lundi 25 mars 2013

La gamine au vélo

Le paradoxe de Wadjda, c'est qu'on en parlera sans doute beaucoup dans les cercles cinéphiles et qu'à l'inverse, sa modestie fondamentale pourrait le couper d'une importante partie du public. Moi, je suis d'abord allé le voir pour ajouter un petit drapeau - le 32ème déjà depuis l'ouverture du blog - sur le planisphère de mes découvertes cinéma. Ce pays, c'est l'Arabie Saoudite, État du Golfe persique grand comme quatre fois la France et pourtant dépourvu de la moindre salle obscure. J'ose donc dire que le film d'aujourd'hui est un petit miracle.

Le plus incroyable est que cette toute première production saoudienne est l'oeuvre d'une femme, Haifaa Al-Mansour, qui a souhaité tourner sur place, à Riyad, la capitale du royaume, avec des partenaires allemands, certes, mais aussi des interprètes locaux. Wadjda, le titre du film, est le prénom d'une petite fille de 12 ans, inscrite à l'école coranique. Son destin paraît tout tracé et devrait ressembler à celui de sa mère: se marier jeune et vivre sans bruit, soumise à l'homme qu'on aura choisi pour elle. La gamine, elle, n'y pense pas et poursuit son rêve éveillé: posséder le vélo qui lui permettrait de faire la course avec son ami Abdallah. Un rêve qui tient lieu de pensée révolutionnaire dans un pays où les femmes n'ont même pas le droit de conduire une voiture et où le pouvoir s'est, depuis 60 ans, concentré entre les mains de cinq frères. Le long-métrage n'a rien d'un pamphlet, mais il illustre - finement - l'archaïsme de ce régime.

Mieux qu'un brûlot politique, ce film est une porte ouverte. Il donne ainsi à voir un peu de ce qui reste habituellement caché. Il y parvient tout en douceur, sans grande déclaration et sans violon, et même avec une certaine dose d'humour. Waad Mohammed apporte l'incroyable fraîcheur de sa condition enfantine à cette histoire venue de nulle part. Elle est épatante: je crois que je ne suis pas près d'oublier sa frimousse mutine, d'un naturel désarmant. J'insiste toutefois pour dire que Wadjda parle aussi des adultes. Il est permis de prendre cette histoire pour un manifeste féministe. J'ai admiré l'intelligence du scénario, qui évite tous les écueils du manichéisme. Au final, et même si j'ai ressenti une toute petite longueur au milieu de la séance, j'ai vu un grand petit film, de ceux qui s'inscrivent rapidement au rang de mes coups de coeur. Heureux que l'émotion me vienne d'un pays jusqu'alors totalement fermé au septième art !

Wadjda
Film saoudien de Haifaa Al-Mansour (2012)

Le titre de ma chronique est évidemment un clin d'oeil au film optimiste des frères Dardenne, Le gamin au vélo. Dans une liste d'enfants en lutte, j'ose également un rapprochement géographique avec les petits Japonais de Nobody knows. Si vous préférez rester dans le Golfe persique, en compagnie d'autres jeunes rêveurs, il est bon de vous recommander une nouvelle fois Captain Abu Raed, venu de Jordanie. Le combat pour la liberté, vous pourrez mieux en juger en Iran, avec Une séparation ou Les chats persans, notamment.

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Pour en savoir plus...

Vous trouverez tout ce qu'il faut sur Internet pour mieux comprendre comment ce film est parvenu jusqu'à nous. Du point de vue critique, je vous recommande également la lecture des chroniques de Pascale ("Sur la route du cinéma") et de Dasola ("Le blog de Dasola"). Attention: la seconde en dit beaucoup sur la presque fin du métrage.

4 commentaires:

  1. Joli film en effet. La réalisatrice saoudienne accorde sa réalisation à son personnage et au moins dans une scène clé amène une touche presque magique au récit. "De la pierre au vélo" par la seule volonté d'une petite fille. Et encore une fois.... nous parlons d'un film d'Arabie Saoudite.

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  2. Nous sommes bien d'accord sur les qualités de ce petit film. Je m'étais senti chanceux de le découvrir. J'aimerais pouvoir le revoir avec un peu de recul, sachant d'ailleurs qu'à ma connaissance, il n'y a pas eu d'autre film saoudien depuis.

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  3. Est-ce que le planisphère évoqué est réel et visible sur le blog ? Ou bien n'est-ce qu'une image ?

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  4. Pas de planisphère à proprement parler, non. Cela dit, ma rubrique "Cinéma du monde" (à droite) recense l'ensemble des films chroniqués venus de pays autres que les USA, la France et la Grande-Bretagne.

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