jeudi 11 décembre 2014

Son fils, sa bataille

Bien des critiques cinéma ont interrogé leur ressenti pour déterminer si, oui ou non, Mommy était le meilleur film de Xavier Dolan. Je suis désolé pour ceux d'entre vous qui attendaient de moi une réponse définitive: à ce stade de la discussion, c'est le seul que je connaisse ! Je courais depuis longtemps après une occasion de découvrir enfin quelque chose du réalisateur québécois. Bien content, pour le coup...

Prix du jury à Cannes cette année, ex-aequo avec le dernier opus signé Jean-Luc Godard, Mommy est vraiment un chouette film, plein d'une énergie peu commune et d'une force émotionnelle incontestable. En quelques mots, l'histoire est celle de Diane, une quadragénaire québécoise. Un carton préalable nous indique que, dans ce Canada fictionnel, les parents peuvent abandonner leurs enfants et les laisser à la charge de la collectivité, quel que soit leur âge, s'ils présentent d'importants troubles de la personnalité. Au début du long-métrage, dans le sens inverse, Diane, elle, récupère son fils Steve, interné jusqu'alors dans une sorte de maison de correction médicalisée. Complètement instable, le gamin y a mis le feu, blessant gravement l'un de ses co-pensionnaires. Son père ? Il est mort depuis trois ans...

"Les sceptiques seront confondus", répond Diane à l'assistante sociale qui lui promet déjà les pires difficultés avec son môme. L'évidence saute aux yeux: gérer ce mouflet rebelle d'une quinzaine d'années n'aura rien d'une sinécure, surtout qu'il ne va plus à l'école et s'avère aussi calme que le lait porté à ébullition. Pire, Steve n'a aucun respect véritable pour sa mère, qu'il insulte copieusement quand elle ose remarquer que les cadeaux qu'elle reçoit de lui ont été volés. Mommy est donc d'abord l'histoire d'une confrontation d'autant plus viscérale qu'elle oppose les deux êtres les plus proches qui soient. On trouverait presque Diane coupable de s'aveugler autant, mais c'est sans compter avec l'empathie que Steve et elle finissent par susciter. Le fragile duo tente malgré tout de subsister: c'est ce qui fait sa force et sa beauté.

Un troisième personnage, Kyla, rejoint bientôt le terrible tandem mère-fils. Je m'arrête dans mon laïus sur le scénario pour vous laisser quand même quelques surprises, d'autant plus volontiers finalement que Mommy vaut aussi le détour sur le plan formel. Il a été dit beaucoup de choses déjà sur l'emploi audacieux d'un format d'image atypique, le 1:1, qui enferme le plan dans un carré parfait - à l'allure d'un rectangle assez haut, illusion d'optique liée à l'aspect des écrans de cinéma. Ce choix surprend, mais n'étouffe pas le spectateur. Contrairement à mes craintes initiales, c'est le contraire: il renforce justement l'impression d'intimité et, quand le cadre daigne s'élargir enfin, Xavier Dolan nous offre une très belle scène de renaissance. Quel incroyable talent pour ce réalisateur: il n'a jamais que... 25 ans !

Tout repose aussi, évidemment, sur l'extraordinaire énergie déployée par les acteurs. Je le dis: Antoine-Olivier Pilon est for-mi-dable ! Personne ne peut souhaiter se confronter de cette manière à un ado aussi provocateur et violent, mais dans les rares et courts moments d'apaisement, son interprète fait de Steve l'enfant dont tout parent rêverait. Face à lui, Anne Dorval est une maman-courage incroyable de justesse, personnage à la fois pragmatique et tout à fait perdue. L'alchimie parfaite de ces deux-là contribue alors à sublimer l'apport de Suzanne Clément, parfaite voisine, aussi discrète que décisive. Avec quelques sourires parfois, Mommy m'a surtout laissé les yeux embués: c'est certes un film emballant, pour peu qu'on s'embarque avec lui, mais c'est aussi un drame, par bien des aspects. Détonnant !

Mommy
Film canadien de Xavier Dolan (2014)

Bon, si je tiens absolument aux comparaisons, il me faudra attendre d'avoir vu les quatre (!) autres films du cinéaste québécois pour dire certaines choses sensées. Je remarque que je découvre Mommy quelques jours seulement après avoir vu Curling, autre long-métrage canadien pour partie consacré à la mono-parentalité. Rien de calculé. Les deux récits sont très différents... et on peut bien aimer les deux.

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Une info pour qui, comme moi, se posait la question...

Xavier Dolan le souligne lui-même: son nom se prononce Dolane. Migraineux ou ironique, le jeune homme précise: "Comme Doliprane".

Pour finir, des liens pour retrouver Diane, Steve et Kyla...
- "La cinémathèque de Phil Siné",
- "Le blog de Tinalakiller",
- "Sur la route du cinéma",
- "Le blog de Dasola",
- "Chez Sentinelle".

12 commentaires:

Chez Sentinelle a dit…

Bonjour Martin,

Ce réalisateur suscite toujours en moi des sentiments très contrastés : soit j’adore inconditionnellement (Les Amours imaginaires, Laurence Anyways, Mommy) soit je n’adhère pas du tout (J'ai tué ma mère, Tom à la ferme). Mon préféré à ce jour reste Laurence Anyways, que j’ai trouvé extraordinaire et qui m’avait fort émue. J'avais d'ailleurs bien souvent les larmes aux yeux en le regardant, tellement j'étais totalement "dedans". Je te le conseille vivement en tout cas, puisque tu sembles avoir apprécié Mommy.

