mardi 15 octobre 2013

Jouer, toujours jouer

Je veux bien l'admettre: je ne savais pas vraiment à quoi m'attendre quand j'ai choisi de regarder Le dernier métro. J'allais avoir six ans quand le film est sorti au cinéma et il est dès lors quasiment certain que je n'avais pas encore fait connaissance avec François Truffaut. Trois bonnes décennies plus tard, tout a changé, évidemment. Poussé par l'envie d'apprécier une nouvelle fois la complémentarité du duo Catherine Deneuve / Gérard Depardieu, j'ai donc choisi cette oeuvre sans bien savoir ce dont il était question. Peu m'importait, au fond.

Ce que j'avais compris, c'est que l'action se déroulait dans le Paris occupé par la Wehrmacht, au début des années 40. Je me rappelle qu'en fait, je m'attendais à ce que le film évoque peu ou prou l'action de la Résistance. C'est bel et bien le cas, d'ailleurs. Le dernier métro ne se contente toutefois pas de détailler les opérations paramilitaires destinées à libérer la France. En respectant également la réalité historique, il nous invite à nous souvenir qu'à l'époque, les théâtres de la ville jouaient encore à guichets presque fermés, nos aînés tâchant d'oublier dans les salles de spectacle les privations qui étaient leur quotidien à l'extérieur. À vrai dire, l'intrigue du long-métrage reste presque limitée aux murs d'une de ces illustres scènes parisiennes: malgré la fuite de son directeur, juif, une troupe continue d'y répéter sa prochaine pièce. Très logiquement dépendants les uns des autres, contrariés par la censure vichyste, saltimbanques et techniciens tentent de faire face. Leur but: jouer, toujours jouer.

Au nombre des rares films français à représenter les conditions de vie des Français ordinaires d'alors, Le dernier métro peut s'apprécier également comme le récit d'un triangle amoureux, une thématique habituelle et ô combien chère à François Truffaut. Je n'ai pas envie d'expliciter la chose: je vous laisse la découvrir par vous-mêmes. J'aimerais vous dire cependant que, bien que manifestement tourné en studio, le long-métrage conserve une force peu commune. J'ajoute volontiers qu'après le générique final, me souvenant de l'aspect carton-pâte des premiers décors, j'ai estimé qu'il était envisageable d'appréhender le film comme une gigantesque mise en abyme, option audacieuse que vient bientôt corroborer un épilogue des plus malins. Inutile de vous dire qu'aux côtés du duo majeur, toute la distribution "secondaire" se montre à son avantage: Jean Poiret, Andréa Ferréol ou Maurice Risch n'en sont que les trois membres les plus connus. Succès public, le film fut honoré de dix des Césars 1981. Un record !

Le dernier métro
Film français de François Truffaut (1980)

Mon index des réalisateurs vous mettra sur la piste: François Truffaut sur Mille et une bobines, c'est déjà trois autres films - en attendant que j'en découvre et présente encore une série. J'ai une affection particulière pour L'histoire d'Adèle H. et la formidable prestation dramatique qu'y délivre Isabelle Adjani. Aussi curieux que ça puisse paraître, le film d'aujourd'hui est moins tragique, bien que dur aussi. Maintenant, si vous voulez juger de l'adéquation comique du tandem Deneuve / Depardieu, vous pouvez toujours voir ou revoir Potiche...

dimanche 13 octobre 2013

Fascination, mélancolie

Le constat m'amuse: pour Billy Wilder, Ariane est le film du milieu. L'Américain le tourne en effet 23 ans après les débuts d'une carrière de réalisateur qui en compte 47, de 1934 à 1981. Il en a alors signé treize et, par la suite, en mettra en scène treize autres. Ici, il fait appel à un duo au top du glamour: Audrey Hepburn, qui a déjà joué une fois sous sa direction, et Gary Copper, avec qui il ne travaillera qu'à cette unique occasion. Nous partons à Paris, présenté aussitôt comme la capitale de ceux qui s'aiment. Illustration par l'exemple...

