dimanche 15 octobre 2017

Des fleurs, des sentiments

Une chronique de Joss

Entre magnésium, vitamine C et gelée royale, la cure de bonne humeur préventive d'automne se poursuit ce mois-ci sur Mille et une bobines avec une nouvelle comédie latine: Pain, tulipes et comédie. Elle a obtenu le David di Donatello du Meilleur réalisateur et du Meilleur scénario, ainsi que le Ruban d'argent des mêmes catégories.

Oubliée sur une aire d'autoroute italienne par son groupe de touristes autocaristes (dont son propre mari, macho indécrottable, son fils, adolescent insupportable, et une grande partie de sa belle-famille), la jolie Rosalba (Licia Maglietta) prend goût à l'aventure en solo. De stop en stop, détournant l'idée de rejoindre l'autocar à Rome, et même de réintégrer le domicile conjugal, la voilà qui se retrouve au cœur de Venise où elle fait la connaissance d'un étrange serveur islandais, Fernando (Bruno Ganz). Celui-ci l'hébergera pour quelques nuits. Et tandis que Mimmo, l'époux délaissé, tente de mettre un improbable détective sur le coup, Rosalba découvre un job et une tribu d'amis…

Caricatural dans le bon sens, celui d'un casting très ciblé, mais avant tout diversifié et joyeux sans vulgarité. Et surtout tellement bien servi. Non seulement par le couple Maglietta-Ganz, mais aussi par le personnage pathétique d'Antonio Catania (Mimmo), la gouaille de Marina Massironi, et de l'ensemble du groupe constitué avec tant de justesse. Et si certaines critiques l'ont taxé en leur temps de "balourdise décourageante", le film assume. Il emprunte au burlesque sur le fil d'une ballade poétique bien amenée… et bien conduite ! La visite du site antique de Diane où la conversation de Mimmo et son fils donne le ton en déviant sans complexe sur le registre des collections de sanitaires (négoce familial), ou encore les sujets d'intérêt de sa mère et de sa sœur dans le car autour d'électroménager et de fanfreluches sans saveur, appartiennent-ils vraiment à un comique éculé ? Bien sûr que non.

Le cadre de vie de Rosalba est clair: derrière sa gaieté et sa bienveillance, ennui et résignation ont fait leur travail de sape, année après année. Et l'on adhère bien volontiers à son échappée, inconsciente au début, puis de plus en plus déterminée, où le comique de situation tient aussi bien à une simple réflexion qu'à une scène de cinéma muet. La réaction offusquée de Fernando lorsqu'il reprend Rosalba au sujet de la cuisine chinoise, ou bien le laïus passionné du fleuriste anarchiste, sont tout à fait croustillants ! Dans la veine commedia dell'arte, l'embauche du détective (un plombier passionné par les romans policiers ayant posé candidature chez le mari de Rosalba), son départ du domicile maternel, bardé de sandwichs, ou encore son arrivée à Venise dans un hôtel-péniche sur l'insistance d'un logeur-voyou nourrissent une succession de plaisirs ! Parmi ces scènes revigorantes, celles où l'on retrouve l'époux macho et adultère ne déparent pas: lisant à haute-voix à son bêta de fils la missive de Rosalba, puis croquant à pleines dents de dépit la menthe qu'elle avait plantée, ou même tentant de convaincre sa belle-sœur et maîtresse de lui repasser ses chemises ("Tu me prends pour ta femme ?")...

Parti-pris artistique également très sympa d'inclure très rapidement des scènes de rêve qui pourraient bien éclairer Rosalba sur son être profond. En tout cas, elles arrivent bien, comme la belle-mère lavant des brocolis dans la chambre d'hôtel miteuse de Rosalba, ou son benjamin prenant pour nouvelle mère la jeune femme sans enfant qui l’avait prise en stop. On débouchera ainsi plus tard (sans la voir venir) sur une réalité à laquelle ni Rosalba ni nous-mêmes ne croyons: sa propre belle-soeur (oui, celle qui la trompe) se rendant à Venise pour lui demander de rentrer au bercail ! Mais quel toupet ! Hilarant.

Le détective improvisé et sa proie vont et viennent dans la ville sans se rencontrer. On y croit, jusqu'au moment où nous découvrons avec Rosalba des murs entiers couverts de son portrait. Au petit matin, elle est pistée. S’engage alors une course-poursuite où l'on découvre une Sérénissime encore plus onirique car vidée de ses touristes. Plan fixe sur une placette et son puits que le duo se fuyant traverse plusieurs fois, courant, haletant, longeant les murs ou coupant l'espace: que de grâce ! Et voici que perdant son soulier compensé de daim rouge, Rosalba devient Cendrillon, arborant l'instant d'après avec la même élégance d'épaisses bottes de fleuriste. Héroïne à multiples facettes, la jolie femme a l'art de transcender son entourage. Et elle transcende, elle transcende ! Retrouvant elle-même goût à la vie, elle en sauve d'autres, en détourne un du suicide, soutient une voisine en plein chagrin d'amour (extraordinaire discours de la masseuse "holistique" sur son éternelle malchance sentimentale), permet la rencontre de deux cœurs esseulés: en bref, Rosalba sème le bonheur ! Et tandis que deux quiproquos se dénouent simultanément entre Rosalba et Fernando, une solide complicité quasi-familiale offre à la tribu de partager des moments d'exception.

L'anniversaire avec accordéon sur la lagune réunit dans le sublime six personnages après leurs vies de souffrances. Un moment de pure sérénité qui nous permet décidément de profiter d'une autre Venise. Autre instant savoureux: la soirée de danse de Rosalba et Fernando. Sans aucune mièvrerie, on saisit à plus de cent pour cent l'infinie solitude de chacun et aussi la belle opportunité qu’ils n'osent prendre à bras-le-corps. La suite nous fera craindre un moment le bonheur échappé à jamais, mais le destin ne donnera pas raison à la résignation. Et sur un tango de guinguette aussi poétique que l'accordéon sur la lagune, de nouveaux couples se profileront, comme autant d'improbables alliances, voire de rêves enfuis. Tonique et tendre à souhait. Quant à la question du jour, elle touche Bruno Ganz: vous semble-t-il décalé dans une comédie (ou cette comédie précisément) ? Oui, certains l’ont dit. Dix-sept ans encore après Pain, tulipes et comédie, il continue de tourner avec des réalisateurs prestigieux. En 2018 sortira The house that Jack built de Lars Von Trier) et en ce qui me concerne, ni dans ce film, ni dans un autre, je ne l'ai senti une seconde rongé par un spleen d'ex-star des seventies !

4 commentaires:

olivier wagner a dit…

J'adore ce film. Il mériterait le titre de"film culte". Je le revois régulièrement et à chaque fois avec plaisir, me délectant à l'avance et attendant avec impatience chacune des péripéties que je connais par coeur. C'est une merveille de douceur et de bonne humeur. Olivier

Martin a dit…

Culte ? Il faudrait que je te présente Joss, qui a écrit cette chronique !
Blague à part, je pense que le film pourrait me plaire aussi. Par sa modestie, d'abord.

Joss a dit…

Olivier déclare "attendre avec impatience chacune des péripéties qu'il connaît par cœur", mais très sincèrement, je pense qu'il est davantage séduit par l'irremplaçable héroïne ! j'dis ça, j'dis rien...

Martin a dit…

Tu veux que je te présente Olivier pour le remettre dans le droit chemin ?
Bon bon bon... il faut croire que ce film a des charmes multiples, tout simplement !