lundi 16 mai 2016

Le rescapé

Ami(e)s cinéphiles, vous le savez déjà: la reconstitution du naufrage d'un bateau peut suffire à attirer un nombre incroyable de spectateurs dans les salles obscures. Aujourd'hui, je ne vous parlerai pas du film que vous imaginez, mais de Survivre, passé je crois assez inaperçu. Une occasion de naviguer vers un nouvel horizon de cinéma: l'Islande !

Non contente de m'attirer beaucoup, l'île volcanique de l'Atlantique nord me semblait un territoire propice à de belles images. Sa nature sauvage est l'un des personnages de Survivre, mais c'est de l'océan que le film tire l'essentiel de sa puissance. Sur la base d'une histoire vraie, le long-métrage nous embarque à la suite de marins, à la veille d'un départ pour la pêche et alors qu'une tempête paraît inéluctable. Sans s'attarder, mais intelligemment, le récit donne une personnalité à chacun des protagonistes, même si ça n'est parfois qu'une ébauche. Le fait est que c'est suffisant pour nous aider à ressentir la tragédie qui se noue quand, de tous ces hommes, il n'en reste plus qu'un seul au milieu des flots déchaînés, après qu'une grosse vague a fait chavirer le navire et envoyé son équipage complet par-dessus bord. Question: comment peut-on rester en vie dans de telles conditions ? Une partie de la réponse sous-tend le film. Oui, une partie seulement.

Les plus impatients d'entre vous trouveront facilement sur Internet tous les renseignements qu'ils voudront sur l'incroyable expérience vécue par Guolaugur Frioporsson. J'indique aux autres que le film mérite toute leur attention: la grande sobriété de son traitement impose rapidement le respect et ramène alors le récit à sa dimension la plus humaine - ou la plus banale, pourrait-on dire. Ce qui est arrivé dans la réalité n'est certainement pas l'aventure d'un héros méconnu. C'est plutôt, à mon sens, une étonnante leçon de courage... ordinaire. Survivre a le grand mérite d'amener un peu de lumière sur des êtres habituellement négligés par le cinéma à grand spectacle. Qu'il ait su éviter les pièges de la grandiloquence formelle est un vrai atout. J'imagine qu'en d'autres mains, la production se serait vite égarée pour n'accoucher que d'un blockbuster lambda. J'ai aimé me laisser surprendre par l'empathie qu'elle dégage vis-à-vis de son personnage.

Survivre
Film islandais de Baltasar Kormàkur (2012)

Le scénario pose aussi - et joliment - la question de l'après-deuil. Belle idée: ce qui raccroche le naufragé à la vie ne se matérialise pas nécessairement ensuite comme une nouvelle ligne de conduite personnelle. Bref... tout ça est plus subtil qu'il peut y paraître d'abord. Ç’aura donc été la deuxième fois cette année que je vois un beau film sur l'univers des pêcheurs, après Angèle et Tony. Pas de mal de mer !

----------
Un autre regard, c'est possible ?

Bien entendu, les amis ! Vous pouvez compter sur Pascale et Dasola.

dimanche 15 mai 2016

Une virée viticole

J'étais resté sur ma soif avec le dernier film du duo Delépine-Kerven. J'ai donc ouvert d'autres bouteilles avant d'aller goûter la cuvée 2016. Conclusion: sans se hisser à la hauteur des grands crus, Saint Amour paraît moins bouchonné que son prédécesseur. Ce millésime manque juste de longueur en bouche, même s'il se montre parfois gouleyant...

Avec son ami Thierry, Bruno fait chaque année la Route des vins. Seulement, quand d'autres visitent les domaines, ce brave paysan doit, lui, se contenter d'écumer les stands du Salon de l'agriculture. Pendant qu'il picole, son père, de son côté, s'efforce de faire connaître son exploitation - un élevage de bovins. Inquiet de l'avenir prédéterminé d'un héritier de la terre, Bruno a le fantasme d'un destin différent, où il pourrait agir selon ses seules envies. Et Saint Amour d'évoquer, avec d'ailleurs une certaine délicatesse, la précarité sociale de ceux qui vivent et travaillent dans nos campagnes. Le cinéma français ne s'y intéresse guère, ce qui rend la démarche intéressante.

Sans ironie ou condescendance, Saint Amour est un film à hauteur d'homme, drôle parfois, mais pas seulement. C'est également un film en mouvement, puisque, bientôt, le père décide d'embarquer le fils dans un road trip improvisé et possiblement salutaire. Il importe peu alors que, dans la vraie vie, Gérard Depardieu et Benoît Poelvoorde aient seize ans d'écart: on y croit et, en fait, c'est tout ce qui compte. Je suis moins convaincu en revanche par les différentes péripéties que le scénario leur fait traverser. Chemin faisant, leurs rencontres successives les rapprochent toujours de femmes, assez différentes les unes des autres, mais finalement complémentaires. Les hommes placés au regard de l'éternel féminin: c'est bien souvent pathétique. Heureusement, quelques scènes dévoilent une inspiration poétique insoupçonnée chez les anciens trublions du Groland, ce qui tire alors l'ensemble vers le haut. L'avenir partagé pourrait s'avérer souriant...

Saint Amour
Film français de Benoît Delépine et Gustave Kervern (2016)

Les étapes du voyage de Bruno et son père forment autant d'étapes sur un improbable parcours initiatique. C'est je crois cette structure de film à sketchs qui m'a empêché d'entrer à 100% dans leur histoire. J'ai préféré La vache ou d'autres des opus des deux réalisateurs comme Louise-Michel et Le grand soir. Et j'aime encore davantage la singularité - et la profonde humanité - de leur ami Bouli Lanners...

----------
Une précision sur ces dames...
Le casting féminin a moins de visibilité, mais il a fort belle allure. Exemple: Solène Rigot, Izïa Higelin, Ana Girardot et Andréa Ferréol. Céline Salette décroche le rôle le plus important et Chiara Mastroianni passe en coup de vent. Saint Amour n'est en rien un "film féminin"...