Violoncelliste de bon niveau, Audrey Hepburn / Ariane partage l'appartement de son père, détective privé missionné pour surveiller un Américain coureur de jupons. Vous l'avez compris: le Don Juan n'est autre que Gary Cooper, alias Frank Flannagan. La jeune femme et lui se rencontrent quand Miss A., surprenant un client paternel animé d'intentions belliqueuses, épie à son tour et finalement sauve la vie du séducteur patenté - à vous de découvrir comment. Il y a quelque chose d'absolument invraisemblable dans ce scénario, reprise d'ailleurs d'un roman du Suisse Claude Anet. Qu'importe: Billy Wilder oblige, j'ai eu envie d'y croire quand même. Si vous êtes aussi portés sur la guimauve que moi, je suis sûr que le couple vedette achèvera de vous convaincre d'en reprendre une petite dose. Moi, je ne vois aucune raison de s'en priver. Ce style de comédies romantiques semble avoir complètement disparu des écrans aujourd'hui. Snif !

Autant vous le dire également: jamais vous ne rirez aux éclats. Tendre au possible, le film est une sucrerie à laisser fondre gentiment. Elle paraît aussi se laisser aller au spleen, émotion ressentie dans d'autres Billy Wilder, peut-être plus récents. L'amour est là, bien sûr, et l'humour l'accompagne, mais ils offrent tous deux des impressions fragiles, si ce n'est fugaces. Ariane avance sur un fil d'autant plus ténu que son héroïne ment aux autres et se ment presque à elle-même pour séduire. Il n'y a là aucune méchanceté. Émerge simplement, une fois encore, le constat que les sentiments sont difficilement compatibles avec la désinvolture. Parce qu'il existe une différence d'âge importante entre les protagonistes, le film déplut à quelques censeurs mal embouchés, en son temps. Il s'inscrit désormais comme un joli exemple du style inimitable de son auteur. Lequel y voyait un hommage à son maître spirituel, Ernst Lubitsch. 

Ariane
Film américain de Billy Wilder (1957)
D'aucuns diront que le réalisateur a fait mieux: ce n'est pas faux. Reste que le charme d'Audrey Hepburn offre pour moi une motivation suffisante pour voir ce "petit" film. Gary Cooper est bien, lui aussi. Bémol pour Maurice Chevalier: dans le rôle du père, le Frenchie surjoue, parfois... mais ça correspond assez à son personnage. Amis cinéphiles, vous noterez pour terminer que Billy Wilder collaborait ici pour la première fois avec le décorateur français Alexandre Trauner et le scénariste I.A.L. Diamond. Par la suite, il les retrouvera notamment pour La garçonnière, un autre film que j'aime beaucoup. 

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Un autre avis sur le Billy Wilder du jour ?
Vous en trouverez un chez mes amis de "L'oeil sur l'écran".

vendredi 11 octobre 2013

La crise et l'intime

Les films venus de Singapour sont plutôt rares dans les salles françaises. Si j'en crois Les fiches du cinéma, il en serait sorti deux l'année dernière - dont l'un en coproduction internationale. Un autre était arrivé jusqu'à nous en 2009. Le dernier en date, Ilo Ilo, crédite un Français, Benoît Soler, comme chef-opérateur. Ce joli petit film est parti à la rencontre du public avec un atout: une Caméra d'or glanée au dernier Festival de Cannes. Ce qui veut dire, je le précise pour ceux qui l'ignorent, qu'il a donc été considéré comme le meilleur des premiers films en compétition, toutes sélections confondues.

Retenu pour la Quinzaine des réalisateurs, Ilo Ilo marquera l'histoire du cinéma dans son pays, puisqu'il est aussi le tout premier film singapourien primé sur la Croisette. L'histoire se déroule en 1997-98. L'archipel s'enfonce alors dans la crise économique. Loin du pamphlet social qu'il aurait pu être, le long-métrage nous propose de faire connaissance avec une famille ordinaire, Teck, Leng et Jiale, leur fils d'une dizaine d'années. C'est en fait lui, je crois, qui donne le tempo. Parce qu'il n'est pas très travailleur et plutôt turbulent, ses parents décident d'embaucher une nounou pour s'en occuper, aller le chercher à l'école, l'aider à faire ses devoirs, partager sa chambre. Le boulot passe d'abord pour ce couple en attente d'un autre enfant et inquiet de la dégradation de son niveau de vie. Ce qui se passe à l'écran trouve alors un écho dans ce que nous pouvons vivre aujourd'hui. D'ailleurs, la nounou de Jiale est... une travailleuse immigrée. Teresa vient des Philippines. Elle doit s'intégrer, s'adapter à une nouvelle vie.