Quant à Denis Côté, c’est effectivement un réalisateur canadien mais à l’univers très différent de Xavier Dolan, comme tu le soulignes. Il s’est d’ailleurs bien exprimé là-dessus dans une des émissions radiophoniques de France Inter, intitulée « On aura tout vu ». Denis Côté est resté très courtois mais on sentait bien que le cinéma de Dolan n’était pas trop sa tasse de thé, en tout cas c’est comme cela que je l’ai compris. Mais comme il l’a très bien dit, le Canada est suffisant grand pour donner une bonne place à ces deux réalisateurs. Et en France aussi j’espère :-)

J'aime quant à moi les deux. J'ai d'ailleurs vu Curling dernièrement, j'y reviendrai donc prochainement.

Je te souhaite une bonne journée.

Martin a dit…

Bonjour Sentinelle.

Je crois que c'est justement après avoir longuement entendu parler de "Laurence anyways" que j'ai attendu avec impatience de découvrir mon premier Xavier Dolan. J'en verrai d'autres, c'est certain. Je tâche de ne pas rater la (ou les) prochaine(s) occasion(s).

Denis Côté, nous sommes d'accord, ça n'a pas grand-chose à voir. J'irai lire avec grand intérêt ta chronique de "Curling", qui me donnera l'occasion de comparer nos points de vue.

Bonne journée à toi aussi.

Princécranoir a dit…

Ach, j'aurais presqu'envie de le voir après avoir lu ce très encourageant avis, porté par l'enthousiasme procuré par le film. Mais il m'en faudra plus pour me laisser "dolaniser" à nouveau, après les éprouvantes expériences d'esbroufe artistico-égocentrico-narcissique de "j'ai tué ma mère" et "Laurence anyways". L'horripilant montréalais est depuis inscrit sur ma liste noire (au même titre que Lars Von Trier, Guy Ritchie ou M. Night Shyamalan, ce qui n'est donc pas l'apanage des québécois) et ne devrait pas en sortir de sitôt.

Martin a dit…

Oups ! Une liste noire !

Pour aller dans ton sens, Princécranoir, c'est vrai que j'ai beaucoup entendu dire que le jeune Québécois était assez imbu de sa modeste personne et que ce serait même peu dire. Si le présent film n'est pas exempt de tout défaut, je crois en tout cas difficile de dire qu'il est narcissique. Xavier Dolan n'apparaît jamais et beaucoup ont dit que ce cinquième long-métrage était aussi celui d'une certaine maturité.

Je ne peux juger que ce que j'ai vu et, pour le coup, c'est sûr que j'ai vraiment bien aimé. J'admets toutefois admettre que ce que j'appelle de l'énergie peut aussi passer pour de l'hystérie. Après, à un gamin de 25 ans, je pardonne volontiers quelques excès. Nous verrons bien comment je perçois ses films antérieurs et, surtout, comment le gaillard évolue désormais.

dasola a dit…

Bonjour Martin, merci pour le lien. C'est mon troisième "Dolan", Mommy est mon préféré car l'histoire m'a touchée à la différence de Laurence Anyways (trop long, il m'a ennuyée). Quant à Tom à la ferme, je n'ai pas bien compris ce que Dolan voulait nous dire. Bonne journée.

Martin a dit…

Bonjour Dasola.

Merci à toi d'être passée et de nous avoir donné ton avis sur deux des autres films de Xavier Dolan. Je crois que c'est "Laurence anyways" que j'aimerais découvrir désormais, à moins que "Les amours imaginaires" ne lui passe devant. Tout va dépendre en fait des opportunités.

tinalakiller a dit…

Comme tu l'as vu sur mon blog, j'ai adoré ce film. Pourtant j'ai détesté Les Amours Imaginaires, mais là j'ai été impressionnée par la maîtrise et la maturité de Dolan. Pour moi, le meilleur film de l'année (pourtant l'année cinématographique a été bonne en ce qui me concerne).

Martin a dit…

J'ai vu, Tina, en effet, et je m'en souviens bien. Je ne crois pas que ce sera au tout premier rang, mais je pense que "Mommy" va également finir très bien classé dans mon bilan de l'année cinéma 2014.

J'imagine également qu'il m'incitera à ne plus attendre trop longtemps avant d'aller voir un film de Xavier Dolan.

tinalakiller a dit…

Faire un top est toujours compliqué. Il faut à la fois prendre en compte tout ce qu'on a ressenti et en même temps ne pas délaisser une certaine objectivité. Beaucoup de films ont largement la prétention de prendre cette première place mais en général, c'est le coeur qui parle.

Martin a dit…

Mon top à moi sera vraiment un top de coups de coeur, même si je donnerai probablement quelques éléments pour les "objectiver" un peu.

Ce qui m'est difficile, parfois, c'est de "sacrifier" un petit film au détriment d'un autre, peut-être meilleur, mais mieux connu aussi. J'aime l'idée que mon top peut donner envie aux gens de se tourner vers quelques films auxquels ils n'auraient pas forcément pensé de prime abord.

Bon, encore une fois, en ce qui concerne "Mommy", je n'ai plus guère de doutes quant à sa présence dans mon top.

tinalakiller a dit…

Oui, c'est exactement ça. Mon but est parfois de valoriser un film peut-être pas parfait mais qui m'a vraiment pris aux tripes, qui m'a émue et qui a su me faire réagir. Le but est tout de simplement de montrer ce que j'attends généralement du cinéma, il faut que ce top représente ma personnalité et mes goûts.

Martin a dit…

Nous sommes d'accord, Tina. La parfaite objectivité serait moins intéressante... si tant est qu'elle puisse exister.