Envie d'un autre verre ?
Vous pouvez aussi aller trinquer chez Pascale et Dasola. À vot' santé !

samedi 14 mai 2016

La princesse volée

Le public d'aujourd'hui préfère peut-être les super-héros aux héros "tout courts". Mon hypothèse reste certes à vérifier, mais il y a peu désormais de productions comme Les Vikings. Cet archétype de film d'aventures en Technicolor m'a attiré grâce au grand Kirk Douglas. J'ignorais encore que j'y verrai aussi Ernest Borgnine et Tony Curtis...

Une année lointaine d'un moyen-âge oublié, les troupes normandes dévastent l'Angleterre (ou ce qui s'appelle encore la Northumbrie). Féroces, les guerriers laissent derrière eux des envies de vengeance. Inutile d'entrer dans les détails, je crois: la paix ne résiste jamais longtemps aux appétits guerriers des hommes... et encore moins quand une princesse galloise promise au roi d'Angleterre est faite prisonnière par le fils du leader du camp adverse. On oubliera l'anachronisme qui fait démarrer Les Vikings avec un générique inspiré de la tapisserie de Bayeux et on entrera directement (ou pas) dans ce récit de capes et d'épées, cuisiné à la sauce hollywoodienne...

Ce qui est intéressant, dans cet opus, c'est qu'il n'oppose pas réellement le bon monarque au méchant pirate (ou inversement). Entre la couronne dite légitime et le rebelle charismatique, il laisse quelque place à un troisième larron, né esclave et voué à un destin incroyable. Les Vikings reste tourné vers le camp des envahisseurs venus du Nord, mais le héros n'est pas celui que je croyais d'abord. Kirk Douglas, pourtant, fait le job, et compose un prince nordique insaisissable, tout à la fois aventurier au grand coeur et... crapule. Ernest Borgnine, qui joue son père, s'amuse visiblement beaucoup comme chef de guerre, mais aussi et surtout en meneur de banquet ! La flamboyance des décors et costumes m'ont fait apprécier aussitôt le récit épique ici proposé. Seule déception et surprise: Tony Curtis semble un ton en-dessous de ses partenaires de jeu. Et il faut dire aussi que les rôles féminins sont réduits aux utilités. C'est l'époque...

Les Vikings
Film américain de Richard Fleischer (1958)

Démodé ou pas, j'aime toujours regarder un long-métrage de ce genre quand l'occasion se présente. C'est le genre de plaisir que je prise particulièrement à l'occasion des fêtes de fin d'année, par exemple. En parler au printemps m'amène à souligner aussi que le film du jour souffre parfois d'être un peu trop sérieux. Pour le fun, je conseillerais plutôt Le corsaire rouge et les cabrioles d'un expert: Burt Lancaster !

mercredi 11 mai 2016

En attendant la Palme...

L'heure est venue de nous embarquer à destination de la Croisette ! C'est en effet aujourd'hui que démarre la 69ème édition du Festival de Cannes. Cette année, je n'aurai pas vraiment le temps d'en rendre compte de manière détaillée, mais je m'y intéresserai quand même. Pour démarrer, un mot sur TOUS les films candidats à la Palme d'or...

Et d'abord, un rappel: le jury a pour président George Miller. Le papa de Mad Max, Babe et Happy feet est le tout premier Australien retenu pour assumer cette mission de prestige. Je trouve ce choix plutôt audacieux. D'où cette question: le palmarès le sera-t-il aussi ?

En compétition, il y a plusieurs réalisateurs déjà "palmés"...

Les candidats à une nouvelle consécration sont trois... non, quatre ! Les plus chanceux sont les frères Dardenne, qui brigueront ensemble leur troisième Palme, après leurs succès de 1999 et 2005. La fille inconnue tourne autour d'un médecin interprété par Adèle Haenel. Autre roi déjà couronné, Ken Loach revient pour une énième tournée d'adieux. Sorti de sa retraite, il promeut Moi, Daniel Blake, un film qui met en scène Dave Johns, vraie star du stand-up, en menuisier affecté par des soucis cardiaques. Enfin, la Croisette déroule un tapis rouge de plus pour son préféré de 2007, le Roumain Cristian Mungiu. D'après mes informations, Baccalauréat, son film, a pour personnage un père qui espère voir sa fille étudier dans une université anglaise...

Pour succéder à Jacques Audiard, il y a également des Français...
Et même une Française: Nicole Garcia, qui présente Mal de pierres. Cette adaptation d'un roman de l'Italienne Milena Agus, tournée autour d'Aix-les-Bains, a pour héroïne une femme en quête d'amour absolu. Parmi les acteurs-phares: Marion Cotillard et Louis Garrel. Bruno Dumont, lui, vient montrer Ma Loute, une comédie policière dans des costumes 1910, avec Juliette Binoche et Fabrice Luchini. Olivier Assayas, pour sa part, a offert un autre rôle à Kristen Stewart. Dans Personal shopper, l'Américaine sera l'assistante d'une célébrité et dotée de pouvoirs de médium. Enfin, Alain Guiraudie est invité pour la première fois en compétition: Rester vertical suit un cinéaste en mal de paternité, en Lozère, dans le Marais poitevin et à Brest...

Cette fois, il y a aussi (un peu) plus de femmes que d'habitude...
Outre Nicole Garcia déjà citée, on compte en effet deux réalisatrices retenues pour prendre part à la course finale: l'Allemande Maren Ade et la Britannique Andrea Arnold. Maren Ade va ainsi briguer la Palme pour la toute première fois, après avoir été récompensée à Sundance et Berlin. Andrea Arnold, elle, est déjà venue plusieurs fois à Cannes comme compétitrice, mais aussi comme membre du jury (en 2012). Et côté films ? D'un côté, on verra Toni Erdmann, où un vieux père rend visite à sa fille et s'efforce de réveiller son sens de l'humour oublié. De l'autre, on surveillera American honey, où Shia LaBeouf intègre une équipe commerciale et s'invente une vie d'une moralité douteuse. Je dois bien reconnaître que je n'en sais pas davantage...