Je ne voudrais surtout pas faire de généralités sur le cinéma asiatique: je suis à mon avis beaucoup trop peu connaisseur pour ça. Reste que j'ai trouvé dans ce film une sensibilité que j'avais décelée dans d'autres oeuvres venues d'Asie. Comment l'expliquer ? Disons juste qu'une fois encore, la caméra m'a paru suivre les personnages sans les juger. Il n'y a pas de manichéisme, dans Ilo Ilo. Il n'y a pas non plus d'apitoiement. Il y a des femmes et des hommes confrontés à certaines situations et qui tâchent de s'en sortir. Il y a aussi beaucoup d'empathie, je dirais même de respect, pour eux. Il suffit parfois d'un rapide gros plan sur une cicatrice pour que le passé ressurgisse et qu'une émotion passe sans que le réalisateur ait besoin d'ajouter un dialogue ou une image supplémentaire. La pudeur fondamentale de ce style me plaît beaucoup. Je suis heureux aussi d'ajouter un petit drapeau à ma page "Cinéma du monde". Il est toujours agréable d'ouvrir ainsi son horizon. Et donc merci, Cannes !

Ilo Ilo
Film singapourien d'Anthony Chen (2013)

Une précision d'ordre géographique: le titre reprend le nom d'une ville et d'une province des Philippines, qu'on écrit en un seul mot. Du point de vue cinématographique, le travail d'Anthony Chen, 29 ans, me fait penser à celui de Hirokazu Kore-eda (cf. index des réalisateurs). J'attends justement la sortie du prochain long-métrage du cinéaste japonais pour mieux en juger - possible que j'en reparle cet hiver.

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Si vous ne souhaitez pas attendre...

Vous pouvez toujours lire un autre avis sur "Le blog de Dasola". Pascale donne aussi le sien (cf. "Sur la route du cinéma").

jeudi 10 octobre 2013

Chimère

Depuis le temps que l'on parle de son renouveau, je finis par me dire que le western ne sera pas resté bien longtemps absent des écrans. Celui qui va nous occuper aujourd'hui a ceci d'original qu'on y cause allemand plutôt qu'anglais et que sa tête d'affiche est une femme. Avec six autres personnes, Emily Meyer s'engage dans une expédition à cheval vers le Nord du Canada, à destination de Dawson, ville minière du Klondike, avec la certitude d'une bonne fortune retrouvée. Ainsi débute Gold, sans explication préalable. J'aime ce côté radical.

Réalisateur allemand d'origine turque, Thomas Arslan s'intéresse presque logiquement à ce qui est aussi l'histoire d'une émigration massive. Si ce que je l'ai entendu dire est vrai, six millions d'Allemands auraient jadis quitté le Vieux Continent pour un Eldorado nord-américain. Selon Wikipedia, un peu plus d'un Américain sur huit se dit aujourd'hui d'ascendance germanique - ce qui représenterait quand même 42,8 millions de personnes ! Gold en dit finalement assez peu sur leur motivation: il y a là un homme marié qui a laissé sa famille derrière lui pour lui revenir riche, un couple de cuisiniers motivés par l'idée d'ouvrir son restaurant, un journaliste-photographe chargé de rédiger un article sur le périple... autant de profils distincts qui offrent à l'expédition des allures d'auberge espagnole. On s'attend vite à ce que tout déraille et, de fait, bien que l'héroïne se rapproche d'un dénommé Carl Böhmer, éleveur de chevaux, le projet s'enlise...

Je préfère ne pas vous révéler les difficultés que le groupe des sept va devoir affronter. Le titre de ma chronique suffirait à vous donner une indication de ce qui va advenir de ses espoirs. Je me dois d'insister sur un point: Gold n'est pas franchement un film d'action. Les choses qui s'y passent nous incitent plutôt à la contemplation qu'au frisson - dans les majestueux décors naturels de la Colombie britannique, on finit par se demander aussi où conduit le chemin. Quand l'expédition croise un pionnier muet et solitaire, en train apparemment de revenir sur ses pas, ce quasi-fantôme semble confirmer à lui seul que la destination est presque inatteignable. Apprécier cette ambiance n'est pas chose facile, le long-métrage n'offrant que peu de prises et se démarquant assez significativement des codes du genre. "Tout ça pour ça", diront certains. Il peut sembler frustrant de suivre ces personnages à peine esquissés. C'est un choix.

