dimanche 15 avril 2018

Brève rencontre

Nous sommes le 15: il est donc temps que je laisse notre amie Joss vous présenter un autre de ses coups de coeur tout en images ! Comme le mois dernier, elle a choisi de parler d'un court-métrage...

Toujours dans le semestre cinéma moto, et pour quelques mois encore axée sur mes meilleurs moments passés au premier Festival du Film de Moto qui s'est tenu les 2, 3 et 4 mars à Nice, je profite de l'arrivée du printemps pour vous présenter un court-métrage tout en art, en couleur et aussi en chaleur: 1971, Motorcycle heart. Ce titre vous dit quelque chose ? Ça se pourrait bien puisqu'en 1963, Niki de Saint-Phalle avait précisément associé une moto en relief de plâtre à un énorme cœur ! Était-ce le sien que l’artiste avait voulu représenter ? On ne le saura jamais, mais Stéphanie Varela s'est merveilleusement saisie de l'alibi pour réaliser ce petit bijou que l'on aurait aimé tellement plus long. Contrat (bien) rempli pour ce court-métrage projeté en juin 2017 au Festival Côté Court, puis sur Arte.

Juillet 1971. La star montante française de la moto, Christian Ravel, concurrent émérite de Giacomo Agostini, se rend en Belgique pour participer au Grand Prix de moto. Il tombe en panne et frappe à la porte de Niki de Saint-Phalle. Ils ignorent tout l'un de l'autre. En quelques heures, ils apprendront à se connaître, du moins pour l'essentiel. Entre eux, fusion immédiate. Avant même de s'effleurer. Dans leur moindre regard, leur plus petit mouvement, on sent palpables l'attraction, l'électricité, l'émotion grandissantes. Sous un voile de détachement, d'humour et de légèreté va grandir l'envoûtement réciproque. Que de beauté ! Première bio-fiction consacrée à la vie et l'œuvre de la plasticienne, cette réalisation est à la fois fidèle et utopique. Comme le souligne la réalisatrice, Niki de Saint-Phalle et Christian Ravel ne se sont probablement jamais rencontrés. Ce qui n'empêche pas le faible pourcentage de probabilité de nous maintenir dans une bienfaisante illusion !

J'ai maintes fois revu ce court-métrage, et à chaque projection, j'y ai découvert des angles ou des détails que je n’avais pas perçus aussi intensément la fois précédente. Bien sûr, j'aime la femme, Niki de Saint-Phalle, mais au-delà du personnage passionnant, il y a ce message pour l'humanité entière et, ici, la démonstration du talent de la réalisatrice Stéphanie Varela. Une peinture forte et sincère qui correspond intégralement à l'admiration qu'elle porte à l’artiste... et qui nous est commune ! "Je voulais depuis longtemps faire un film sur sa vie et surtout parler de la femme qu'elle était. Car tout le monde connaît ses Nanas aux rondeurs monumentales, mais peu de gens savent qui fut vraiment Niki de Saint-Phalle (1930-2002), jeune et belle aristocrate franco-américaine, seule femme engagée aux côtés des Nouveaux Réalistes. C'est une femme artiste, libre et rebelle, qui a su conquérir le public et la critique avec ses créations représentant son univers incroyable".

Grâce à l'exceptionnelle présence de la comédienne Anna Mouglalis, Stéphanie Varela est parvenue en quelques dizaines de minutes à dresser un portrait incroyablement fiable. On y découvre une Niki occupée à la fois par la peinture de ses Nanas et par ses tirs à la carabine. Bien entendu, l'artiste ne s'y est pas consacrée simultanément, mais rien n'est dérangeant dans cette mini-fresque construite de symboles vivants qui dressent avant tout un portrait d'une incroyable authenticité. Tandis que défile la bande son de l'un des films préférés (Le bal des vampires), Niki peint, en plein soleil sur le bord de sa piscine, le sein de l'une de ses Nanas. Lumière intense, couleurs vives, sourire aux lèvres, et pourtant…

Quand Niki observe du coin de l'œil le beau jeune homme qui vient de débarquer chez elle, c'est encore avec le regard chargé de légèreté (même si l’on perçoit que rien ne lui échappe). L'air de rien aussi lorsqu'elle observe sur sa table le combat qui se prépare entre deux insectes. Mais à mieux y regarder, c'est toute sa lutte intérieure qui s'expose ! Terrible quand on connaît l'existence de Niki, violée par son propre père à l’âge de onze ans. D'ailleurs, emporté dans cet esthétisme et cette douceur infinis, le papillon pris au piège de la surface de l’eau n'en réchappera pas. Prémices d’une histoire qui ne pourra se vivre totalement. Mais ne gardons de ce court-métrage que la vision belle et forte que nous offre Stéphanie Varela. D'ailleurs, est-il toujours utile de creuser les âmes ? Elles-mêmes ne le souhaiteraient peut-être pas en cet instant magique où Niki et Christian font connaissance. Vivons ce film pleinement, sans arrière-pensée. Laissons-nous envahir par la sincérité de leur attirance et la beauté de la réalisation.

Quand Stéphanie Varela filme Niki dressée sur la moto de Christian Ravel qui lui offre une balade après la séquence de la réparation, c'est toute la victoire de la vie qu'elle nous restitue. Les images s'enchaînent alors pour induire une sensationnelle histoire d'amour, à la fois charnelle et spirituelle. Grâce à la goutte de peinture qui colore de façon fulgurante la totalité du bassin, la même peut-être qui monte en volutes dans l’eau du bain des amants, confondant leurs deux natures, le spectateur entre dans une autre dimension. Celle à laquelle un saut conjoint (marais ou piscine ?) leur a permis d'accéder. Couleurs et silhouettes fusionnent admirablement en dehors du temps. La célébration de l'art et de la vie est totale. Les deux personnages consument leur existence au plus haut du champ des possibles. On le sent, on le sait. L'une à travers l'art extrême, surgi du tréfonds de son corps. L'autre la risquant à chaque tour de circuit. Nul doute qu'ils se rejoignent cette fois pour une forme d’éternité.

Il serait malvenu de décrire la scène finale. Je l'ai aimée comme tout le reste. Étonnante. Un fil d'Ariane la relie à tout ce qui précède, au passé brillant que les deux personnages n'ont pas partagé avant de se connaître... et à leur futur, bien sûr. Indéfectible. Au milieu, quelques heures inoubliables, réduites pour nous à une vingtaine de minutes précieuses. Difficile pari pour la réalisatrice qui a su inclure des images d’archives très à propos. Puisse le tout vous donner cœur à découvrir les arcanes de leurs deux parcours, puisque les deux ont disparu. Le court-métrage de Stéphanie Varela se hisse à leur hauteur. Une vraie œuvre d'art.

Et pour la question du mois: savez-vous si Niki de Saint-Phalle eut un logis en Charente-Maritime ? J'ai cherché en vain, mais je ne le pense pas, même au cours de ses années avec le sculpteur Jean Tinguely. En revanche, quel beau choix ! Une propriété aussi isolée dans laquelle elle aurait vécu seule pour créer. Entre terre et eau, ça lui ressemble.

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Film court, mais texte long: merci, Joss, pour cette chronique ! Rendez-vous est pris le 15 du mois prochain, si vous le voulez bien...

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