samedi 9 avril 2016

Juste une illusion

Je ne vous apprendrai rien à ce stade: le show-business est présenté fréquemment comme un univers impitoyable, où seuls les plus retors gardent une (petite) chance de se frayer un chemin. Martin Scorsese se serait quelque peu fait prier pour évoquer le monde de la télévision dans le bien nommé La valse des pantins. Mais quel brillant résultat !

Cette comédie grinçante a pour personnage un certain Rupert Pupkin. L'homme vit seul avec maman, dans un appartement, quelque part dans New York. Parce qu'il se croit drôle, il pense percer rapidement dans l'émission télévisée de Jerry Langford, vedette du petit écran. L'ennui, c'est que ce n'est pas envisageable, alors qu'une rencontre fortuite entre les deux hommes - dont je vous laisserai découvrir seuls les circonstances - avait donné un espoir à l'opiniâtre Rupert. Las ! Tout le monde continue de déformer son nom: il reste un loser ! Et ce qui aurait pu être la matière d'un drame en d'autres mains devient tout autre chose: The king of comedy (en VO) s'accroche durablement aux basques de Pupkin et montre aussi... ce qu'il serait si ses rêves de gloire se concrétisaient. Par la grâce d'un montage savamment orchestré, le film fait ainsi des aller-retours constants entre le fantasme de cet absolu anti-héros et sa réalité. Le contraste est saisissant, drôle parfois, c'est vrai, mais fondamentalement cruel.

Scorsese trouve un très juste équilibre et ne se moque pas de Rupert. Pour porter toutes ses contradictions, il a cette chance de pouvoir disposer d'un acteur Stradivarius: Robert de Niro, ici à son meilleur. Réduire cependant la réussite du film à cette incroyable prestation serait commettre une erreur: notre ami Bob est bien accompagné. Sans vous détailler l'ensemble de cette belle distribution, il me faut évidemment citer celui qui interprète Langford: Jerry Lewis himself. Ce choix d'interprète est plus que judicieux: dans un contre-emploi parfait, l'ex-trublion comique développe ici un jeu sobre et convainc durablement dans la peau d'un homme dépassé par les événements. La valse des pantins est aussi une charge appuyée sur les pratiques et le pouvoir de nuisance d'une certaine télé. Je crois important d'insister sur le fait que Scorsese laisse une part à notre imagination. Sa conclusion est, vue sous un certain angle, un modèle d'ambiguïté. Sur l'instant, je l'ai trouvée logique, mais c'est (peut-être)... un rêve.

La valse des pantins
Film américain de Martin Scorsese (1983)

Il me semble y avoir un lien entre ce Rupert Pupkin et le Travis Bickle de Taxi driver - je préfère le second, cela dit, plus "cassé" encore. Martin Scorsese est clairement du côté des marginaux, en tout cas. J'aime beaucoup la manière dont il décrit les travers de notre monde contemporain, sans renoncer à son talent de mise en scène. Je peux confirmer aussi mon goût pour ses vieux films, depuis Mean streets.

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D'autres blogs-amis évoquent le film aussi...

C'est à lire sur "L'oeil sur l'écran", chez 2flics et (en bref) chez Dasola.

8 commentaires:

Pascale a dit…

Je pense qu'il y a une petite erreur non ?
"s'accroche durablement aux basques de Pupkin"... c'est aux basques de Langford non ?

Je l'avais vu à sa sortie. Pas revu depuis mais il marque durablement.
C'était du temps où Bob était acteur au sommet.
Et puis ce rôle en or pour un acteur extraordinaire : Jerry Lewis !
Grand film qui m'avait fait peur je me souviens.

cc rider a dit…

Jerry Lewis génie du 7eme art , mal aimé dans son pays et fort heureusement reconnu chez nous, mérite en effet un hommage dans vos rubriques .

Sa filmographie à redécouvrir devrait vous donner matière à dithyrambe.

Au de là de sa carrière en duo avec Dino, il convient de voir et revoir, " le tombeur de ces dames"," Le dingue du palace", "Cendrillon aux grands pieds", et bien sur "Dr Jerry and Mister Love"... (ok les titres français sont stupides,...)

Martin a dit…

@Pascale:

Non, pas d'erreur, je parle bien du film qui s'accroche aux basques de Pupkin. Robert de Niro est pratiquement de toutes les scènes. Mais c'est vrai que ma formulation est quelque peu ambigüe...

Je confirme ce que tu dis par ailleurs. Jerry Lewis est un choix excellent pour le rôle qu'il tient ici. Je comprends d'ailleurs tout à fait que le film t'ait fait peur. On se demande vraiment jusqu'où Rupert Pupkin va aller pour faire valoir ses prétentions. Je trouve justement très intelligente la manière dont Martin Scorsese nous laisse constamment sur le fil du rasoir, lui qui sait faire la démonstration d'une violence physique en bien d'autres circonstances. Et que Robert de Niro joue bien ce personnage, tudieu !

Martin a dit…

@CC Rider:

Merci, car ce commentaire me rappelle très judicieusement qu'il serait temps que je redécouvre enfin le génie comique de Jerry Lewis dans beaucoup d'autres films. Je vais noter vos suggestions dans un coin de ma tête pour en profiter le moment venu.

C'est amusant, vous savez: moi qui aime aussi les acteurs quand ils sont censés jouer à contre-emploi, j'ai réellement découvert Jerry Lewis dans le "Arizona dream" d'Emir Kusturica. Il serait effectivement souhaitable que je remonte plus loin dans sa filmographie, et vers d'autres horizons.

2flicsamiami a dit…

Un film intéressant. L'épilogue, comme souvent dans le cinéma de Scorsese (je pense à Taxi Driver et à Shutter Island), laisse place à l'interprétation - je penche moins pour celle du fantasme que de la réalité.

tinalakiller a dit…

Un excellent film de Scorsese, qui reste hélas encore trop méconnu, qui combine merveilleusement la comédie avec le tragique dans un sens. Je trouve que De Niro trouve ici un de ses meilleurs rôles même s'il ne faut pas non plus oublier l'interprétation formidable de son partenaire.

Martin a dit…

@2flics:

Tout à fait pertinent, ton parallèle avec les fins de "Taxi driver" et "Shutter Island". Martin Scorsese aime effectivement les fins ouvertes... ou les fins un peu sèches (cf. "Mean streets", parmi mes découvertes récentes). Je trouve d'ailleurs ça sympa de laisser au spectateur une marge pour construire lui-même l'avenir des personnages et l'évolution des situations.

Martin a dit…

@Tina:

C'est vrai qu'au départ, on peut rigoler devant l'insistance de Rupert Pupkin à s'insérer dans ce milieu fermé pour lui. Mais ça devient vite assez grinçant, je trouve, et à la limite du flippant. Belle caractérisation de personnage et remarquable interprétation de Robert de Niro: ça m'a fait forte impression.

Content de voir que nous sommes d'accord également au sujet du jeu tout en retenue de Jerry Lewis.