Gold
Film allemand de Thomas Arslan (2013)

Dans de nombreux textes que j'ai lus depuis, deux comparaisons reviennent presque systématiquement. Le long-métrage d'aujourd'hui est ainsi très souvent assimilé à La dernière piste, autre western d'allure un peu sèche que j'ai prévu d'évoquer très prochainement. Parce que sa bande originale repose sur des riffs de guitare électrique, certains critiques le placent aussi en face de Dead man. Moi, deux ans après Blackthorn, je me dis que le renouveau du genre passe plutôt par l'Europe. Tout en restant sensible à l'idée inverse...

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Il semble que le public français se montre assez sceptique...

Le jour où je suis allé voir le film, j'ai moi-même hésité. Nous étions une dizaine dans la salle, dont quelques Allemands, apparemment. Finalement, je ne regrette pas le prix de mon ticket et je n'ai pas fait ce "voyage au bout de l'ennui" dont parlait une critique parcourue quelques heures avant. De ce film, vous lirez une autre chronique positive sur "Le blog de Dasola". Comme quoi, les goûts et couleurs...

mercredi 9 octobre 2013

Jamais son tour

Après avoir vu le film dont j'ai parlé dimanche, je me suis demandé dans quel(s) long(s)-métrage(s) j'avais vraiment apprécié le talent comique de Benoît Poelvoorde. Entendons-nous bien: l'acteur belge m'amuse très souvent et, pour tout dire, il est devenu au fil des rôles l'un de mes comédiens préférés. Le truc, c'est que j'apprécie particulièrement son jeu dans le drame et, oui, je m'interroge: est-ce qu'il y a autre chose ? Dans Le vélo de Ghislain Lambert, il est drôle et pathétique à la fois. Et je me dis du coup que c'est pile son rayon.

Notez que ça peut toujours se discuter: Le vélo de Ghislain Lambert n'est que le sixième de la quarantaine de films dans lesquels il a tenu un rôle. Ainsi que le titre le suggère, l'ami wallon y est un coureur cycliste, brave type persuadé que le vélo fera de lui un homme respecté. Le problème, c'est qu'il n'est pas assez fort pour une équipe professionnelle et même plutôt "limite" pour une formation amateur. À son crédit toutefois, une confiance en lui à toute épreuve, doublée d'un indéniable esprit d'équipe. Il faut dire qu'il faut une bonne dose de culot pour se croire apte à rivaliser avec les plus grands champions et à effacer le record de l'heure d'Eddy Merckx. Vous aurez compris que le long-métrage se passe dans les années 70, belle reconstitution à la clé. C'est aussi ce qui rend agréable le suivi des pérégrinations sportives du loser magnifique qui tient lieu de héros. Un pauvre gars bientôt popularisé par une série d'échecs savamment entretenue...

Sous le vernis de la comédie, ce petit film ne néglige pas son sujet. Nombreux sont ceux qui louent la manière dont il présente le milieu du cyclisme: un regard froidement pragmatique, que d'aucuns disent même tout à fait réaliste. Oui, et même s'il ressemble alors davantage à un Gaulois tombé dans la marmite de potion magique qu'à un toxicomane, Ghislain/Benoît s'adonne au dopage. Oui, il subit parfois l'arrogance de son leader, l'inutilité de certaines luttes internes au peloton, les consignes idiotes de son directeur d'équipe. Oui, il doit composer avec un entourage versatile, dont il est à la fois le héros et la vache à lait. Le vélo de Ghislain Lambert m'a offert une bonne tranche de rigolade, mais n'est pas pour autant réductible à sa dimension humoristique. Avec Antoine de Caunes pour narrateur et José Garcia, Sacha Bourdo ou la propre mère de Benoît Poelvoorde en personnages secondaires, cette histoire sait aussi être touchante.

