jeudi 15 juin 2017

Une perle noire

C'est devenu la loi des 15 du mois: je donne aujourd'hui carte blanche à mon amie Joss pour une nouvelle chronique. Parce qu'elle a fait long, je vais faire court et vous dire simplement qu'elle vous parle aujourd'hui d'un film multi-oscarisé: Dans la chaleur de la nuit. Précision: Joss est, elle aussi, très à l'écoute de vos commentaires...

Dans le genre polar moite, une pépite à l'état pur. Ou plutôt une perle noire et un rubis, les deux conjugués (on verra pourquoi). Bref, une merveille de cinquante ans ! Sidney Poitier, héros du film, vient d'ailleurs tout juste de fêter ses 90 ans (Rod Steiger, lui, est décédé en 2002 à l’âge de 77 ans). Histoire de noter que Sidney Poitier est incroyable: sur ses photos récentes, du haut de son mètre quatre vingt-dix, le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il en impose encore sacrément ! Bref, si vous n'avez jamais vu ce film… offrez-vous le ! Car il ne déparera pas au rayon premier choix de votre vidéothèque.

Virgil Tibbs, officier noir de Philadelphie, vient de rendre visite à sa mère dans le sud des États-Unis. En correspondance sur le quai d'une petite ville déserte du Mississipi, il est accusé du meurtre crapuleux d'un homme d'affaires influent. En première intention et jusqu'à une partie très avancée du film, avec d'incroyables revirements. Ce film désigne avant tout la lutte des noirs pour leurs droits civiques. Terrifiante Amérique du sud profond. Prête au pire du pire pour ne pas céder un pouce. L'enquête est confiée en haut lieu à Virgil Tibbs.

Le film débute et s'achève sur le train qui conduit, puis éloigne le policier noir de cette petite ville de Sparta. L'entrée en matière (sur une sublime chanson de Quincy Jones interprétée par Ray Charles) donne le ton esthétique du long-métrage: une locomotive supra-moderne sur laquelle les spots de la gare et ses propres lumières dessinent une croix rouge et or. Arrivée magistrale. Peut-être comme la croix portée par l'homme noir dont on ignore encore tout, jusqu'à la couleur de peau. On descend son bagage sur le quai désert, bas de costume élégant, le train repart et l'aventure est lancée. L’affiche « Bienvenue dans le Mississippi » nous alerte comme un parfum sur la dérision de la situation. On ne sait pas encore à quel point.

Pendant que Virgil Tibbs attend patiemment sa correspondance, on a droit à la peinture d'une ville accablée, tant par la chaleur que par la déchéance, la misère morale. La nuit livre progressivement la quinzaine de personnages très ciblés incluant les policiers du cru, totalement abêtis, puis le tenancier du bar au regard de folie, la femme exhibitionniste derrière sa fenêtre… L'un après l'autre, les voilà cernés par la caméra, caressés dans leur quotidien nocturne pour mieux les saisir. Et après la nuit, vient le jour: avec le maire d'apparence si inoffensive, les jeunes adultes meurtriers, le frère qui veille sur sa sœur, le patron des champs de coton épris d'horticulture (sans poésie)… Comportements individuels, inter-relations, tout cela au fil d'une galerie de portraits particuliers, sans fausse note. Au point peut-être de paraître trop léchée, risquant la caricature, là où d’aucuns - comme moi - n’y verront que grand art !

Mandaté pour reprendre l'enquête en cours ("Vous êtes le numéro un de la brigade des homicides ?"), Virgil Tibbs se trouve confronté à d'extrêmes difficultés, multiples et variées, immanquablement générées par le racisme. Le premier obstacle, c'est le shériff de la ville (Gillespie, joué par le très bon Rod Steiger). Le temps presse et tous deux lient finalement leurs efforts par obligation, course effrénée autant que désespérée qui débouchera sur un résultat inattendu. Alors que la population blanche tout entière crache son hostilité à travers les insultes, moqueries, mépris, indifférence, silence dans la non-assistance, émerge la présence chaleureuse du garagiste et de sa famille: ils sont noirs ! Et également la position non-raciste de l'épouse de la victime, dont on apprend que le mari prévoyait justement l’emploi… de milliers de noirs ! En provenance du nord, ces deux-là venaient y installer une société : "Mais quelle sorte de gens êtes-vous donc ?", lance l’épouse au shériff. Car derrière l’interprétation magistrale de Sidney Poitier et de Rod Steiger, nous avons vu que le casting portait très haut le film de Norman Jewison. L’épouse Colbert (Lee Grant) y est vibrante de sincérité.

