dimanche 9 novembre 2014

Mini-odyssée

Je cherchais un film qui me permette de fêter le 25ème anniversaire de la chute du mur de Berlin. Comme souvent, c'est Arte qui a trouvé pour moi, en diffusant L'étoile du silence. Ce long-métrage est sorti des studios de Babelsberg avant l'édification de la séparation physique entre les deux Allemagne. Il vient toutefois bien de l'ex-République démocratique, ainsi que de Pologne. Une véritable curiosité, donc...

Le point de départ ? Une météorite renferme un message menaçant pour l'avenir de l'humanité toute entière. Il est de ce fait décidé d'envoyer quelques scientifiques internationaux en mission sur Vénus. Sept hommes et une femme - chabadabada, chabadabada - sont plongés dans un profond sommeil pour faire le trajet et, une fois arrivés sur place, doivent s'assurer que le danger est bien écarté. Évidemment, au moment critique, les communications avec la Terre sont coupées... sinon, ce ne serait pas drôle ! Nos amis explorateurs de l'espace découvrent alors une planète déserte, où toute vie semble avoir été anéantie par le feu nucléaire. L'étoile du silence surprend positivement, parce que, s'il promeut l'idéal socialiste d'une égalité absolue entre les hommes, il se montre défiant à l'égard de l'atome.

Le souvenir des immenses défilés militaires sur la Place Rouge m'avait laissé préjuger d'autre chose. Tout ce que j'avais pu imaginer du travail d'un réalisateur est-allemand relevait de la caricature ! L'étoile du silence n'est même pas un film de propagande communiste. Je ne vais pas vous dire qu'il pourrait trouver sa place au panthéon des films de science-fiction, mais ce qu'il montre au titre de l'aventure spatiale reste tout à fait "crédible". Il faut se souvenir que le film a plus de 50 ans: son aspect carton-pâte saute aux yeux partout et tout le temps. Si on accepte ce long-métrage tel qu'il est sans imaginer ce qu'il pourrait être aujourd'hui, avec d'autres moyens financiers et techniques, je crois qu'il est possible de passer avec lui un assez bon moment. Certes, pas au point de décrocher la Lune...

L'étoile du silence
Film est-allemand et polonais de Kurt Maetzig (1960)

1957: les Soviétiques brillent avec Spoutnik, premier engin spatial placé en orbite autour de la Terre. 1961: ils se pâment d'admiration pour Youri Gagarine, premier homme à voyager dans l'espace. Quelque part, le long-métrage d'aujourd'hui attise le feu sacré ! Objectivement, on est loin ici du rendu et de la puissance évocatrice de 2001, l'odyssée de l'espace. Mais on est aussi huit ans plus tôt...

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Et si vous alliez voir du côté de la littérature...
Sur "L'oeil sur l'écran", on rappelle la parenté du film avec un roman de Stanislas Lem. Comme pour Solaris ou Le congrès, notamment.

samedi 8 novembre 2014

Quadrature

Rodolphe, mon ami d'enfance, fête ses 40 ans aujourd'hui. Ce sera mon tour dans pile sept semaines - à vous de calculer, les jeunes ! Plutôt que de me morfondre sur cette fameuse cinquième décennie bientôt démarrée, je me suis dit que j'allais jeter un oeil dans le rétro pour voir comment le cinéma se portait en 1974. Ah ! Si certains parmi vous ont d'autres souvenirs, qu'ils n'hésitent pas à en parler...

1974... autres temps, autres moeurs ? Au printemps, la France choisit un président jeune, Valéry Giscard d'Estaing. Six années seulement après mai 68, le pays est-il d'humeur coquine ? Peut-être. Il réserve en tout cas un triomphe à une gamine des Pays-Bas, Sylvia Kristel. L'érotisme d'Emmanuelle fait vendre quelque 8,9 millions de tickets de cinéma - de quoi grimper au premier rang du box-office national ! Deux crans en-dessous, les amis Patrick Dewaere et Gérard Depardieu ne sont qu'à peine plus sages dans Les valseuses: leurs péripéties sexuello-amoureuses attirent tout de même 5,7 millions de coquins. Entre les deux cartons made in France, le seul film américain parvenu à s'intercaler est le Robin des Bois de Disney (6,5 millions d'entrées). 23 des 41 films au-dessus du million sont des productions françaises.