Bon, évidemment, Cannes, c'est aussi un grand rendez-vous glamour. Mais n'oublions pas les autres cinéastes - et films - en compétition...

/ Pedro Almodovar (Julieta)
L'Espagnol s'est trouvé empêtré dans le scandale des Panama Papers. Pour évoquer son nouvel opus, il parle d'un drame "sombre et intime".

/ Xavier Dolan (Juste la fin du monde)
Cotillard, Ulliel, Baye, Cassel, Seydoux... le petit génie québécois adapte une pièce de théâtre sur le Sida avec un casting très français.

/ Jim Jarmusch (Paterson)
Adam Driver, un acteur qui monte à Hollywood, incarne un chauffeur de bus, poète à ses heures. Avec lui, l'Iranienne Golshifteh Farahani.

/ Kleber Mendonça Filho (Aquarius)
Ce film brésilien aurait pour héroïne une ex-critique musicale désormais retraitée, capable de voyager dans le temps ! Intriguant...

/ Brillante Mendoza (Ma'Rosa)
Le réalisateur philippin a choisi les bidonvilles de Manille pour servir de décor à un drame familial autour d'un trafic de méthamphétamine.

/ Jeff Nichols (Loving)
Je vous avais bien dit qu'on reparlerait vite de ce cinéaste ! Son film raconte le long combat d'un couple mixte, dans la Virginie des fifties.

/ Park Chan-wook (Mademoiselle)
Une femme riche, un escroc et une pickpocket. La Corée et le Japon. Les années 30. Malgré le titre original (Agassi), on oubliera le tennis.

/ Sean Penn (The last face)
Charlize Theron s'éprend de Javier Bardem lors d'une mission humanitaire. Avec deux Frenchies: Adèle Exarchopoulos et Jean Reno.

/ Cristi Puiu (Sieranevada)
Une première précision: ce film se passe essentiellement à Bucarest. L'auteur parle d'un "requiem" sur les passions et rancoeurs familiales.

/ Paul Verhoeven (Elle)
Une femme vacille après avoir agressée chez elle par un inconnu. Isabelle Huppert en tête d'affiche + Virginie Efira et Laurent Lafitte ! 

/ Nicolas Winding Refn (The neon demon)
"Un film d'horreur cannibale chez les top models": la présentation vient de Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes...
 
/ Asghar Farhadi (Le client)
Le cinéaste iranien est de retour avec une nouvelle histoire de couple en train de se disloquer - et le tout dernier film annoncé en sélection.

Bien... je crois que je vous ai (à peu près) tout dit pour aujourd'hui. Rendez-vous le 23 avec le nom des lauréats et mes commentaires...

Pour conclure, un petit mot sur l'affiche, conçue à partir d'une image du grand film de Jean-Luc Godard: Le mépris, sorti toute fin 1963. Honnêtement, je ne suis pas fou de ce jaune: il m'a heurté si fort que, dans un premier temps, je n'ai pas vu la montée des marches ! Maintenant, ce n'est pas très important: seuls les films comptent. J'ignore si, comme moi, vous êtes impatients de mieux les connaître. Certains vont très vite sortir en salles, d'autres se feront attendre. C'est ça aussi, Cannes: l'obligation de rester patient avant d'étancher notre soif de cinéma. Pour ma part, j'anticipe déjà de bons moments. Et toi, alors, qui as lu ce long laïus... comment envisages-tu la suite ?

lundi 9 mai 2016

Beautés chinoises

La réussite d'un film ne saurait évidemment se réduire à sa beauté. Pourtant, quand le cinéma nous invite à la contemplation, il permet parfois de vivre des moments de pur émerveillement. Prix de la mise en scène lors du dernier Festival de Cannes, The assassin contient ainsi quelques-unes des plus belles images que j'ai vues récemment...

Chine, 9ème siècle de l'ère chrétienne. Le gouverneur d'une province manifeste quelques velléités d'indépendance à l'égard du pouvoir central. Disciple d'une nonne combattante et de ce fait même formée au maniement de l'épée, la belle Yinniang est alors chargée d'éliminer le félon. L'ennui, c'est que ledit renégat est son cousin et ex-promis. Sur cette trame, l'histoire qui nous est ici racontée s'avère complexe. Ceux d'entre vous qui, comme moi, ne sont guère familiers des noms et visages chinois risquent - malheureusement - d'être vite "largués" devant The assassin. Évidemment, quand on a l'habitude des sentiers scénaristiques balisés, on peut dès lors se sentir un tantinet frustré...

Face à ce sentiment désagréable, je me suis plongé dans les images. Même si une part de l'intrigue m'a échappé, j'ai pris un plaisir fou devant certains plans. En noir et blanc, les toutes premières scènes m'ont surpris (et même dérouté, pour tout dire). Mais dès la couleur arrivée, c'est bien simple: j'en ai vraiment pris plein les mirettes ! Présenté comme un wu xia pian, c'est-à-dire un film de sabre chinois traditionnel, The assassin dépasse les codes de ce genre particulier. Pour preuve, les séquences de combat sont rares et très courtes. L'ensemble du métrage dresse plutôt un étonnant portrait de femme. Pour son premier film après huit ans sans en tourner un, le réalisateur a dit qu'il avait cherché à représenter fidèlement la Chine ancienne. Sur ce point, aucun doute: le travail accompli est une grande réussite.

The assassin
Film chinois de Hou Hsiao-hsien (2015)

Le cinéma chinois n'est pas très présent sur ces pages: une lacune ! Pour reparler de ce que je connais, le long-métrage d'aujourd'hui m'est apparu moins poétique que Tigre et dragon et moins "agité" que Le secret des Poignards volants. Je dois souligner également que je préfère son esthétique à celle de Detective Dee. Ma collection compte encore quelques pistes inexplorées. J'y reviendrai sûrement...

