonner à ses oeuvres "en chanté". Ce long-métrage alterne donc subtilement passages en musique - avec la complicité habituelle de Michel Legrand - et scènes de dialogue ordinaires. Honnêtement, je crois préférer Les parapluies de Cherbourg. Mention pour La baie des anges, quand le duo piano/violon m'irrite.

vendredi 27 avril 2012

La vérité sur Charlie

Une chronique de Martin

C'est seulement après qu'on m'a offert un coffret Alfred Hitchcock que j'ai redécouvert les films du cinéaste britannique. De tous ceux que j'ai eu l'occasion d'appréhender à ce jour, L'ombre d'un doute est celui qui m'a le plus plu. Hitch y justifie pleinement son titre officieux de maître du suspense. Il nous embarque à la rencontre d'une famille américaine ordinaire, le père, la mère, les trois enfants.

Charlotte, l'aînée, est ravie: son oncle Charlie annonce sa visite prochaine. Mais pourquoi le tonton a-t-il traversé le pays et passe-t-il quelques jours avec les siens ? C'est bien la question-clé du scénario.

L'intrigue de L'ombre d'un doute tourne bien autour du duo Charlotte et Charlie. C'est sur l'ambiguïté de leur relation qu'apparaît un léger sentiment de malaise. Ces deux-là ont-ils quelque chose d'immoral à cacher ? Le long-métrage avançant, j'ai petit à petit eu l'impression que non, que tout était en fait normal et que Hitch allait s'en sortir par une ultime pirouette sur l'air du "Je vous ai bien eus". Mine de rien, et c'est tout son talent ici, l’homme au cigare embrouille le décor avec les questions. S'il ne fait aucun doute que, dans son exil familial, Charlie est suivi, il faut attendre longtemps pour savoir par qui et surtout pourquoi. N'en déplaise à Charlotte.

Malgré son âge avancé, le film porte beau. La limite technologique ne saute pas aux yeux et, hormis certains arrière-plans un peu flous, l'image garde belle allure dans l'ensemble. Si le jeu des acteurs, lui, ne brille pas particulièrement, ce qui leur est donné de jouer m'a semblé assez moderne: à l'aspect ambigu de Charlie, déjà évoqué, répond l'effronterie de Charlotte, assez étonnante, me semble-t-il, pour un film tourné en 1942. De ce fait, L'ombre d'un doute mérite le détour, d'autant que, sorti en pleine guerre, il m'a aussi paru receler un second niveau de lecture, sur la sombre idée qu'un visage familier pourrait aussi être celui de l'ennemi. Je ne vous ai rien dit…

L'ombre d'un doute
Film américain d'Alfred Hitchcock (1943)
Comparé à Cinquième colonne, présenté il y a peu, le long-métrage prend l'avantage par sa subtilité. Pas trépident, il propose toutefois un crescendo dramatique intéressant, la tension montant longuement avant que l'on sache exactement ce qui se trame. C'est exactement sur ce modèle que j'espère un jour apprécier d'autres œuvres phares du même réalisateur, comme Fenêtre sur cour ou Psychose.

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Un autre avis sur le film ?

Il peut vous être proposé par le blog "L'oeil sur l'écran". Vous y lirez un commentaire selon lequel, de tous ses films, Hitch considérait celui-là comme son préféré. Je n'ai pas eu l'occasion de vérifier l'info.

mercredi 25 avril 2012

La chance au tirage ?

Une chronique de Martin

Russ Richards présente la météo sur une petite chaîne locale américaine. Sa crétinerie n'a d'égale que sa cupidité. Très mécontent de son sort, le beau gosse s'estime digne de mieux et, pour grimper dans l'ascenseur de la réussite, trouve vraiment intelligent d'exploiter une concession de motoneiges... sous un soleil de plomb. Endetté jusqu'à l'os, il se laisse convaincre par un truand que le moyen d'oublier ses ennuis est de truquer le loto. Le bon numéro: le film trouve ainsi la justification de son titre et c'est parti pour une heure et demie avec John Travolta, Lisa Kudrow et Tim Roth, entre autres.

Par certains aspects, Le bon numéro me fait penser aux films improbables des frères Coen, quelque part entre Burn after reading et Fargo. La galerie de personnages offre sa dose de rire aux esprits tolérants qui passent sur les faiblesses affichées du long-métrage. Défaut majeur: un peu trop explicite, le scénario s'appuie en priorité sur une série d'acteurs un peu trop cabots. Passé le plaisir de voir jouer tout ce petit monde, on a le sentiment qu'ils sont si jobards qu'ils en deviennent faux. Rien de dramatique, mais le film traîne quelque peu en longueur, là où les frangins suscités s'illustrent souvent par leur sens de la narration et la concision de leur propos.