Le vélo de Ghislain Lambert
Film franco-belge de Philippe Harel (2001)

Quatre ans plus tôt, le réalisateur et son comédien principal s'associaient dans Les randonneurs, une pure comédie, pour le coup. Le film d'aujourd'hui est sans doute à conseiller à ceux qui apprécient le vélo et les sans-grades qui forment le contingent des courses cyclistes. Même si La grande boucle, long-métrage sorti de mémoire au cours de l'été dernier, est là pour me démentir, je crois qu'il n'y a finalement que peu de films dans cet univers. J'ai entendu du bien d'un dessin animé signé Sylvain Chomet, Les triplettes de Belleville.

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Tout le monde n'est pas forcément d'accord, hein ?

La preuve: Aelezig de "Mon cinéma, jour après jour" n'a pas aimé.

mardi 8 octobre 2013

Un pêcheur impénitent

Il paraît - mais je n'ai pas vraiment vérifié - que Poisson d'avril serait la première rencontre cinématographique de l'incroyable duo Bourvil / Louis de Funès. Précision de taille: le premier tient le rôle principal du film, tandis que son acolyte doit avoir un petit quart d'heure pour jouer son personnage de garde-champêtre sadique. L'histoire qui les rassemble est toute simple: Émile, modeste employé dans un garage de banlieue, raconte un dimanche à sa femme qu'il est obligé de faire un dépannage... alors qu'en réalité, il part à la pêche.

Évidemment, à l'heure des portables et des statuts Facebook renouvelés vingt fois par jour, cette comédie fleure bon la naphtaline et son décor la France de (Grand) Papa. Il est permis d'en rire ! Objectivement, les acteurs sont bons et ce qu'ils ont à interpréter plutôt croquignolet ! Merci qui ? Merci Michel Audiard, qui signe ici quelques dialogues franchement savoureux. Poisson d'avril compte son lot de scènes mémorables, notamment quand il s'agit pour Bourvil d'acheter une canne à pêche dernier cri à un Maurice Biraud particulièrement bavard ou de relever la taille d'un brochet trop petit d'un centimètre pour être sorti de l'eau. Il me faut vous dire également que les activités aquatiques ne sont qu'un des éléments farfelus du film. Le reste, c'est vaudeville et soupçons d'adultère...

Il ne faut évidemment pas prendre tout cela au sérieux. Soixante ans auront bientôt passé depuis et, bien entendu, ça se sent. Que dire alors d'un personnage féminin qui déclare que son rêve est de vivre au milieu des machines à laver ? Qu'il est joué par une Annie Cordy toute jeunette, par exemple, et à ce titre d'un comique certain. Poisson d'avril ne se déguste avec plaisir qu'en plongeant tête baissée dans la France de l'époque, ce pays "lointain" qui comptait encore en anciens francs. Sans faire preuve d'irrévérence, je relève également que le long-métrage s'autorise à lancer quelques piques aux sommités de son temps et au général De Gaulle, entre autres. Notons aussi que ce bon petit film est le 25ème extrait de la carrière de son auteur. Le symbole de ces années où l'on tournait beaucoup.

Poisson d'avril
Film français de Gilles Grangier (1954)

Ceux d'entre vous qui penseront ou diront que le réalisateur a fait mieux n'auront pas forcément tort.  Il y a ainsi, dans ma famille maternelle, de grands amateurs du cultissime Les vieux de la vieille. Avant peut-être que j'évoque d'autres de ses films, j'aimerais attirer votre attention sur le fait que Gilles Grangier savait et aimait faire rire, certes, mais qu'il n'a pas tourné que des comédies. Gas-oil offre un bon exemple de son talent de cinéaste dans un tout autre registre.

dimanche 6 octobre 2013

Au révélateur

Il s'appelle Antoine Dumas, "comme les trois mousquetaires". Il vit seul ou en compagnie parfois d'un petit garçon, son "meilleur copain". Photographe, il ne crée plus d'image intéressante, malgré un talent qu'il ignore et auquel il ne croit pas. L'unique personne qui le touche est une voisine: depuis l'immeuble en face, il l'entend et la voit jouer du piano. Quand Une place sur la Terre démarre, Elena grimpe finalement sur le toit, y danse un peu et saute. Antoine, qui a tout vu et tout photographié, appelle les secours. Rencontre de deux êtres cabossés par la vie sur le froid pavé d'une cour d'immeuble ordinaire.