----------
D'ici là, un petit mot du cinéaste...
À Cannes, Hou Hsiao-hsien s'est dit "toujours du côté des femmes". Ses explications sont plutôt savoureuses: "Leur monde et leur psyché me paraissent nettement plus intéressants que ceux des hommes. Elles ont des sentiments sophistiqués et très excitants. Les hommes ont des idées raisonnables plutôt ennuyeuses". Vous aviez remarqué ?

Et d'autres chroniques pour forger votre opinion...
Il y en a: chez Pascale, Dasola, Princécranoir et Strum, par exemple.

dimanche 8 mai 2016

Folie à l'italienne

Les jours fériés qui tombent un dimanche sont un peu déprimants. Allons de l'avant, voulez-vous ? Puisque le Festival de Cannes débute mercredi prochain, j'ai cru intéressant de revenir sur l'édition 1966. Voilà cinquante ans, donc, la Croisette célébrait l'Italien Pietro Germi et Ces messieurs dames. Une comédie (un peu) trop folle pour moi...

Cannes ne remettait pas alors de Palme d'or, mais un Grand Prix international. L'histoire retient que Pietro Germi eut à aller chercher le sien sous les huées. Aux festivaliers mécontents, le réalisateur répliqua: "Pardon de vous avoir fait rire...". Pile-poil un demi-siècle plus tard, je dois bien avouer que Ces messieurs dames m'a fatigué plus qu'autre chose. Découpé en trois segments, le film montre d'abord de nombreux couples aller ensemble à une fête. L'occasion d'épingler une certaine société, à grands renforts d'allusions salaces et de moqueries réciproques. Mouais... les deux autres parties reprennent les mêmes personnages: un père de famille espère bâtir une relation adultère avec une petite vendeuse et une jeune ingénue conduit ses admirateurs au tribunal pour détournement de mineure...

Signe de mon peu d'intérêt pour tout ça: j'ai dû consulter Wikipédia pour me souvenir du troisième pitch. Allez.. il est possible toutefois que cette proto-Palme obtienne vos faveurs, si vous goûtez les films à tiroirs emballés d'une certaine hystérie collective. Les comédiens s'en donnent manifestement à coeur joie et se lâchent totalement. Personnellement, je ne suis pas réceptif, mais je n'ai pas la science infuse - c'est juste ce type de comédies qui ne me correspond pas. Parce que, finalement, je connais encore mal l'histoire du cinéma italien, je veux bien croire que Ces messieurs dames corresponde également à une étape importante de son évolution. L'irrévérence débridée dont il témoigne a d'ailleurs quelque chose de sympathique. Disons donc pour résumer que je suis tout simplement passé à côté...

Ces messieurs dames
Film italien de Pietro Germi (1966)

C'est moi qui suis allergique, peut-être: autre comédie italienne ancienne, Le pigeon (1958) m'avait laissé assez froid. Mamma mia ! J'en suis réduit à attendre d'autres prochains essais pour conclure. D'ici là, un mot encore pour souligner que Ces messieurs dames n'était pas seul au plus haut du Festival de Cannes 1966: il partageait son Grand Prix avec Un homme et une femme. Film que je préfère...

----------
Quand je vous dis que je n'ai pas la science infuse...
Le film a ses admirateurs: Dasola, Eeguab et Lui, par exemple. J'ajouterai aussi Sophia Loren, présidente cannoise cette année-là...

vendredi 6 mai 2016

L'enfant lumière

Vous me donnerez peut-être votre avis, mais j'ai bien ma petite idée sur ce que pourrait être le fantasme absolu du cinéphile: voir et aimer un film découvert sans AUCUNE information préalable. Pas évident ! Maintenant, je suis honnête en disant que j'ai vu Midnight special avec seulement quelques petits éléments. Et ma foi, c'était chouette !

Ce qui m'a d'abord attiré ? La perspective de retrouver Jeff Nichols. Âgé de 37 ans, le jeune scénariste et réalisateur de l'Arkansas signe son quatrième long-métrage et, si j'ai tout bien compris, le premier avec le renfort promotionnel d'un grand distributeur (Warner Bros). Somme toute plutôt classiquement, il raconte l'histoire d'un enfant particulier, pour la simple et bonne raison que... non, pas d'infos ! Vous devrez vous contenter d'un pitch: enlevé par deux hommes lourdement armés, le petit Alton suscite l'intérêt d'une communauté religieuse et le FBI, en même temps, tient à lui mettre la main dessus rapidement. Accrochez vos ceintures: le début de Midnight special scotche au fauteuil, surtout avec l'écran XXL et le gros son d'une salle de cinéma. Par la suite, ce n'est qu'au compte-gouttes que le récit dévoile ses secrets - une remarquable gestion du rythme ! J'ai déjà vu maints films plus originaux, mais celui-là a su me captiver aussitôt...

À l'image, c'est d'autant plus sympa à regarder que la troupe d'acteurs ne compte aucune véritable grande star du cinéma hollywoodien. Kirsten Dunst est trop jolie pour que je l'oublie, mais je ne dirais pas qu'elle est bankable. Michael Shannon, Adam Driver et Joel Edgerton ont une petite notoriété, sans doute, mais me semblent encore loin des sommets de la gloire. Parfait: je crois être d'autant mieux entré dans cette histoire que les protagonistes se fondent dans la masse. Puisque son nom n'apparaît pas sur les affiches, je veux citer aussi l'excellent Jaeden Lieberher, qui, du haut de ses douze ans, apporte beaucoup de véracité à son petit personnage. Le meilleur, c'est lui ! Clairement, tout le film tourne autour d'Alton: quand on l'interrogeait sur Midnight special avant sa sortie, Jeff Nichols ne donnait que peu d'éléments concrets, mais parlait de sa conception de la paternité. Confirmation: c'est l'un des thèmes forts de ce nouvel opus, un thème d'ailleurs récurrent dans sa jeune oeuvre. J'en reparlerai très vite. D'ici là, si vous êtes hésitant, j'ai un conseil: foncez donc voir le film !

