lundi 20 décembre 2021

Destins croisés

J'avais manqué les deux dernières sorties ciné de Pedro Almodóvar. Pas question donc d'enchaîner sur une troisième impasse: j'ai "bondi" sur Madres paralelas cinq jours à peine après son arrivée en salles. Le réalisateur espagnol y retrouve Penélope Cruz, un autre argument fort pour... ne pas résister longtemps à l'envie d'une nouvelle séance !

Photographe de mode, la belle Janis Martinez rencontre un homme capable de l'aider dans sa quête personnelle: l'ouverture d'une fosse commune oubliée dans une campagne isolée, ce qui permettrait enfin aux habitants du voisinage de récupérer les cendres de leurs parents pour les enterrer dignement. Or, avant que cette procédure aboutisse finalement, Janis - la quarantaine - tombe enceinte d'Arturo et donne naissance à une petite fille, Cecilia. En outre, à la maternité, elle fait la connaissance d'Ana, une adolescente perdue qu'elle accompagne dans ce moment difficile pour elle, puisqu'elle semble en rupture familiale. Un autre bébé, Anita, entre alors dans l'équation. Le titre du film trouve sa justification et une touchante histoire d'amitié féminine paraît dès lors devoir se déployer devant nos yeux attendris. Ce serait mal connaître Almodóvar d'imaginer que Madres paralelas s'en tiendra à cela: le scénario laisse vite planer un certain malaise...

Hitchcockien, le récit possède en réalité plusieurs niveaux de lecture. Enfant d'une Espagne libre, le cinéaste remonte ici le cours du temps et ose revenir sur le passé franquiste du pays - ce qu'il n'avait fait qu'une seule fois jusqu'alors, si ce que j'ai lu après la projo est exact. "Je crois que les deux éléments (...) sont étroitement unis entre eux parce qu'ils appartiennent au même univers: celui de Janis. Il est vrai que c'est le film le plus explicitement politique que j'ai fait jusque-là": c'est ce qu'il a expliqué dans une interview récente à LCI. Madres paralelas serait-il en fait porteur d'un message ? Almodóvar refuse d'accabler les jeunes de 2021, qu'il dit certes "moins sensibles à cette question", mais qui ont selon lui "d'autres problèmes en tête". Il explique qu'en Espagne, le silence sur la période de la guerre civile était encore de mise il y a peu et que certains arrière-petits-enfants réclament désormais que la lumière soit faite sur ce qui a été occulté. "Je pense qu'il est important que les jeunes connaissent leur passé pour ne pas répéter les mêmes erreurs". Difficile de ne pas adhérer...

Madres paralelas
Film espagnol de Pedro Almodóvar (2021)

Une oeuvre complexe et moins romanesque que certains des opus précédents du même auteur. À 72 ans, ce dernier se montre capable d'innover encore: c'est une bonne nouvelle pour le cinéma européen ! Et même si le meilleur reste pour moi ses superbes Étreintes brisées. Sur 1936, peut-être touchera-t-il plus juste que le Land and freedom d'un Ken Loach sincère, mais "coupé" des vieilles rivalités espagnoles.

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Pour prolonger le débat...

Vous  pouvez compter sur une fidèle de ce cher Pedro: l'amie Pascale. Strum, lui, propose l'une de ces analyses en détails dont il a le secret !

12 commentaires:

  1. Une pensée pour Véronica Forqué magnifique actrice de "Kika" qui vient de mettre fin à ses jours...

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  2. Oui. J'ai failli le mentionner en conclusion... et je me suis finalement dit que ce serait mieux de voir "Kika" pour rendre hommage. Chose qui reste à faire au moment où j'écris ces mots attristés.

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  3. J’avais moyennement aimé son avant dernier film Amour et gloire.Mais Madres paralelas est vraiment excellent avec une belle performance de Penelope Cruz .
    C’est cet aspect memoriel du franquisme que je retiens et on voit comme il est toujours difficile de faire table rase du passé et de la dictature de Franco en Espagne.C’est bien traité par Almodovar.
    C’est vrai il ne faut jamais éluder ce passé même si desfois comme pour le cinéma argentin,les réalisateurs s’autorisent à traiter des thèmes plus légers,en sortant de la post dictature.
    Très beau film donc.
    Très triste le décès de Verónica Forqué.

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  4. C'est tout de même assez naturel aussi que les réalisateurs espagnols d'aujourd'hui ne parlent pas que du franquisme. Ce serait assez plombant, à la longue.

    Je me souviens à l'instant qu'on avait parlé de cela pour dire du bien du polar poisseux "La isla mínima", chroniqué ici même il y a déjà plus de six ans. Autant dire que je l'ai largement oublié...

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  5. Effectivement, rater un Almodovar est inconcevable pour moi. Ces personnages m'émeuvent toujours, c'est encore le cas ici. Et son regard tendre et bienveillant sur les femmes est unique dans le monde du cinéma.
    Évoquer les charniers et la guerre civile, de sa part, ça me semble plus être du domaine de l'émotion que de la politique
    Que j'aime ce réalisateur !


    J'ai cherché et je constate que tu n'as pas vu Douleur et gloire. Je crois que tu pourrais frôler les 5 étoiles car ce film est... vertigineux. Offre le toi pour Noël.

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  6. Tout à fait d'accord avec ce que tu écris sur Pedro... et son regard sur les femmes.
    Quant à la guerre civile, oui, c'est plutôt émotionnel, mais en Espagne, ça doit être chargé politiquement...

    Je confirme que je n'ai toujours pas vu "Douleur et gloire".
    Tu as gagné: je vais de ce pas le mettre à mon programme de janvier.

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  7. Hello Martin

    Assez client d'Almodovar bien que n'ayant pas trop goûté les excès de ses premiers films, Notamment Pepi, Luci, Bom... Mais il est vrai qu'on sortait du franquisme. Pour parler du franquisme, souvent indirectement il y a surtout Carlos Saura (Ana et les loups, La chasse). Beau film que ce Madres paralelas. On sait l'importances des mères chez Pedro. J'avais cependant préféré Julieta et Douleur et gloire. D'accord avec Pascale. Hasta luego!

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  8. Ah oui, Carlos Saura ! Il serait temps que je découvre ce réalisateur !

    Je vois que nous sommes globalement d'accord sur "Madres paralelas", amigo.
    On reparlera de "Douleur et gloire" un peu plus tard cet hiver. Le DVD est sorti de sa cachette.

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  9. Je savais que ça te ferait plaisir. Et moi, je me réjouis qu'on puisse en reparler !

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  10. Un très beau film, en effet ! Merci pour le lien Martin.

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  11. Oui, nous sommes d'accord ! Et pas d'quoi pour le lien: ta chronique est superbe !

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