Une place sur la Terre fait partie de ces films que je suis allé voir sur la foi d'une bande-annonce et parce que j'ai confiance en l'acteur principal. Rien à redire: Benoît Poelvoorde est excellent, une fois encore, dans ce rôle torturé. Je sais un peu des névroses personnelles du comédien. La façon dont il donne corps aux troubles existentiels de son personnage me touche et me fait me demander: joue-t-il vraiment ? Quoiqu'il en soit, son pathétisme assumé (?) lui confère une présence indéniable, presque magnétique: je ne vois personne d'autre que lui pour aussi bien porter les frustrations et les doutes d'Antoine. D'aucuns objecteront que le comédien reste en terrain familier, qu'il a déjà joué dans ce registre. C'est vrai, c'est son "truc". Et pourquoi ne pas considérer que c'est un peu de lui-même, donc ?

D'après moi, c'est clair: l'histoire du film est celle d'une révélation. Aussi incongru que soit son événement déclencheur, la rencontre Elena / Antoine offre à ce dernier la possibilité de s'accomplir enfin. Le photographe maudit passe lui-même au révélateur. Il fallait donc compter sur une autre présence forte en face de Benoît Poelvoorde pour crédibiliser ce chemin de vie. C'est le cas: j'ignorais tout d'Ariane Labed jusqu'alors, mais la jeune femme joue elle aussi remarquablement. Les sourires qui savent éclairer ce beau visage sont rares, mais ils sont lumineux quand ils surviennent: c'est l'esprit même du personnage. Une place sur la Terre trouve une belle vérité dramatique dans la complémentarité de son duo d'acteurs. J'ajoute volontiers un coup de chapeau au petit Max Baissette de Malglaive.

Une place sur la Terre
Film franco-belge de Fabienne Godet (2013)

À ce stade de la lecture de ma chronique, vous vous dites sûrement que j'ai aimé le long-métrage. Les étoiles vous le confirmeront. Laissez-moi tout de même préciser deux choses: 1) le scénario concentre l'essentiel de la dramaturgie sur deux êtres, certains autres ne faisant alors que passer - c'est parfois dommage et 2) le film prête à sourire à certains moments, mais demeure un vrai drame. Je note que la réalisatrice a déclaré vouloir "filmer des âmes". C'est réussi. Imparfait et beau à la fois, avec la discrète Bruxelles en toile de fond.

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Un autre avis vous serait-il utile ?

Si c'est le cas, vous en trouverez sur "Le blog de Dasola". J'ajoute enfin que Patrick, un collègue de travail qui m'accompagnait, a trouvé le film glauque, sombre, désespéré, mais surtout... formidable.

vendredi 4 octobre 2013

L'amour, les épreuves

J'ai vu mon premier film flamand l'an passé. Mon goût pour le cinéma wallon allant croissant, j'ai aujourd'hui le sentiment d'un grand champ de découvertes possibles de l'autre côté de ce que les Belges francophones appellent la frontière linguistique. C'est cet a priori favorable qui m'a incité à aller voir Alabama Monroe en salles. Évidemment, j'avais vu la bande-annonce du film: un bien joli couple avec enfant s'y aime et s'y déchire sur fond de musique country. Repoussantes pour certains, ces images m'ont aimanté. J'y ai décelé la promesse d'un grand film social et sensible, comme je les aime.

Vérification faite, Alabama Monroe est un vrai mélodrame. Il montre combien la vie peut être belle, mais aussi, frontalement, à quel point elle peut être salope. D'aucuns jugeront, et c'est vrai, qu'on n'a pas besoin du cinéma pour le savoir. D'autres diront, et c'est leur droit, qu'ils n'ont pas envie qu'on leur rappelle cette réalité dans une salle obscure, après qu'ils ont dépensé une dizaine d'euros. Je fais partie d'une autre catégorie de personnes, je crois. Oui, j'aime la tristesse au cinéma, parce que c'est justement du cinéma. Quand l'image s'arrête et quand la lumière se rallume, je regarde défiler le générique et je reprends ainsi mon souffle en me disant que non, le petit chat n'est pas mort, pas vraiment. Et j'aime ça, oui, j'aime ça, avoir vécu une émotion difficile et, soudain, revenir à ma réalité, en général plus souriante. Je crois qu'il y a une vraie poésie, dans le drame fictif. Le geste d'un humain vers les autres, pour les sensibiliser peut-être à quelque chose de profond et, idéalement, les préparer. Exemplaire à ce titre, ce film-là ne manque jamais d'empathie.

