mardi 3 février 2026

Abandonnés

Il parlait de Hark Bohm, son ami, comme d'un "conteur hors-pair". Cinéaste comme lui, de 34 ans plus jeune, Fatih Akin est resté seul pour travailler sur Une enfance allemande - Île d'Amrum, 1945. Bohm aurait dû le réaliser en reconstituant ses souvenirs de jeunesse. Las ! Sa mort en novembre a aussi privé Akin d'un bon coscénariste...

Il faut se réjouir que ledit metteur en scène, né dans une famille turque, n'ait pas renoncé à adapter le roman de son vieux camarade. L'histoire qui nous est narrée nous conduit sur une petite île de la mer du Nord, aux derniers jours de la guerre. L'avancée des troupes soviétiques vient de pousser Adolf Hitler au suicide dans son bunker berlinois. Le Reich s'effondre, laissant derrière lui un pays en cendres et une population qui ne comprend pas que son Führer l'a abandonnée. C'est d'autant plus net sur Amrum, territoire presque coupé du monde réel, mais que ses diverses vicissitudes n'épargnent pas pour autant. Nous le parcourons avec le jeune Nanning, enfant d'un théoricien nazi fait prisonnier par les Anglais. Enceinte, sa mère survit dans le déni absolu des difficultés du moment et refuse totalement de s'alimenter tant qu'on ne lui rapportera pas du pain blanc, du beurre et du miel ! L'école du môme a fermé: il fait donc tout pour répondre aux attentes de sa génitrice et éviter ainsi qu'elle le considère comme un lâche. Une enfance allemande... n'épargnera donc pas les âmes innocentes.

Je veux insister sur un point: c'est un film d'une grande beauté. Quelques scènes saisies au bord de la mer ou sur un estran aux sables mouvants sont une absolue merveille (et la nuit les sublime encore). J'imagine que les équipes ont tout donné de leur magnifique talent pour nous offrir l'impression d'être à 100% immergés dans le décor. Exemple flagrant: les évolutions de la lumière et les sons de la nature sont ainsi restitués de la plus belle des manières. Il paraît évident qu'Une enfance allemande... a bel et bien été conçu pour l'écran géant et tout l'équipement technique des meilleures salles de cinéma. Les splendeurs de sa forme ont pour ainsi dire l'immense mérite d'adoucir un propos qui témoigne, lui, de réalités tout à fait brutales. Cela nous permettra de mieux envisager le futur des personnages. D'imaginer dès lors que certains seront rattrapés par leur passé. Bonne nouvelle: le récit reste à l'écart du pathos et du manichéisme. Le recul de l'histoire nous permet de voir les choses comme elles sont. 80 ans après, voilà une chance qu'il est vraiment intelligent de saisir !

Une enfance allemande - Île d'Amrum, 1945
(Amrum)
Film allemand de Fatih Akin / 2025
Vous m'arrêterez si je me trompe: il me semble que les vainqueurs apparaissent plus souvent à l'écran que les vaincus. On pourrait dire que le long-métrage d'aujourd'hui rétablit donc une forme d'équilibre. Dans un autre registre, c'était le cas de Hinterland, polar autrichien qui avait ouvert mon année 2023 au cinéma. La mémoire de la Shoah reste vive dans de nombreux films, dont le terrible Phoenix -  à voir !

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Vous verrez: Pascale et Dasola ont fait ce lointain voyage, elles aussi.

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