Du côté des Amériques, le public aime jouer à se faire peur. Classique du film-catastrophe, La tour infernale est le "carton" le plus rentable du millésime. Pour rire, les gens apprécient également la compagnie d'un autre larron: avec Le shérif est en prison et Frankenstein junior, Mel Brooks occupe seul les deux autres marches du podium. Mais 1974, c'est aussi et surtout l'année Coppola: Francis Ford s'adjuge une récompense majeure, la Palme d'or, pour Conversation secrète. C'est la première de ses consécrations sur la Croisette. Moins de sept mois plus tard, quinze jours avant ma venue au monde dans une maternité parisienne, les écrans d'outre-Atlantique accueillent Le parrain - 2ème partie: le film sera primé de six Oscars en avril 1975. Le troisième et ultime volet ne sortira que fin 1990...

Et Clint Eastwood, pendant ce temps-là, il fait... la star, bien sûr ! 1974, c'est en effet l'année de sortie d'un de ses très bons films d'acteur: Le canardeur, où l'on retrouve aussi Jeff Bridges, à 25 ans. Le long-métrage est également le tout premier de Michael Cimino. C'est la seule apparition d'Eastwood sur écran géant cette année-là. 1973 avait été un peu supérieur de ce point de vue, avec les sorties de L'homme des hautes plaines en août et de Magnum force le jour de Noël. Entre les deux, Clint avait aussi mis en scène William Holden dans Breezy, son deuxième film comme réalisateur, sorti à New York en novembre. Le long-métrage n'a pas trouvé pas son public et, nommé trois fois aux Golden Globes début janvier 1974, est reparti bredouille de la cérémonie, Michel Legrand manquant le prix musical !

Parlons de choses plus réjouissantes, voulez-vous ? Si je prétends placer 1974 comme une date à retenir pour les cinéphiles, c'est aussi parce que le millésime a vu naître quelques-unes des grandes stars d'aujourd'hui. Rodolphe et moi ne sommes pas seuls ! Je citerais simplement, à titre d'exemples, Penelope Cruz et Amy Adams. Évidemment, mesdames et mesdemoiselles, j'aurais pu parler également de Leonardo DiCaprio et/ou de Christian Bale. Tout choix est très subjectif, pas vrai ? Le critère de précocité à l'écran jouerait en faveur de ces messieurs, c'est vrai: le tout premier rôle de Leo remonte à ses 17 ans, tandis que Chris tourne depuis qu'il en a 13 ! Pene et Amy ont patienté respectivement jusqu'à 18 et... 25 ans. Tomer Sisley, p'tit Frenchie de 1974, aura attendu sa 22ème bougie...

Et cette fameuse année, alors, était-elle bonne pour la liberté créatrice des artistes de cinéma ? Il me faudrait faire une enquête circonstanciée pour formuler un simple début de jugement intelligent. Je note toutefois que 1974 est un repère temporel très important pour l'audiovisuel français: c'est l'année du démantèlement de l'Office de radiodiffusion-télévision française, le tout-puissant ORTF. Supprimé dix ans seulement après sa création, l'organisme public éclate en sociétés indépendantes, dont trois télés: TF1, A2 et FR3. J'ignore l'impact que cela aura sur les films diffusés sur le petit écran. Le 8 juin 1974, Jacques Chirac forme son premier gouvernement. Michel Guy, son secrétaire d'Etat à la Culture, encouragera l'avance sur recettes et, plutôt que censurer les films X, les fera taxer à 33% !

Je vais conclure en toute franchise: il me reste encore plein de choses à découvrir à propos de 1974. Sean Connery, lui, avait fini par lâcher le smoking de James Bond pour mettre le slip rouge de Zed, le héros improbable et poilu de Zardoz. Si ce genre de look pique vos yeux sensibles, je dois dire que je vous comprends, sans que ça vienne altérer mon envie de m'y frotter - bon, c'est une façon de parler. J'aimerais aussi revoir le Chinatown de Roman Polanski, humer alors le Parfum de femme de Dino Risi, m'imaginer dans le costume chic du Gatsby de Jack Clayton et devant Le miroir d'Andreï Tarkovski. J'éviterai le Massacre à la tronçonneuse, avec une pensée amusée pour un film suisse dont mon père m'a offert le DVD: Jonas qui aura 25 ans en l'an 2000. Lui est sorti en 1976. Ah, les anniversaires... 

jeudi 6 novembre 2014

Initiales J. B.

Son nom est... euh... comment déjà ? Ah oui ! Bourne. Jason Bourne. Des années après sa sortie, quelques autres après avoir lu le roman originel de Robert Ludlum, j'ai voulu tester La mémoire dans la peau dans sa version cinéma. Matt Damon est, à 32 ans, la tête d'affiche de cette production américano-germano-tchèque. J'évoquerai un jour les deux suites et/ou la reprise de la franchise - avec Jeremy Renner.