Pour nous faire pleurer, il aurait sans doute été possible de dérouler le drame de ces prémices jusqu'à sa glaçante conclusion. Le choix opéré par le réalisateur est autre: Alabama Monroe se caractérise d'abord par un montage déstructuré. Passé, présent et futur s'enchaînent constamment, sans pourtant perdre de vue le fil conducteur et la compréhension du spectateur. On voit donc arriver les catastrophes, mais on a aussi la garantie qu'après une scène particulièrement rude, une autre arrive, moins difficile à encaisser. J'ignore dans quel ordre ces scènes ont été tournées, mais je dois dire que le duo Johan Heldenbergh / Veere Baetens fonctionne parfaitement et donne l'image d'un couple réel. Peut-être juste l'homme est-il un peu plus investi dans sa manière de jouer: il faut préciser que le film adapte en fait une pièce de théâtre qu'il a écrite. J'ai déjà dit beaucoup de choses, mais toujours rien sur la musique. Elle est un vrai personnage: sans elle, le film ne serait pas le même. À vous de découvrir le reste. Un gros coup de coeur, pour ma part.

Alabama Monroe
Film belge de Felix van Groeningen (2013)

Tôt ou tard, je devrais être amené à vous reparler du cinéma flamand. Un séjour à Bruges m'a en effet permis d'acquérir une série de DVD de longs-métrages venus de l'autre partie de la Belgique. Détail amusant: alors que Felix van Groeningen a été connu en France avec son film précédent, La merditude des choses, j'ai à disposition les deux premiers extraits de sa jeune filmographie. À suivre, donc. En attendant, ultime conseil: n'ayez pas peur de la version originale. Les acteurs chantent eux-mêmes: si tant est qu'elle existe, la VF risque d'être "décalée". Vraiment, rien de tel que le tout en flamand !

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Et en attendant, ce que je peux vous proposer...
C'est de retrouver le blog de Liv, "Liv/raison de films". Vous verrez qu'elle évoque le film d'aujourd'hui de façon bien plus directe. La lire vous dévoilera beaucoup et vous offrira au final une comparaison avec un autre film. Pascale, elle, a choisi d'évoquer également comment les personnages se placent face à la notion de foi. Il est vrai que c'est un sous-thème majeur - détails ici: "Sur la route du cinéma". Rien sur "L'impossible blog ciné": David l'a trouvé... insupportable !

jeudi 3 octobre 2013

En attendant Adèle...

J'aurai écrit cette chronique depuis un petit mois environ au moment où elle apparaîtra sur le blog. J'avais même pensé reparler plus vite de La vie d'Adèle, récit d'amour lesbien et Palme d'or 2013, en salles mercredi prochain. J'ai retenu ma plume sans trop savoir pourquoi. J'ai vu neuf des treize Palmes précédentes, dont toutes celles qui sont sorties depuis 2009. Des quatre qu'il me faut découvrir encore, j'en ai trois dans ma collection. Pourtant, cette fois, c'est un fait: j'y vais presque à reculons. A priori négatif que je ne parviens pas à occulter.

Pour positiver et y aller quand même, je me dis que La vie d'Adèle fera mieux que compléter ma connaissance des palmarès cannois. Avant toute autre considération, il me permettra au moins de faire connaissance avec une jeune actrice, Adèle Exarchopoulos, 19 ans, quelques apparitions furtives et un premier grand rôle ici. Révélation de l'année ? Je dois à l'honnêteté de dire que la demoiselle m'a paru quelque peu hystérique sur les quelques plateaux télé où j'ai eu l'occasion de l'écouter. J'ai mis ça sur le compte de son excitation légitime à atteindre si vite une consécration XXL. Être le personnage principal d'une Palme d'or décernée à l'unanimité (!) d'un jury présidé par Steven Spielberg, ça doit avoir un côté grisant. Je peux comprendre cette douce euphorie. Un malaise demeure toutefois.