J'ai découvert Le bon numéro un peu par hasard, sûrement attiré par l'idée de voir John Travolta dans une comédie et de retrouver Lisa Kudrow, héroïne de Friends. Je ne le regrette pas: le regarder permet de s'offrir un bon moment, ni plus ni moins. Pas envie finalement de vous abandonner à la fatigue ? Le film s'avère calibré pour ces soirées à la cool, en solo ou en groupe, où on a juste l'intention de se vider la tête. Pas du grand cinéma, ça, c'est sûr. Plutôt du simple fun sur pellicule, ce qui n'est déjà pas si mal. Admettons que les Coen, eux, font quand même beaucoup mieux.

Le bon numéro
Film américain de Norah Ephron (2000)
Douze ans déjà: le cinéma vieillit plus vite qu'on ne peut le croire. Petit détail sur ce film: comme vous le constatez, il y a une femme derrière la caméra. Je ne sais pas ce que ça change, mais je trouve que c'est assez rare pour être signalé. Rien à ajouter. Si vous aimez les petits films sans prétention, vous en trouverez sûrement d'autres sur ce blog et notamment un Coen moins ambitieux: Ladykillers.

lundi 23 avril 2012

En parler (ou pas)

Une chronique de Martin

Un fait divers sordide aux États-Unis dans les années 60. Un roman français de Didier Decoin, qui ajoute quelques éléments dramatiques supplémentaires à cette histoire. Et enfin, un film du réalisateur belge Lucas Belvaux, un peu en décalage lui aussi, notamment parce que transposé dans la cité portuaire du Havre. Comme son nom peut le suggérer, 38 témoins parle du meurtre d'une femme et s'oriente d'emblée vers les nombreuses personnes qui ont vu ou entendu quelque chose. Et qui, l'enquête ouverte, n'ont rien dit à la police.

À l'évidence, le film interroge: "Et vous, qu'auriez-vous fait ?". Question quasi-accusatoire qui peut transformer une soirée cinéma en séance d’introspection. Dans son identité même, la victime n'a plus guère d'importance. Le coupable, lui, n'est à aucun moment sujet du long-métrage – et ce alors même que le roman lui accordait une place importante. Pour aborder ces 38 témoins, Lucas Belvaux s'est rapproché de l'intimité d'un couple. Louise, elle, n'était pas chez elle la nuit du meurtre. Pierre, en revanche, était là, a entendu, vu, mais préfère garder le silence, comme ses voisins, ment donc par omission à sa compagne, dans un premier temps. Il sera ensuite celui qui viendra dynamiter l'omerta. C'est alors aux conséquences de ce revirement que le scénario s'intéresse. Maintenant, je m'arrête. Pas envie d'en dire plus sur ses circonvolutions. À vous de voir.

Côté réalisation, j'ai vraiment apprécié le travail plastique réalisé autour du film. J'ai aussi, c’est vrai, de l'affection pour Le Havre, une ville que j'ai habitée pendant quatre ans. Elle m'a semblé ici très joliment filmée. Sa frontière maritime apparaît comme la porte incertaine d'un autre monde et son port tel un oppressant labyrinthe. Vidé de l'essentiel de ses habitants, son centre-ville devient doucement le théâtre d'un huis-clos dévastateur. Même le refuge traditionnel du foyer n'en est plus un, tel qu'il apparaît à l'écran. Demeurent les hommes et les femmes, beaucoup et peu à la fois. Couple solidaire en voie de perdition, Sophie Quinton et Yvan Attal rivalisent de sobriété, en dépit de scènes un peu longuettes parfois. 38 témoins n'est paradoxalement pas un film très peuplé. J'y ai apprécié les prestations secondaires de Nicolas Garcia en journaliste patiente, de Natacha Régnier en voisine ambigue, de Didier Sandre en procureur fataliste et enfin de François Feroleto en flic à état d'âme. Des défauts, certes, mais du vrai bon cinéma francophone !

38 témoins
Film français de Lucas Belvaux (2012)
Même s'il est sans doute moins marquant, le long-métrage m'a fait songer à 12 hommes en colère. Par ce côté numérique, mais surtout cet homme qui fait barrage à l'unanimité dans un cadre judiciaire. Oui, je connais de nombreuses autres oeuvres axées sur la lâcheté humaine. Je n'en vois simplement pas qui étudie ainsi, de manière aussi rapprochée, les conséquences sur le lâche lui-même. Instructif.

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D'autres avis ?
Philippe n'a pas aimé du tout. Sylvie, une amie commune venue voir le film avec nous, beaucoup plus. Sur le Net, "Sur la route du cinéma" le présente de manière assez exhaustive et "L'impossible blog ciné" en parle plus sommairement, avec toutefois de longues observations sur le comportement du public ce soir-là, dans une salle parisienne...