Aujourd'hui, j'espère vous contenter avec ce premier opus. L'histoire nous entraîne d'abord sur les eaux de la Méditerranée, à 60 milles nautiques de Marseille. Chahuté par la tempête, un bateau de pêche attrape un gros poisson: notre ami Jason, bien sûr. Bien que sauvé d'une noyade fatale, l'intéressé a un problème: il a totalement oublié comment il en était arrivé là, à faire la planche loin de toute terre habitée. En fait, il ne se souvient même pas de son propre nom ! Heureusement, le médecin qui lui a sauvé la vie a aussi découvert quelque chose sous son épiderme: une capsule avec les coordonnées d'un compte dans une banque suisse ! La mémoire dans la peau: titre explicite. Bourne fait connaissance avec lui-même, se découvre alors des capacités physiques à la taille XXL et comprend qu'il est menacé...

Par qui ? Pourquoi ? Suspense ! C'est précisément tout l'enjeu du film entier: vous n'imaginez pas que je vais tout vous raconter. Douze ans après sa diffusion en salles, La mémoire dans la peau a certes pris quelques rides - et Matt Damon aussi, mais ça lui va plutôt bien. Mené sans réel temps mort, le long-métrage ne révolutionne rien. C'est toutefois un très honorable divertissement, qui pourrait faire votre bonheur pour une soirée plateau-télé-vidange des neurones. Prise côté français, l'idée de tourner à Paris ajoute un petit côté familier à l'entreprise... et j'imagine un exotico-romantisme plaisant pour les Américains. On a vu mieux avant, on a vu mieux depuis. Néanmoins, permettez-moi d'insister: j'ai pris plaisir au spectacle proposé, en réalité un modèle de course-poursuite. À suivre, donc...

La mémoire dans la peau
Film américain de Doug Liman (2002)

Ersatz ou version light de James Bond pour les uns, héros de films d'action à part entière pour les autres, Jason Bourne a des qualités qui dépassent d'après moi celle de ses initiales communes avec 007. Parce qu'il ne sait pas vraiment qui il est, il n'a aucun camp, fut-ce celui du bien, de l'oncle Sam ou de sa Gracieuse Majesté. Je préfère Matt Damon à Daniel Craig, de toute façon. Et même après Skyfall...

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Et chez mes petits camarades, ça donne quoi ?
Aelezig aime aussi ce premier volet ("Mon cinéma, jour après jour"). Les rédacteurs de "L'oeil sur l'écran" semblent l'avoir plutôt apprécié. Ici et là, vous en saurez un peu plus sur les épisodes qui ont suivi...

mardi 4 novembre 2014

Deux mondes

David Cronenberg a bien failli occuper le poste de réalisateur. Sylvester Stallone avait d'abord été choisi pour tenir le premier rôle. Parce que tout peut parfois changer sur un plateau cinéma, Witness est devenu un film avec Harrison Ford et de Peter Weir. J'ai parlé récemment de l'Australien avec un fidèle lecteur (salut, Laurent !). J'ai ensuite eu envie de revoir cet opus, son premier aux États-Unis.

En fin d'année, pour mes analyses statistiques, je pense le classer dans la liste de mes découvertes. Je me suis en effet rendu compte que j'avais très largement oublié ce (grand) classique des années 80. Je me souvenais simplement qu'il y était question de la communauté amish, un courant de l'église protestante - sauf erreur - qui vit modestement, à l'écart de la société dite moderne. Quand le film démarre, Rachel, une jeune femme, vient juste de perdre son mari. Pour faire son deuil, elle décide alors de partir passer quelques jours chez sa soeur, avec son fils, Samuel, neuf ans. C'est la première fois que l'enfant voyage. Retardé par une panne ferroviaire, le duo reste plus de trois heures en gare de Philadelphie. Le gosse y est témoin d'un meurtre, mais parvient à échapper à l'assassin. Si vous parlez anglais, j'imagine que vous aurez compris le titre du long-métrage. Witness nous emmène toutefois plus loin qu'un simple film policier...

Le suspense ne dure pas: comme Samuel, nous découvrons aussitôt qui est le criminel et, mieux, apprenons vite pourquoi il a tué. L'intérêt du scénario réside dans la confrontation de deux mondes voisins, mais que tout ou presque semble opposer. Si Witness a reçu l'Oscar du meilleur scénario original, c'est en fait très probablement parce qu'il renverse la perspective d'abord envisagée. Le regard humaniste de Peter Weir ne se tourne finalement que brièvement vers la grande ville. John Book, le flic joué par Harrison Ford, mène l'enquête depuis le village dont est issu son petit protégé. La question première qui se pose est alors: est-il capable de s'y intégrer ? En a-t-il seulement l'occasion... ou même le droit ? C'est l'enjeu et la question qui se pose, bien avant celle du châtiment qu'une société évoluée réserve aux criminels ou aux ripoux. Assez désabusé et un peu vieilli sur le plan technique, le film parle surtout d'empathie et de tolérance.

