vendredi 24 avril 2020

Duel au soleil

Il paraît que Claude Berri a dû attendre dix ans avant d'obtenir le droit de réaliser Jean de Florette. Ce beau film adapte le roman éponyme de Marcel Pagnol (écrit dans un contexte dont je reparlerai demain). Important succès populaire, il occupe la cinquième place du box-office français des années 80 ! Il y a presque un mois, je l'ai revu à la télé...

Années 20. Après son service militaire, un garçon prénommé Ugolin est de retour aux Bastides Blanches, un petit village de Provence. Heureux, il retrouve le Papet, son oncle, la seule famille qui lui reste. Il est vite question d'un bel héritage à ne surtout pas dilapider. Soutenu par son aîné, Ugolin envisage même de le faire fructifier et, pour cela, compte cultiver une fleur inédite dans la région: l'oeillet. Problème: il a besoin d'une quantité d'eau qu'il ne peut accumuler seul. D'où son vif intérêt et son appétit grandissant pour une source présente sur un terrain voisin, la propriété... d'un homme de la ville ! Inutile que j'aille plus loin: porté par un Gérard Depardieu au meilleur de son talent, Jean de Florette est de fait un drame rural poignant. Je ne trouve rien à redire ici sur la magnificence du cadre naturel. L'humanisme "pagnolesque", lui, apparait affaibli dans ce récit croisé de destinées pathétiques. Malgré le soleil, le froid règne en maître. Chacun reste néanmoins libre de son jugement sur les personnages. Je n'ai vu ni manichéisme, ni moralisme dans cette sombre histoire...

Il me faut saluer la superbe prestation d'Yves Montand en patriarche machiavélique. Celle de Daniel Auteuil, soumis à la tentation du crime par omission, vaut bien des éloges: elle est plus remarquable encore. Mes explications manqueraient-elles de clarté ? Je vous recommande de voir le film pour répondre aux questions qui pourraient subsister. Vous vous dites peut-être que Jean de Florette évoque une France qui n'existe plus guère que dans les livres ? Je réponds simplement que c'est aussi ce qui fait l'intérêt de sa découverte, fut-elle tardive. Une précision: bien qu'évidemment truffés d'expressions provençales diverses, les dialogues restent accessibles au commun des cinéphiles. Bon... débuter par la lecture n'est pas la plus mauvaise des options. Je l'admets: la langue de Marcel Pagnol m'a semblé plus "chantante". Vous l'apprécierez comme vous voudrez et ce sera très bien ainsi. Quant à moi, je tiens notamment à ne pas oublier que cette prose correspond aussi à un terroir. Ému, je constate qu'elle me fait l'aimer davantage. Il est dès lors plus que probable que j'y revienne bientôt...

Jean de Florette
Film français de Claude Berri (1986)

En guise de conclusion, je dirais que je préfère le bouquin, mais aussi qu'il est difficile de ne pas admirer le véritable concentré de talent que nous offre l'association Montand / Depardieu / Auteuil - en notant au passage que les deux premiers cités n'ont aucune scène commune. Maintenant, un film comparable ? Pour la ruralité, L'été meurtrier n'est pas à négliger. Mais le ton Pagnol reste résolument inimitable...

6 commentaires:

  1. J'aime passionnément ce film que j'ai dû re re re voir en même temps que toi j'imagine, ainsi que la suite tout aussi bouleversante.
    "C'est pas moi qui pleure, c'est mes yeux".
    Ici, le trio masculin est au sommet de son art.
    Et oui, c'est fou que Depardieu et Montand ne se croisent pas, et pourtant... Non, je n'ai rien dit.
    C'est une histoire profonde, cruelle et tellement humaine.
    C'est d'une beauté !!!
    Personnellement, chaque fois que je relis une certaine lettre à la fin de Manon des sources, je pleure. Et on a envie que l'histoire se réécrive mais ce ne se serait sans doute pas si beau si les gens n'étaient pas si bêtes...

    Le texte simple est magnifique. Je suis tellement admirative de Pagnol, découvert en 3ème grâce à une prof de Français (Madame Prévôt) qui éclatait de rire chaque fois qu'elle lisait des extraits de La Gloire de Mon père.

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  2. L'adaptation des sujets « provençaux » au cinéma est toujours complexe, n'oublions pas que Pierre Fresnay inoubliable « Marius » était alsacien, et que dans la version Hollywoodienne de « Fanny « tournée par Joshua Logan , le rôle avait été confié à Horst Buchholz , acteur allemand . Auteuil qui grandit à Avignon, en digne successeur de Rellys , n' a pas de difficulté particulière avec l'accent chantant d'Ugolin, moins que Coluche qui avait été pressenti pour le rôle...
    En parlant de Rellys le "Manon des sources" de Pagnol mérite bien sur le détour
    Quant à la préférence entre le roman et l'adaptation cinéma, voilà un autre vrai sujet de chronique....

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  3. Merci pour ce billet, Martin.
    Le diptyque "L'eau des collines" formé par "Jean de Florette" et "Manon des Sources" reste un grand moment de cinéma populaire, au sens le plus noble du terme. Et si j'avais apprécié la lecture du roman, ces deux grands films de Monsieur Claude Berri ont une place à part dans mon cœur de cinéphile. J'ai bien peur qu'on ait oublié comment faire de tels films, depuis quelques années.

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  4. @Pascale:

    Oui, je suppose aussi que nous avons pu le revoir en même temps. C'était bien.
    Tout à fait d'accord avec tout ce que tu as écrit. Et je dis que tu peux remercier ta prof !

    Il ne faut rien toucher à cette histoire tragique. Tu as raison: c'est beau comme c'est.
    Je n'en ai assurément pas fini avec Pagnol, ce qui annonce tôt ou tard de belles suites...

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  5. @CC Rider:

    Oui, je serais tout de même curieux de voir quelques Pagnol adaptés à l'esstranger !
    Méfions des préjugés: j'ai lu que Pagnol voyait Horst Buchholz comme son meilleur Marius.
    Bon... pour le film qui nous occupe aujourd'hui, je crois quand même préférer Auteuil à Coluche.

    Ma préférence continue d'aller au roman, mais les images sont vraiment belles.
    Moi aussi, je remercie Claude Berri pour avoir mis de telles couleurs sur mes émotions.

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  6. @Laurent:

    Merci à toi de ce commentaire chaleureux. Je suis ravi de te rappeler de beaux souvenirs.
    Je ne sais pas si on a perdu la formule de tels films, mais fait-on encore de tels romans ?

    Pagnol, pour moi, c'est presque un monde à lui tout seul. C'est sûr que j'en reparlerai !

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