Midnight special
Film américain de Jeff Nichols (2016)

En résumé, voilà donc du cinéma de divertissement de haute qualité ! C'est vrai que Steven Spielberg, James Cameron et John Carpenter n'ont pas attendu Jeff Nichols, mais il y a pire, comme références. J'ai même vu ici un clin d'oeil à ce classique qu'est Le magicien d'Oz ! Bref, c'est clair et net: après avoir aussi apprécié Mud, je veux voir les deux autres films du jeune Yankee et compte le suivre plus loin...

----------
Plusieurs autres chroniques ont déjà été publiées...

Vous en trouverez ainsi chez Pascale, Tina, Princécranoir et Strum.

jeudi 5 mai 2016

Portrait de fille

Le cinéma est riche de mille et une caractérisations. Quand on en a terminé avec les genres, on peut encore se frotter aux courants. Aujourd'hui encore, je suppose que de jeunes réalisateurs tentent d'inventer des images comme on en a jamais vu. Question: est-il possible de faire du mumblecore une "Nouvelle Vague" ? Peut-être...

J'ai découvert le mumblecore avec le film Hannah takes the stairs. J'étais prioritairement intéressé à l'idée de revoir une jeune actrice américaine appréciée ailleurs: Greta Gerwig. Complétement centré sur son personnage, le long-métrage fait le portait intime d'une fille d'une vingtaine d'années. Déjà entrée dans la vie active, Hannah continue de se chercher, sur le plan affectif, notamment. Elle pense avoir des sentiments pour son petit copain, sans être pourtant à l'aise dans cette relation. À vous de découvrir la suite, filmée au plus près du corps et des expressions de la comédienne. L'image elle-même montre que le tournage n'a pas bénéficié de gros moyens techniques. Presque artisanal, l'ensemble paraît saisi sur le vif. Quelques lignes de scénario auraient suffi pour des dialogues largement improvisés...

C'est un peu le principe du mumblecore: se contenter de très peu quant au matériel et filmer la vie de jeunes Américains à leur sortie du cocon familial - faire oeuvre de fiction de cette réalité possible. Autant être honnête avec vous: j'ai d'abord eu du mal à m'accrocher. Je pense que cette difficulté initiale est due au fait que j'ai dépassé désormais l'âge des personnages, mais aussi certains de leurs états d'âme. Ensuite, j'ai tout de même eu de la sympathie pour Hannah. Parce que Greta Gerwig joue vraiment avec force sur toute la gamme des émotions, elle est progressivement parvenue à m'embarquer. D'aucuns verront dans ses pérégrinations une comédie romantique moderne, d'autres le flot incontrôlé des émotions d'une jeunesse immature. D'après moi, Hannah takes the stairs invite à chercher notre propre voie centrale entre ces deux pôles un peu caricaturaux. Libre à chacun d'apprécier la valeur de ce qui apparaîtra en chemin...

Hannah takes the stairs
Film américain de Joe Swanberg (2007)

Ce long-métrage n'est apparemment jamais sorti dans les salles françaises: je l'ai vu sur l'une des chaînes de mon fournisseur d'accès Internet... et il est aussi disponible aux formats DVD et Blu-ray. Qu'ajouter ? Qu'à 32 ans, vue depuis chez Woody Allen, Greta Gerwig poursuit sa carrière avec brio, dans des films certes plus "travaillés". Elle était l'atout numéro 1 de celui où je l'ai découverte: Frances Ha

mercredi 4 mai 2016

Sacrée ménagerie !

L'humour est-il d'une nationalité quelconque ? Cette proposition pourrait paraître absurde, si ce n'est dangereuse. Je constate pourtant que la culture nous rend plus ou moins sensibles à des choses différentes, selon nos origines et, bien sûr, notre ouverture d'esprit. Le fait est que j'identifie Créatures féroces à de l'humour... anglais.

Deux autres constats: 1) ça me fait rire et 2) je ne suis pas anglais. En attendant de trouver un autre qualificatif, deux mots simplement sur l'histoire: quelque part en Angleterre, donc, un nouveau directeur débarque pour améliorer la rentabilité d'un zoo, en mettant en avant les animaux les plus dangereux et en résistant si possible aux délires marketing imaginés par le fils du grand patron. Sérieux, s'abstenir ! Créatures féroces se déguste très facilement, au tout premier degré. L'absurdité et la frénésie des situations nous embarquent aussitôt. Certains s'y abandonneront, d'autres non. Anglais ou non, cet humour peut ne pas convenir à tout le monde. Et le film a déjà 19 ans, oui...

Personnellement, je n'y vois que de l'amusement, loin de ces blagues scatologiques auxquelles certaines (pseudo-)comédies d'aujourd'hui semblent vouloir nous habituer. Là, c'est juste du pur vaudeville ! Sincèrement, j'ai beaucoup de plaisir à y retrouver une petite troupe que j'apprécie particulièrement dans ces situations: Jamie Lee Curtis, John Cleese, Kevin Kline et Michael Palin m'amusent beaucoup. Complémentaires et prêts à tout, ils se marrent aussi, visiblement. J'imagine qu'eux aussi ont apprécié de travailler leurs interactions comiques. Bien entendu, vous pouvez préférer un humour plus subtil. Créatures féroces ne cherche pas midi à quatorze heures. Point final.

Créatures féroces
Film britannique de Fred Schepisi et Robert Young (1997)

Bon... je dois admettre que le film a aussi bénéficié de crédits américains et que, si Young est anglais, Schepisi est australien ! L'idée d'une nationalité de l'humour fait long feu. Vous noterez donc plutôt, si vous ne l'aviez pas relevé, qu'on retrouve ici les acteurs principaux d'Un poisson nommé Wanda. Ne vous trompez pas: le film n'est pas une suite. Il est d'ailleurs, à mon avis, un peu moins drôle...

----------
J'ai trouvé deux autres chroniques du film...