Witness
Film américain de Peter Weir (1985)

Plus que les belles images du réalisateur, c'est surtout la bande originale du Français Maurice Jarre qui fixe le film dans l'ambiance des années 80. Le résultat ne manque pas de charme. J'y retrouve indiscutablement quelques constantes thématiques propres à l'auteur. J'ai aussi pensé à La forêt d'émeraude de John Boorman. Au Brésil cette fois, un autre enfant s'y confronte aussi à un monde différent...

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Bientôt trente ans après, le film est toujours populaire...

Vous en lirez une autre chronique du côté de "L'oeil sur l'écran". Princécranoir, lui, évoque un final sauce western et des faiblesses dans la partie citadine, mais reste positif - à vérifier sur "Ma bulle".

Une petite précision historique pour finir...
Le film a fait l'ouverture du Festival de Cannes 1985. 

dimanche 2 novembre 2014

Le diable en personne ?

Daniel Radcliffe a aujourd'hui 25 ans. Sans lui faire offense, je crois qu'il lui faudra encore du temps - et bien du talent - pour faire oublier que, dix années durant, il a tenu la baguette de Harry Potter. Curieux de voir comment il pourrait s'en sortir, je suis donc allé voir Horns. Le pitch m'attirait: un Américain accusé du meurtre de sa petite amie voit des cornes lui pousser sur le front. Est-il un démon pour de bon ?

Bien qu'adapté d'un roman, le long-métrage me semblait promettre une certaine originalité. Dans un décorum d'Amérique profonde envahie par un certain ésotérisme, les premières scènes m'ont plu. Pas très amateur de fantastique d'habitude, je me suis laissé embarquer. J'ai commencé à décrocher quand un premier flash-back est venu détailler les liens entre les personnages et ce qu'ils étaient les uns pour les autres quand ils n'étaient encore que des enfants. Pourquoi ? Parce que j'ai trouvé ça à la fois trop long et trop explicite. Autant pour un film censé jouer sur le(s) mystère(s) ! Une fois passée cette séquence, Horns m'a rattrapé: j'ai trouvé plutôt rigolote l'idée que lesdites cornes permettent à leur porteur d'accéder aux pensées inavouées du commun des mortels, parents, amis et même inconnus. La descente aux enfers que traverse alors le pauvre Ignatius Perrish est assez jubilatoire: c'est un vrai jeu de massacre pour ses illusions.

Bon, avec tout ça, il ne faudrait pas oublier qu'il est question d'amour et surtout de crime ! Avec son diabolique super-pouvoir, le héros imagine qu'il sera capable de retrouver le vrai assassin et de lui faire cracher le morceau. Là aussi, l'idée est bonne. Le véritable ennui vient finalement de la façon dont elle est traitée: en lonnnnngueur ! Horns court beaucoup trop de lièvres à la fois. Je passe allègrement sur le côté sentimental: que deux enfants respectent leurs serments éternels une fois devenus adultes, je veux bien y croire. La couleuvre de leur soudaine rupture est en revanche difficile à avaler: j'y vois surtout une vague tentative de nous laisser gamberger un moment sur la possible culpabilité du personnage principal. Le défaut premier du film reste pour moi d'ajouter à cette guimauve une bonne portion de blagues très crues et une dose de scènes gore. La fin interminable renforce mon idée d'avoir vu plusieurs films en un. Sans emballement.

Horns
Film canado-américain d'Alexandre Aja (2014)

Le réalisateur est français ! Anecdote people: il est aussi le fils d'Alexandre Arcady, cinéaste, et Marie-Jo Jouan, critique de cinéma. J'imagine que certains d'entre vous auront déjà eu l'occasion d'entendre parler de son film précédent, Piranha 3D. Notre homme semble se tourner surtout vers un cinéma dit alternatif ou cinéma bis. Pourquoi pas ? Mais il m'en faut un peu plus pour m'enthousiasmer...

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Il y a un autre "enfant de" derrière tout ça...

Joe Hill, l'auteur du roman originel, est le fils de Stephen King.

