dimanche 23 juin 2013

Après la guerre

Tout commence au coeur de la magnificence sauvage des montagnes d'Algérie. Un homme court entre les rochers enneigés. Il se retourne parfois, visiblement angoissé à l'idée qu'on le rattrape. Rachid rejoint la maison de ses parents. C'est un ancien maquisard islamiste, décidé à retrouver la civilisation, à redevenir celui qu'il était, à se faire oublier, en somme, grâce à la loi de concorde civile tout juste votée par le Parlement. Le repenti: c'est le titre du film. C'est aussi le nom donné à Rachid. Celui que les Algériens ont réservé à ces hommes.

Un jour de pluie et de soleil mélangés, seul, j'ai subitement eu envie de me frotter à cette page de l'histoire algérienne. Je pensais prendre une gifle et c'est bien ce qui est arrivé. Bien que d'une beauté incroyable, ces images de cinéma sont d'abord d'une grande dureté. Asséné sans violence explicite, leur propos frappe fort et juste, sec comme un coup de trique, certes anticipé, mais longtemps différé. L'incroyable lumière du film est un trompe-l'oeil. Ce qu'elle vient révéler au regard n'est en fait que la noirceur extrême d'une société dans l'incapacité de panser ses plaies. Encore vive, la douleur demeure partout. Le repenti est une oeuvre éprouvante, traversée par une tension plus forte à chaque plan. L'intelligence du scénario dévoile les pièces du puzzle narratif au compte-gouttes. Le récit dispense son venin sans avoir besoin du moindre rebondissement. Quand est arrivé le générique final, sur un paysage que les hommes paraissent avoir déserté, j'ai été tout la fois surpris par la conclusion et persuadé qu'il ne pouvait pas y en avoir d'autre. D'où un frisson...

Nabil Asli, Adila Bendimered, Khaled Benaissa: je tiens à citer aussi les trois comédiens chargés des rôles principaux. Je ne savais rien d'eux avant de voir le film, mais la retenue de leur jeu m'a marqué. Une tragédie commune rapproche leurs personnages: comme entraîné par l'impitoyable roue du destin, aucun n'en ressortira indemne. J'imagine qu'il est assez naturel de se détourner de la sombre histoire ici évoquée. Ce serait néanmoins passer à côté d'un long-métrage d'une force peu commune. Le repenti est certes une fiction. J'admire toutefois la manière dont il réveille quelques vieux démons historiques pour parler d'un pays proche et pourtant méconnu. Au-delà même du coup de poing, c'est aussi un cri. J'ai entendu une interview du réalisateur. Merzak Allouache a 69 ans. Il est issu de la génération des parents de ses "héros". Il ne cache pas s'opposer parfois aux idées de ses jeunes compatriotes. À ceux d'entre eux qui sont par ailleurs ses pairs derrière les caméras, il conseille d'abord de faire du cinéma en liberté, de tenir à l'écart l'idée même d'auto-censure. Quelle leçon !

Le repenti
Film franco-algérien de Merzak Allouache (2012)

C'est bien le cinéaste qui a attiré mon regard vers ce long-métrage. Souvenez-vous: j'ai parlé de lui il y a très peu de temps en évoquant l'un de ses films précédents, Chouchou, avec le sieur Gad Elmaleh. Quelle incroyable volte-face ! Je suis désormais très heureux d'ajouter l'Algérie à la liste des pays dont j'ai abordé le cinéma. Je dis avoir vu l'un des meilleurs films politiques de l'année: à ce stade, je le place même devant No, le pourtant très bon opus du Chilien Pablo Larrain. Les deux étaient à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes l'an passé.

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