Dans cette marée de perversité et de haine, le duo Tibbs-Gillespie va faire son chemin. Malgré tout, pas de précipitation entre blanc et noir: quand on croit à la rédemption, la réalité nous reprend vite fait. Soirée prolongée au whisky chez le shériff, dont on sent qu'il tient désormais à protéger son brillant homologue, et l'humeur est à l'échange amical lorsque Bill Gillespie craint d'être pris en pitié par Virgil Tibbs. Sa vie solitaire et sans intérêt professionnel lui saute au cœur (jalousie ?). Revirement total, Virgil est mis à la porte avec violence alors que lui-même a évoqué son célibat. La vérité fait mal. Virgil a perçu une solitude douloureuse chez le shériff qui n'est pas encore en mesure de se défaire de sa mentalité esclavagiste à 100%. Mais il y a de l’espoir.

Sur un rythme lent et pesant magnifiquement opportun, où la tension colle à la chemise en permanence, le film nous laisse nous imprégner d'une densité psychologique, sociale, politique, d'une grande force. Sans lourdeur, sans choc visuel, sans contorsions ni dialogues inutiles. L'intensité est ailleurs. Les regards y sont un vecteur majeur. Quelques mots mémorables à l'instar de "Ils m’appellent M. Tibbs !" - crachés par Virgil - qui resteront célèbres, une pureté dans les éclairages et les effets (où la note rubis est presque toujours présente), une constante profondeur (comme celle de la nuit ou de la peau de Virgil), sauront nous entraîner très loin dans la dérive de la société américaine.

Au risque de vous faire douter du plaisir de voir ou revoir le film, j'ajouterais malgré tout une pointe de déception (une pointe !) dans le plan final. La descente du train des premières images n'aurait-elle pas mérité justement la force d’un parallèle dans la simple remontée de Virgil, accroché à la porte de son wagon ? Après le magnifique dernier échange entre les deux hommes, je me serais dispensée de l’avenir brillant et prometteur dessiné sous la forme d’un train futuriste lancé à toute allure. Et vous ?

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À partir de ce film sorti à la fin de la décennie soixante, Norman Jewison fera définitivement partie des artistes engagés au service de sujet sociaux et politiques forts. Le long-métrage donnera lieu à deux suites, l'une en 1970, Appelez-moi Monsieur Tibbs, l'autre en 1971, L'organisation. Sidney Poitier y reprendra le rôle de Virgil Tibbs... et le fera dans une série dérivée, à la télévision de 1988 à 1995.

Dans la chaleur de la nuit a obtenu cinq Oscars: meilleurs film, acteur (pour Rod Steiger), scénario adapté, montage et mixage de son, en 1968. Il s'agit d'ailleurs du premier film américain interdit aux moins de treize ans lors de sa sortie en salles à avoir obtenu l'Oscar du meilleur film. Aux Golden Globes du meilleur film dramatique, il a été récompensé meilleur scénario et meilleur acteur (pour Rod Steiger) dans un film dramatique en 1968. Il a également été consacrée meilleur scénario au Prix Edgar-Allan-Poe. Enfin, il fut sélectionné en 2002 par la National Film Registry.

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NB "martinesque": Joss est donc devenue assez fidèle au 15 du mois. Vous l'aviez lue en février, mars, avril, mai... et rebelote en juillet !

4 commentaires:

tinalakiller a dit…

Très jolie chronique pour ce film qui ne m'a pas plus marquée que ça mais qui doit être vu :)

Martin a dit…

Ton appréciation de sa chronique devrait faire plaisir à Joss. Merci pour elle, Tina !

Anonyme a dit…

Merci Tina. Il mérite d'être vu, revu... On y découvre toujours un détail de plus à ne pas manquer. À bientôt. Joss

Martin a dit…

Oui… avec tout ça, il faut qu'enfin, je me décide à le voir, moi aussi !