Il faut dire qu'aussitôt après les embrassades cannoises, l'ambiance générale autour du film s'est vite alourdie: des membres de l'équipe technique se sont plaints des très mauvaises conditions de travail dictées par le réalisateur, Abdellatif Kechiche. La profession entière étant sous la pression d'une remise en question de sa convention collective, l'affaire a fait du tort à un film fêté comme représentant de l'exception culturelle à la française. En septembre, ce sont ensuite les actrices qui ont apporté de l'eau à ce moulin de reproches. Sincèrement, je n'ai ni enquêté, ni cherché à en savoir plus. J'ai fini par me dire que je jugerai d'abord le long-métrage pour lui-même. J'espère laisser mes mauvaises ondes à l'entrée de la salle. La vie d'Adèle dure presque trois heures: j'en reparlerai après l'avoir vu.   

mardi 1 octobre 2013

Elle ou personne

Dissipons tout de suite un possible malentendu: en espagnol, La nana signifie la nourrice, la servante. Celle du film dont je vous parle aujourd'hui travaille pour le compte d'une riche famille chilienne depuis des lustres. Elle en a presque élevé les enfants. Son histoire s'ouvre le jour de son anniversaire: ses employeurs pensent lui faire plaisir avec quelques cadeaux, mais Raquel ne sourit pas sur la photo souvenir. Elle ne comprend pas qu'on puisse lui demander autre chose que des tâches ménagères. Elle retourne donc bien vite à sa vaisselle.

La situation se tend un peu plus encore quand Pilar, sa patronne, juge nécessaire de recruter une deuxième domestique pour l'assister. Possessive en diable, limite acariâtre, Raquel mène une vie infernale à la petite nouvelle, vite découragée. Avant d'en dire trop, je dois admettre que je m'étais fourvoyé: j'attendais un polar et c'est plutôt une fresque sociale qu'il m'a été donné de découvrir. Ma déception passée, je me suis laissé prendre au jeu, d'autant mieux que La nana est donc un film chilien, ce qui lui confère en Europe un petit côté "exotique". Choix délibéré ou non, l'image s'en ressent. J'ai eu l'impression d'être dans la maison des personnages, à leurs côtés, comme si un proche les avait filmés au caméscope pour me faire passer la vidéo. À vrai dire, je n'ai pas toujours trouvé ça agréable. Cette photographie numérique m'a souvent paru un peu sale, terne.

La nana n'est pourtant pas un mauvais film. J'ai simplement trouvé qu'il était trop long au début et peut-être trop rapide à la fin. Concrètement, au bout de vingt minutes, j'avais le sentiment d'avoir tout vu du mal-être de Raquel et je commençais à en avoir marre. J'attendais un frisson qui ne venait pas. C'est vraiment tardivement que j'ai fini par comprendre les intentions du réalisateur: il s'agissait pour lui non pas de faire peur ou de faire mal, mais de dresser doucement le portrait d'une femme dévouée et solitaire. L'aspect réussi du long-métrage tient à ce que Catalina Saavedra, l'interprète, évolue lentement vers un mieux-être compliqué, en se révélant finalement à elle-même plutôt qu'aux autres. Bien qu'un peu sombre parfois, le scénario s'achève sur une toute petite note d'optimisme. D'aucuns pourraient se sentir frustrés de ne pas en savoir davantage.

La nana
Film chilien de Sebastian Silva (2009)

Ma relative déception ne me fera pas tourner le dos au cinéma sud-américain. Pas de bouderie, non: c'est simplement que j'attendais autre chose de ce long-métrage, primé au Festival de Sundance. Conseil à ceux d'entre vous qui aiment les oeuvres dites minimalistes et aimeraient en voir une issue du même continent: Caméra d'or cannoise en 2011, Les acacias me laisse, lui, un meilleur souvenir.

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Si vous voulez d'autres avis...
Vous en trouverez un petit, plutôt favorable, sur "Le blog de Dasola". L'ami David avait aussi donné le sien sur "L'impossible blog ciné".