Quant au diable, il séduit toujours, on dirait...
Sur "Callciné", vous aurez droit à un avis différent du mien, positif donc. Positif également, le point de vue de Tinalakiller: cf son "Blog. Nouvelle commentatrice, Mel a aimé, elle aussi: cf. ses "Chroniques".

vendredi 31 octobre 2014

Bad trips

Ce n'est pas forcément le film-événement de l'année, mais ça sera sûrement l'un des plus ambitieux, au moins pour le cinéma français. Aussitôt que je suis sorti de Saint Laurent, la première impression qui m'est venue, c'est de m'être modérément intéressé à l'histoire. Chose curieuse: au même instant, j'ai eu le sentiment d'avoir vu l'une des toutes meilleures mises en scène appréciées jusqu'alors en 2014.

Au final, je me dis donc que Bertrand Bonello, le réalisateur, a su habilement mélanger la forme et le fond, avec ses propres partis pris esthétiques et narratifs. Je ne peux pas comparer son film à celui sorti en janvier, proposé par Jalil Lespert - j'ai manqué cet opus. Toutefois, il est toujours temps de relever que Saint Laurent "version 2" n'a pas reçu la caution morale de Pierre Bergé, l'amant fidèle du couturier et, accessoirement, le concepteur de son empire et son premier héritier. Cette considération me semble importante dans la mesure où, plutôt qu'une hagiographie filmée, les écrans auront accueilli cet automne une reconstitution de ce qu'aurait pu être la vie du créateur, sans toujours le souci d'une conformité à la réalité. Gaspard Ulliel est gaucher: il ne dessinera jamais de la main droite. On peut donc admettre que certains se sentent floués, voire trahis...

Quand, à l'image, Bergé rappele un journaliste qui vient d'interviewer Saint Laurent pour le menacer de poursuites, il se peut que Bonello règle ses comptes avec l'homme d'affaires, lequel lui aurait plutôt mis des bâtons dans les roues. Je laisserai chacun juger du bon droit respectif des uns et des autres. Saint Laurent - le film - m'intéresse pour ce qu'il est: un regard sur un homme qui a révolutionné la mode et, du même coup, l'image de la femme. Quelques-unes des scènes les plus intéressantes du long-métrage le montrent dans son atelier parisien, s'assurant personnellement que ses dessins sont reproduits fidèlement. Le montage impose l'image d'une ruche, mais un malaise s'insinue. Le défilé de blouses blanches confère au lieu l'apparence d'un hôpital et c'est logique: YSL se montre vite aussi intransigeant avec ses petites mains qu'un médecin peut l'être avec ses infirmières.

Cela dit, il n'est pas ici question de nous montrer un génie au travail. L'idée est plutôt d'évoquer un homme d'une redoutable... fragilité. Névrosé et doutant constamment d'un talent pourtant reconnu partout dans le monde, le roi des podiums s'est construit sa propre réalité. L'unique réconfort lui vient de ses muses, ces femmes magnifiques qu'il sait sublimer encore parce qu'au fond, il se reconnaît en elles. Âmes sensibles, attention: Saint Laurent donne à voir frontalement des choses assez dures et principalement une homosexualité triste doublée d'addictions, à l'alcool, aux médicaments et aux drogues. Comme mon titre vous l'aura peut-être laissé imaginer, le handicap social dont souffre le "héros" fait des ravages. Si la dernière image est bien celle d'un sourire, celui-ci demeure d'une profonde ambigüité. Bref, avec ce film, vous n'allez pas rigoler ! Dans le sillage mortifère d'un homme tourmenté, vous devriez, au contraire, partir à la dérive. Torpeur d'autant plus perceptible que le récit prend tout son temps...

N'hésitez pas si cela vous tente: ces deux heures et demie de tension peuvent déplaire, mais offrent de très bons moments de cinéma. Difficile de croire que les acteurs feront l'unanimité, mais j'ai trouvé qu'ils étaient tous crédibles. Gaspard Ulliel est un Yves Saint Laurent convaincant, Jérémie Renier un Pierre Bergé solide - à vérifier notamment dans une superbe scène de négociation commerciale. Surprise pour moi: Louis Garrel, un comédien que, jusqu'ici, j'ignorais consciencieusement, compose habilement un Jacques de Bascher aussi salace que sensible. Valeria Bruni-Tedeschi a droit à une scène de métamorphose incroyable, Léa Seydoux et Amira Casar à des rôles intéressants, mais Saint Laurent n'est pas un film de femmes. Visuellement et pour sa bande son, il n'en mérite pas moins un éloge sincère. Peut-être est-il juste un poil trop long et si explicite parfois que l'on pourra déplorer un léger manque de retenue. Resté bredouille à Cannes, je vois toutefois bien Bonello se rattraper avec un César...