Je vous propose de les lire aussi, grâce à Lui ou bien chez Laurent

lundi 2 mai 2016

Du soutien cinéphile

Vous souvenez-vous ? Je vous ai déjà parlé de l'Annuel du cinéma. Cette bible pour cinéphiles recense et critique l'ensemble des films sortis en France au cours d'une année. L'édition 2016 - avec les films de 2015 - est parue récemment et j'ai voulu y regarder de plus près...

Derrière ce "pavé", il y a une association - un comité de rédaction bénévole et quatre salariés: Les Fiches du cinéma. Sa création remonte à l'année 1934: sur le principe de l'Annuel, ses membres rédigent, une fois toutes les trois semaines, le plus ancien magazine de cinéma en France. Pour aller plus loin, un appel à financement tourne sur la plateforme KissKissBankBank depuis le 12 avril dernier.

J'ai pu en parler au téléphone avec François Barge-Prieur, le président des Fiches. J'ai pensé que vous seriez intéressés par notre échange...

Je vous laisse vous présenter...
François Barge-Prieur, 32 ans. Je suis un cinéphile de toujours, au parcours assez chaotique. Issu d'une formation d'école d'ingénieurs, j'ai travaillé dans la restauration numérique de films, en recherche et développement. Par la suite, je me suis dirigé vers l'éducation et suis devenu prof de maths au collège, tout en passant le plus clair de mon temps libre à divers projets de réalisation. J'ai fait pas mal de courts-métrages et j'écris des scénarios, que j'essaye de vendre. J'ai aussi réalisé une émission d’analyses de séquences de films, Le bon plan.

François Barge-Prieur / Photo (c) Cécile Bories
Comment avez-vous rencontré les Fiches ?
C'était il y a cinq ans. J'y suis entré comme rédacteur et je suis président depuis un mois seulement. À l'époque, j'étais au chômage: il était donc facile pour moi de m'impliquer très activement dans l'association, sur les articles, bien sûr, mais aussi sur les interviews que nous pouvons réaliser en parallèle et sur les vidéos. Je suis devenu très proche de Nicolas Marcadé, le rédacteur en chef, et de Chloé Rolland, la directrice d'édition. Le président sortant, Cyrille Latour, devenu lui aussi un ami, était en poste depuis douze ans. Pour des raisons personnelles, il n'avait plus trop le temps d’assumer cette tâche: chercher quelqu'un d'autre était naturel. Il n'y a pas vraiment eu d’élection: on m'a proposé le poste et je l'ai accepté.

Vous avez donc bouclé votre premier Annuel de président. Comment vous sentez-vous ? Heureux ? Fier ? Soulagé ?
Il faudrait surtout en parler avec nos quatre salariés. Ce sont eux qui, aux manettes, s'arrachent régulièrement les cheveux sur les bouclages de la revue ! Quand, en plus, on parle de l'Annuel… je vous laisse imaginer ! Ils font de très courtes nuits pendant un bon moment, pour repérer les dernières coquilles. Il faut savoir que les quelque 650 fiches que nous publions sont toutes relues avant parution. S'ajoutent à cela les soucis de mise en page… au final, quand tout est fini, c'est à la fois un soulagement, parce que l'équipe termine sur les rotules, et une fierté, parce que nous sommes contents du résultat.

Est-il simple d'être exhaustifs, comme vous l'êtes chaque année ?
Non. La difficulté va croissant pour nous aussi. Tous nos rédacteurs, moi compris, sont bénévoles: or, certaines semaines, entre quinze et vingt films sortent sur les écrans. Pouvoir envoyer au moins une personne sur chacun et croiser ensuite les avis, ça devient compliqué ! L'autre souci, c'est la pagination : notre revue sort une fois toutes les trois semaines. Le dernier numéro n'a pu en couvrir que deux, tellement les films étaient nombreux. Il est difficile d'augmenter notre trésorerie, alors que nous sommes déjà pratiquement à flux tendu. On répartit alors sur plusieurs numéros: les films continuent de ne pas nous échapper. Et nous avons également des ouvrages auxiliaires, avec un peu plus de liberté…

Votre appel à financement vise à donner accès à vos archives complètes par la voie numérique. C’est donc cet afflux de films dont nous parlions qui justifie ce choix ?
Pas uniquement. Basé sur la même architecture depuis pas mal d'années, notre site Internet commence à être un peu vieillot. Il a besoin d'un rafraîchissement, pour développer quelque chose de plus ergonomique, adapté aux technologies actuelles. Deuxième point: outre les abonnements et les commandes d’Annuels, notre trésorerie vient surtout des partenariats que nous pouvons avoir avec d’autres prestataires, auxquels nous louons nos archives à l'année. L'idée mûrissait chez nous depuis un petit moment que ces archives, nous pouvions les exploiter nous-mêmes. Aujourd'hui, nous possédons environ 30.000 fiches de films depuis la création de l'association en 1934. Leur numérisation est bientôt terminée.

La souscription que vous avez lancée comporte plusieurs paliers. En fonction du résultat, vous comptez ouvrir vos archives et offrir de nouvelles possibilités de débattre…
C'est ça. L'idée est de reprendre un peu celle du carnet, où un cinéphile note les films qu'il a vus et peut les conseiller à ses proches. Nous espérons permettre à chacun de créer son espace numérique personnel, pour tenir une sorte de journal de bord. Si nous atteignons le dernier palier, à plus long terme, nous aimerions développer un espace communautaire sur lequel les gens pourraient échanger leurs opinions sur les films et s'en recommander les uns aux autres.

Deux semaines après le lancement de la souscription, vous aviez obtenu près de 80% du premier palier (7 800 de 10 000 euros). Cela doit vous encourager…
Effectivement, nous avons connu un démarrage assez impressionnant. Ce n'est pas vraiment une surprise, finalement: notre ancienneté nous apporte quand même bon nombre de soutiens, qui ont confiance en l'Annuel depuis longtemps. Ceux-là se sont mobilisés très rapidement. Nous avons également eu quelques relais dans la presse et d'autres médias, ce qui a fait parler de nos projets. Comme toujours dans ce type d'opérations, l'important sera de tenir la distance. Après une première semaine de décollage très rapide, il y a un petit ralentissement: c'est la courbe logique des appels au financement au sens large.