Saint Laurent
Film français de Bertrand Bonello (2014)

Je l'ai dit, je le répète: il ne faut surtout pas chercher ici le reflet exact d'une réalité historique. Le plus gros du film se concentre d'ailleurs sur une décennie, de 1967 à 1976. En dépit d'une conclusion parfois maladroite sur la fin de la vie du personnage, Saint Laurent assume bien ses choix. C'est un biopic imparfait, mais intelligent. Dans d'autres genres, Bird, Bright star ou même Cloclo le sont aussi.

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Une petite anecdote de plus...

J'ai trouvé ça amusant: dans le film, Yves Saint Laurent embauche une jolie fille, mannequin de la maison Chanel. Elle résiste un peu. Serait-ce un clin d'oeil à Gaspard Ulliel, lui-même égérie chez Coco ?

Et YSL vu d'ailleurs, ça donne quoi ?
Il semble que mes camarades aient aimé. Certains citent le premier. Pour cette version Bonello, vous pouvez lire "Sur la route du cinéma", "Le blog de Dasola" et "La cinémathèque de Phil Siné". Il y a le choix !

mercredi 29 octobre 2014

Acro-pirates

Une question, chers lecteurs: connaissez-vous Valerio Evangelisti ? J'ai découvert cet auteur italien récemment, en lisant Tortuga, publié au format poche par les éditions Rivages. Si je le cite aujourd'hui, c'est que le romancier a voulu donner une idée réelle de la piraterie maritime au 17ème siècle. Le cinéma, lui, présente les flibustiers sous un jour favorable, en général. Illustration avec le film du jour...

Le corsaire rouge est le 16ème film de Burt Lancaster... en six ans seulement d'une carrière alors naissante. Le comédien collabore ici  pour la troisième et dernière fois avec Robert Siodmak, le réalisateur qui l'a lancé en 1946. Il est le capitaine Vallo, pirate qu'un esprit rusé rend plus efficace qu'un banal assassin. On dirait presque Zorro ! Audacieuse, la comparaison n'est pas si incongrue: comme le justicier californien, le marin est lui aussi accompagné d'un comparse muet. L'histoire a retenu que Nick Cravat, l'acteur qui l'interprète, pouvait parfaitement parler, mais avec un tel accent qu'il aurait alors porté préjudice à la crédibilité de son personnage. Mieux qu'un faire-valoir ordinaire, il était toutefois l'ami fidèle de Burt Lancaster et l'associé habituel de ses jeunes années d'artiste de cirque. Vous remarquerez rapidement que le long-métrage exploite largement cette complicité. Son attrait visuel tient pour beaucoup aux acrobaties des deux potes.

Ce n'est pas tout, évidemment. Il est aussi question des sentiments amoureux, intenses et d'abord contrariés, qui animent le capitaine pirate et une jolie femme, la fille d'un homme du peuple en révolte contre l'injustice de sa condition. Je conseille vivement à tous ceux qui exècrent ces clichés hollywoodiens de rester au large: Le corsaire rouge s'y complait allégrement, sans retenue ni vergogne. Anecdote "amusante": tiré d'un roman, le premier scénario du film fut considéré comme promoteur des idées du communisme et, de ce fait, détruit ! Produit par Burt Lancaster himself, le long-métrage garde un ton particulier pour l'époque: celui de la pure comédie. Les personnages virevoltent et enchaînent les cabrioles. En guise d'introduction, visage tourné vers la caméra, le héros encourage même le public à ne croire finalement qu'à la moitié de ce qu'il verra. La recette de ce cinéma classique et de divertissement supporte fort bien l'invraisemblance.

Le corsaire rouge
Film américain de Robert Siodmak (1952)

Je garde généralement ce genre de productions pour les réveillons. Cela dit, ce n'est pas antipathique à d'autres moments: je donne quatre généreuses étoiles pour l'enthousiasme des protagonistes. Entre combats navals et assauts par la voie des airs, vous apercevrez aussi Christopher Lee dans un petit rôle ! Le film vogue dans les eaux de Pirates des Caraïbes, à vrai dire assez loin de Capitaine Blood...

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Et qu'en dit-on sur la blogosphère ?

Le rédacteur de "L'oeil sur l'écran" en dit plutôt du bien.

Une anecdote qui n'aura pas échappé aux cinéphiles...
L'une des scènes du début est reprise dans... La classe américaine !

lundi 27 octobre 2014

L'attente

J'aime bien Arte. Pour plusieurs raisons. Il me semble que la chaîne franco-allemande a des programmes plus accessibles qu'à ses débuts. Au rayon cinéma, j'apprécie particulièrement de pouvoir découvrir quelques productions d'outre-Rhin, en version originale et restées inédites dans nos salles. Le titre "français" choisi pour Halbschatten m'a surpris, sans m'empêcher toutefois de voir cet Everyday objects.

Je vais être franc: la première chose qui a titillé ma curiosité cinéphile, c'est que le film a été tourné sur des sites que je connais bien: Nice et les communes avoisinantes, avec une vue plongeante sur la mer Méditerranée. Une dénommée Merle y débarque un jour d'été, invitée par Romuald, un Allemand propriétaire d'une belle villa. L'homme, toutefois, manque à l'appel: il est retenu par son travail, laisse donc son hôte à la garde de ses enfants et est censé réapparaître le surlendemain. Surprise mais pas fâchée, Merle prend ses aises, fait bronzette sur la terrasse et profite de la piscine. Situation idyllique ? Pas vraiment, non. Bien qu'elle parle un français plus que correct, la jeune femme reçoit presque partout un accueil froid, sinon hostile. Et Everyday objects s'enfonce dans la torpeur...

Je n'ai pas bien compris où le réalisateur voulait en venir. Il est vrai que Everyday objects est un premier film, ce qui pourrait expliquer un manque de maturité artistique, mais le problème est ailleurs. Après coup, j'ai lu les rares critiques disponibles en français: on y dit que le long-métrage aborde la question de l'attente, mais aussi celle d'une possible trahison d'un amant, peu concerné par la relation affective et dès lors oublieux de sa compagne. Admettons. L'ennui dans tout ça, c'est que je n'ai ressenti aucune véritable empathie dans cette petite heure et quart de cinéma. J'ai même eu l'impression de regarder un univers tourner à vide, dans un non-rythme absolu. Quand Merle s'encanaille et quitte la maison, ses aventures nocturnes avec d'autres gens ne m'ont guère intéressé. Bon, voilà, tant pis...

Everyday objects
Film allemand de Nicolas Wackerbarth (2013)

Combien serons-nous à avoir regardé ce curieux long-métrage diffusé au tout début du mois ? Peu, j'imagine. Je ne vais pas renoncer à voir d'autres films allemands - et sûrement y reviendrai-je dans un futur proche. Je vous laisse aussi parcourir mon index "Cinéma du monde" pour avoir d'autres idées. Là, après le délire Near death experience au cinéma, j'ai encore eu du mal à apprécier un personnage solitaire.

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Ah... une petite précision, tout de même...
Halbschatten, en allemand, ça veut dire "Pénombre, opacité". J'arrive difficilement à faire le lien avec Everyday objects, objets quotidiens du titre en France. Le sous-titre Arte, lui, proposait "Clair obscur"...

samedi 25 octobre 2014

Occasions manquées

J'en ai parlé ici dès le mois d'août. J'attendais impatiemment la sortie de 3 coeurs, le nouveau film de Benoît Jacquot. Je me rends compte que j'en attendais trop: il s'avère que le long-métrage n'a pas trouvé en moi l'écho escompté. Malgré d'évidentes qualités, il m'a déçu. Proposer une énième variation cinématographique sur la figure classique du triangle amoureux n'a pas suffi à combler mes espoirs...

J'absous tout de suite celui qui m'a attiré vers le film: dans un rôle dramatique taillé pour lui, Benoît Poelvoorde m'est apparu aussi juste qu'à l'accoutumée. Ses silences sont glaçants: je crois bien difficile d'être insensible à l'émotion que le Belge dégage dans ces séquences de jeu muet. J'ai aussitôt adhéré aux tourments de son personnage. Marc Beaulieu est contrôleur fiscal. Au terme d'un bref déplacement professionnel dans la Drôme, il rate le train du retour vers Paris. Contraint à dormir sur place, il se met donc à la recherche d'un hôtel. C'est alors que le hasard place une femme sur son chemin: descendue acheter des cigarettes, Sylvie le renseigne et accepte de passer quelques instants avec lui. Il fait jour quand les deux inconnus achèvent leur déambulation citadine. Ils se promettent de se revoir rapidement, mais le destin en décide autrement. Une autre femme entre en jeu, Sophie, la soeur de Sylvie. À vous de voir comment...