Vous proposez des contreparties intéressantes aux cinéphiles contributeurs…
Ces contreparties me semblent raisonnables et correspondent bien à ce que l'on fait. Évidemment, il y a le fameux Annuel du cinéma, ce pour quoi l'association est déjà reconnue. Nous y avons ajouté d'autres ouvrages disponibles depuis deux ou trois années et que nous espérons pouvoir développer à l’avenir: la collection pour enfants, Premières séances, et un intermédiaire entre le livre et le magazine, Capsules, que nous avons lancé cette année. Après un premier numéro sur les meilleurs films de 2015, nous espérons en faire d'autres, en axant sur des thématiques et en proposant un travail critique un peu plus poussé.

Le lancement de votre site est prévu le 1er octobre. Je suppose donc que vous n’allez pas chômer d’ici là…
C'est clair ! Notre développeur bosse là-dessus, le plus efficacement possible. L'échéance sera tenue, c'est certain, mais ce qui sera compliqué ensuite, c'est que c'est une version bêta qui va sortir. Sur un tel volume d'informations, nous nous attendons forcément à avoir des retours sur des coquilles ou des films inaccessibles. Il y aura donc une grande phase de tests et de validation, avec des retours d'usagers. Fidélisé par l'appel à financement, le premier cercle devrait nous aider à nous corriger au fur et à mesure.

Ce que votre démarche peut avoir de surprenant, c'est que bien que clairement engagés dans la voie numérique, vous ne renoncez pas pour autant au papier…
En effet. C'est vrai que c'est une question qui s’est posée: est-ce que ça valait le coup ? Maintenant, il faut savoir que toutes les générations sont représentées dans notre conseil d’administration. En termes de rendement, tirer un petit nombre d'exemplaires de la revue comme nous le faisons n'est pas rentable du tout. Malgré tout, on reste tous attachés au format papier et, dans un premier temps, nous allons laisser coexister les deux. Je pense même que nous devons intensifier aussi notre communication sur le format papier: si nous maintenons un nombre important d'abonnements, il y a toutes les chances pour que ce soit pérenne.

Dans la présentation que vous avez faite des Fiches, vous dites qu'elles restent ouvertes à tous. Comment cela se concrétise-t-il ?
Intégrer notre comité de rédaction s'opère souvent par le bouche à oreilles, soit grâce à des gens qui nous suivent, soit par l'intermédiaire de rédacteurs déjà présents parmi nous depuis un moment et qui font venir des connaissances à eux. Ces recrues sont évidemment validées sur la base d’un texte à écrire: il s'agit pour nous de maintenir un niveau littéraire satisfaisant. Les Fiches sont un peu comme une famille qui s'agrandit au gré des apports de chacun de ses membres. En fonction du moment de leur vie où ils sont arrivés, selon leur standing économique et l'avancée de leur carrière, certaines personnes sont plus ou moins disponibles à telle ou telle période de l'année. Des rédacteurs qui ne participeraient pas pendant deux ans pourraient revenir plus tard, pour être plus actifs. Nous avons un réseau très étendu de gens qui donnent des coups de main ponctuels sur l’Annuel ou couvrent les sorties DVD, les festivals… et ce dans la France entière. Chacun contribue en fonction de ses envies et de sa disponibilité du moment.

Au-delà de Paris, les Fiches ont donc des bénévoles en province ?
Oui. Nous restons majoritairement centrés sur la région parisienne, mais nous comptons pas mal d’autres membres. À Bordeaux, Nantes, Albi, Nyons, Agen... je ne pourrais pas vous citer toutes les villes, mais il y a bien des rédacteurs des Fiches dans différents coins de la France. Nous en avons même en Belgique et en Suisse ! Quand des festivals sont à couvrir en région, ce sont eux, naturellement, qui sont amenés à le faire. Soit ils n'ont jamais été parisiens, soit ils l'étaient au moment d'entrer aux Fiches et ont, depuis, déménagé, tout en continuant de collaborer avec nous. L'ambiance de travail au sein de la rédaction et la manière dont les gens l'intègrent, par cooptation, font qu'en général, on quitte les Fiches seulement quand on n'a plus le temps d'y bosser.

Je vous sens optimiste pour l’avenir de l’association...
Très optimiste ! Après, c'est normal: je ne suis président que depuis un mois. Si j'avais déjà une vision négative, ce serait alarmant ! Je suis intimement convaincu que, non seulement nous allons perdurer, mais qu'en plus, nous aurons des choses excitantes à proposer en termes de développement, à la fois sur Internet, mais aussi avec nos partenariats, dans les festivals, en animation de débats… autant d'éléments à venir au cours des prochains mois. Aujourd'hui, nous sommes reconnus dans le milieu professionnel, pour l'Annuel, essentiellement. Cependant, parce que les Fiches ne sont pas disponibles en kiosques, nous restons méconnus du grand public. Notre ambition, c'est aussi de fidéliser de nouveaux lecteurs et de sortir de cet anonymat. La plateforme Internet nous y aidera, ainsi que la création de vignettes vidéo. Nous souhaitons être plus visibles. Notre appel à financement est un peu le premier pas dans cette direction. Vu les retours que nous avons et le travail fourni, nos démarches devraient trouver preneurs.

Pour finir, je vous propose un petit exercice sur le cinéma actuel. Y a-t-il des films récents que vous conseillez de découvrir ?
La vérité, c'est que je ne vais plus beaucoup au cinéma. Si j'y réfléchis, je n'ai pas eu de coup de cœur, mais il faut dire aussi que je suis très exigeant: si j’en ai cinq dans l'année, c’est bien le maximum ! Je n’ai pas le souvenir récent d'avoir vu quelque chose qui m’ait profondément emballé. Je pourrais citer Demolition, à la fois imparfait et intéressant, puisqu'il tente vraiment quelque chose, ce qui est finalement assez rare. Bien que conscient aussi de ses limites, je dirais que c'est un film à la croisée de plusieurs genres, qui développe sa personnalité de manière assez originale. Rien que pour ça, il vaut le coup d'œil.

Avez-vous des perles plus anciennes ? Des films qui auraient forgé votre cinéphilie ?
Là, je ne saurai plus où m'arrêter ! J'ai découvert le cinéma par moi-même, dans les salles. D'une période à l'autre, j’ai un peu navigué entre les films et les réalisateurs, de façon boulimique. Un film comme Sonatine de Takeshi Kitano est à voir, d’après moi. Sinon, à une époque, j'ai été bouleversé par tous les films d'Andreï Tarkovski, qui m'ont énormément influencé aussi. Que dirais-je pour encourager une personne à devenir cinéphile ? Je ne sais pas. J’aime des choses éclectiques, en fait, et je ne suis pas sûr de pouvoir répondre à cette question. Il me semble qu'il faut avant tout être curieux.

Ne pas se mettre de barrières: c'est votre conseil ?
Ce qui me plaît dans le cinéma, ce qui me touche, me donne envie d'en parler et d'en faire aussi, je le trouve dans toutes les catégories de films, et tous les pays, à toutes les époques. C’est en ce sens que je ne suis pas tout à fait d'accord avec la politique des auteurs, qui était la grande tendance critique des années 60-70. C'est vrai qu'on retrouve certaines caractéristiques d'un film à l’autre pour un réalisateur donné: cela dit, je peux tout à fait aimer le film d'un cinéaste et ne pas du tout accrocher au suivant. Inversement, je n'ai aucun problème à trouver mauvais le film de quelqu'un que j’adore. Cela va me décevoir et m'affecter, mais je ne vais pas chercher à le défendre. Les frères Coen, par exemple: j’adore deux ou trois de leurs films, il y en a beaucoup que j'apprécie sans plus et l'un de leurs derniers m’a bouleversé – Inside Llewyn Davis, j'ai trouvé ça merveilleux. L'année dernière, j'ai beaucoup aimé Snow therapy ! Et puisque vous me posez la question, il y a quand même un réalisateur actuel en France que je trouve beaucoup trop méconnu: Sylvain George. C’est un cinéaste qui a beaucoup filmé les migrants, les luttes sociales, le mouvement des Indignés à Madrid… il a un regard, une manière de construire son cinéma, à la fois intelligente, humble et d'une grande beauté visuelle. Nous l'avons reçu lors d'une émission de radio. Il fait partie de ces cinéastes dont je suis admiratif. Son travail mériterait d'être beaucoup plus vu qu’il ne l’est actuellement.

Membre d'une association qui l'a invité, je vais dans votre sens…
Oui. Quand, coup sur coup, il a sorti L'impossible et Les éclats, deux films absolument fabuleux, il a dû faire 2.000 entrées sur une seule copie… c'est à pleurer ! Cela dit, c'est quelqu’un qui a de l'énergie et de la ressource: je ne me fais pas trop de souci pour lui. J'en profite pour dévier un peu: l'idée des Fiches, ce n'est pas seulement d'atteindre l'exhaustivité. Ce faisant, nous mettons aussi en avant des films qui, autrement, ne bénéficieraient d’aucune couverture médiatique. C'est à l'occasion de ce travail que nous entrons en contact avec des réalisateurs passionnants. Ceux-là ne font pas partie de cet aspect un peu show-business du cinéma, qui n'est au fond l'apanage que de quelques personnes. Ces cinéastes-là font leurs films dans leur coin, comme ils peuvent, en rencontrant souvent de grandes difficultés. L'un des rôles de la critique, un peu oublié je crois, ce n'est pas seulement de parler des sorties, mais aussi de prendre des nouvelles des auteurs, de leur donner la parole et d'accompagner leurs films. C'est d'autant plus important dans la période actuelle.

Nous parlions de votre optimisme pour les Fiches. Qu'en est-il pour le cinéma ?
Si l'on parle du cinéma en tant qu'art, j'y crois absolument, comme spectateur susceptible d'être touché ou bouleversé par une œuvre. Je pense qu'on continuera à voir de beaux films. Après, en tant qu'industrie ou comme univers de travail, il me semble que tous les signaux du cinéma sont au rouge. Cela dit, j'ai l'impression que, de tout temps, on a pensé la même chose ! Ma jeunesse fait que j'ai du mal à avoir du recul. Actuellement, il me semble tout de même que le système de production est grippé. Il y a une telle mainmise de quelques films pour attirer à eux toute la couverture médiatique, toutes les pages dans les journaux, tous les espaces publicitaires dans les transports en commun… certains sont rentabilisés avant même d'être sortis. Statistiquement, après avoir touché les yeux et les oreilles de tant de personnes, la partie est gagnée, même s’il n'y a que 10% de ces personnes qui vont voir le film ! Or, pendant qu'on nous abrutit avec les mêmes images, plein d'autres films sortent, dont on n'entendra jamais parler. Même des gens qui aiment bien le cinéma et y vont régulièrement, qui le considèrent avec un œil un peu pointu… si vous demandez de combien de films ils entendent parler chaque semaine, ils vous répondront trois ou quatre. Président des Fiches, j'en citerais cinq ou six... et il y en a dix-sept ! Il me faudra demander à mes collègues et là, nous arriverons peut-être à être complets. Nous regroupons tellement de cinéphilies et d’expériences différentes, de manières d’aborder le cinéma, que nous sommes très complémentaires. D'où notre plaisir à travailler ensemble.

----------
Vous savez quoi faire, maintenant, non ?
Pour aider les Fiches, vous pouvez donc participer à leur souscription. Leur site Internet contient également de nombreuses informations. Merci encore à François Barge-Prieur d'avoir bien voulu me répondre !