Sylvie, c'est Charlotte Gainsbourg. Chiara Mastroianni incarne Sophie. J'ai bien aimé le jeu de la seconde, touchante, d'une vraie sensibilité. J'ai en revanche trouvé que la première tombait dans l'outrance. Malgré la réelle violence des sentiments, la manière dont on aborde ici la passion amoureuse m'est assez souvent apparue maladroite. Cela tient finalement à de petites choses: le ton funèbre d'une bande originale appuyée ou l'irruption soudaine d'une voix off surabondante. 3 coeurs n'est pas un mauvais film: j'y ai donc vu de belles choses dans le jeu du duo Poelvoorde / Mastroianni, ainsi qu'une photo maîtrisée, portée par une série de plans assez joliment composés. Malheureusement, quelques maladresses formelles m'ont parfois fait sortir de cette histoire et, plus grave, m'ont presque rendu indifférent au sort des protagonistes. C'est bien dommage, je trouve. Mon idée persistante aujourd'hui, c'est d'être passé à côté d'un très grand film.

3 coeurs
Film français de Benoît Jacquot (2014)

Je reste assez généreux dans ma notation, car je pense qu'il y a là beaucoup de choses qui pourront vraiment plaire à d'autres que moi. C'est bien possible que je devienne assez exigeant, pour être franc. Maintenant, sans forcément remonter jusqu'à Jules et Jim, je crois pouvoir recommander d'autres triangles amoureux de cinéma. Celui qui m'a le plus saisi ces dernières années reste sûrement Two lovers.

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Je ne suis visiblement pas le seul déçu...
Pascale ("Sur la route du cinéma") n'a vraiment pas adhéré au film. Une même amertume est perceptible sur "Le blog de Dasola". L'avis émis sur "Le blog de Tinalakiller" est lui aussi semblable au mien. "Chez Sentinelle", le site d'une toute nouvelle commentatrice, évoque aussi des regrets. J'avais sincèrement espéré une autre unanimité...

jeudi 23 octobre 2014

Vortex

Vous le savez peut-être: je suis tellement fou de cinéma que je tiens quelques statistiques sur ce que je regarde, en termes de nationalités et d'époques notamment. Je fais aussi le compte précis des films découverts et de ceux que je revois. Et je ne sais plus vraiment comment classer Un jour sans fin. Disons que que je croyais avoir déjà croisé son chemin, mais qu'alors, je l'avais largement oublié...

Pour ceux qui n'en connaissent rien, je dirai que le film raconte l'histoire de Phil Connors, un journaliste météo chargé annuellement de couvrir un événement saisonnier kitschissime dans une petite ville de l'Amérique profonde: le très fameux... Jour de la Marmotte. L'observation d'un mammifère est alors censée permettre d'envisager si l'hiver va durer ou non. Connors a deux soucis: garder un semblant de motivation pour ce reportage à la noix n'est que le premier. L'autre survient quand il se réveille le lendemain, une fois sa mission accomplie: la même fichue journée recommence à l'identique ! Quelque chose s'est détraqué dans le continuum espace-temps. J'imagine que vous pouvez comprendre seuls les conséquences fâcheuses induites sur l'humeur du déjà très irascible Phil. Évidemment, l'idée est de montrer comment il va réussir à se calmer. Un jour sans fin, c'est logique, prend tout son temps pour avancer...

C'est sans aucun doute avec ce film que Bill Murray a bâti sa notoriété de râleur sympathique. Absurde et fantastique, le long-métrage tourne assez vite à la comédie romantique, quand le cynisme du clown laisse place à un sentiment amoureux pour une consoeur reporter. Andie MacDowell assume plutôt bien ce rôle de premier personnage féminin, mais reste un peu en retrait de son alter ego masculin. Mignon, mais pas folichon sur le plan technique, Un jour sans fin reste une sucrerie qui a su trouver son public. Certains s'amusent même à imaginer le nombre de jours où Connors est resté coincé dans son vortex calendaire. D'autres voient dans son parcours immobile une belle illustration de la logique bouddhiste: il faut prendre l'autre comme il est pour vivre et être heureux. La réussite du film, c'est de savoir garder un bel équilibre, sans être gnangnan. Ne soyez pas timides... vous reprendrez bien un peu de guimauve ?

Un jour sans fin
Film américain de Harold Ramis (1993)
Ce genre de productions ne change assurément pas la face du monde. J'en suis amateur, cela dit: j'apprécie tout particulièrement le côté simple, détaché de prétention et de vulgarité. Je compare cet opus avec les classiques des années 80, et par exemple S.O.S. fantômes. Harold Ramis y est scénariste et acteur, aux côtés de... Bill Murray déjà, en 1984. J'ai aussi aimé Bill dans le mésestimé Broken flowers.

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Eux aussi parlent du film...

Elle et lui, les rédacteurs de "L'oeil sur l'écran", l'ont beaucoup aimé. Même constat chez Aelezig, de "Mon cinéma, jour après jour".