jeudi 24 septembre 2015

L'ultime soirée

Personne ne bouge, la remarquable émission d'Arte sur la culture pop audiovisuelle au sens large, rappelait récemment que le film de lycée est l'un des grands archétypes du cinéma américain. Marqués jadis par la rencontre entre bandes, ces longs-métrages ont aussi abordé l'intéressante question de la popularité chez les ados. J'y ai re-réfléchi et me suis dit que Carrie au bal du diable l'évoquait à sa manière...

Considéré (abusivement ?) comme un classique de l'horreur, Carrie... adapte un roman de Stephen King, lui-même fréquemment présenté comme l'un des maîtres de l'angoisse littéraire. Je vais vous dire franchement ce que j'en pense: quatre décennies après le bouquin originel et le film, tout ça ne m'a guère impressionné - le décorum restant objectivement très seventies. J'ai toutefois aimé faire enfin la connaissance de cette pauvre jeune fille tourmentée qu'est Carrie. Souffre-douleur de ses camarades de classe, la pauvrette en bave également à la maison, sous le joug d'une mère tyrannique persuadée que son enfant n'est autre que le fruit d'un impardonnable péché. Isolée, la gamine n'a vraiment aucune chance de trouver un cavalier pour la fête de fin d'année scolaire. Et pourtant, il lui suffirait de...

Il se murmure qu'un journaliste qui demandait à Brian De Palma comment lui était venu l'idée d'adapter le livre se serait vu répondre aussitôt: "En prenant mon bain". De fait, le film ouvre sur une scène de douche vaporeuse et s'achève presque dans une baignoire. J'aimerais mieux revoir le film à l'envers que d'en dire davantage ! Pour être tout à fait objectif, Carrie... a donc pris un coup de vieux. Qu'importe: dans son genre, c'est bien un standard que je voulais découvrir et que je suis très content d'avoir vu. Il me faut saluer d'ailleurs la prestation hallucinée de Sissy Spacek dans le rôle-titre. Plus vieille que son personnage (elle avait 26-27 ans), la comédienne américaine suscite nombre d'émotions contradictoires: je dis bravo ! Autour d'elle, une troupe d'actrices et acteurs oubliés, qui demeurent très convaincants, dont Piper Laurie en abominable maman-sorcière. On notera aussi un rôle de gros naze pour John Travolta, avant que...

Carrie au bal du diable
Film américain de Brian De Palma (1976)

Avec tout ça, je me dis qu'il faudrait que je trouve aussi la possibilité de voir quelques vieux Wes Craven de derrière les fagots. Maintenant, j'insiste: je n'ai pas eu peur - c'est vrai que j'étais assis dans mon canapé, avec la lumière allumée. Quand ai-je frissonné pour la dernière fois grâce à un film ? Je ne m'en souviens plus. Probablement devant Shining - une autre adaptation de Stephen King.

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Y a-t-il d'autres amateurs, dans la salle ?
Oui: au moins Chonchon, qui attribue au film un bon gros 8 sur 10 !

18 commentaires:

  1. J'ai vu Carrie à sa sortie dans une salle niçoise qui comme beaucoup d'autres n'existe plus aujourd'hui. Je peux vous dire qu'à l'époque les spectateurs n'en menaient pas large...
    C'était juste avant la vague de gore et d'effets spéciaux qui allait caracteriser le cinema fantastique des années 80 . Carrie a vielli mais son récent remake n'a rien apporté, comme d'ailleurs celui de "psycho" ou celui de "massacre à la tronçonneuse" que nous allions voir en mentant éhontement sur notre age .
    O tempora o mores

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  2. Même pas peur donc ! Faut-il vraiment avoir le trouillomètre à zéro pour faire d'un film fantastique une œuvre véritablement... fantastique ? Je ne le crois pas, même si comme l'intervenant précédent, je n'en menais moi non plus pas large lorsque se fermèrent les portes du Paradis pendant le bal de la promo (il faut dire que le réal sortait tout juste de son très glam "Phantom of the Paradise"). Côté mise en scène, on est quand même un degré au-dessus de ce qu'on voyait dans le genre à l'époque, Wes Craven compris.

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  3. Sissy Spacek restera inoubliable avec ce rôle et son Oscar avait été amplement mérité!
    Oui, il n'y a pas de peur viscérale véritable ("trouillomètre à zéro" comme le dit princécranoir) mais avec la psychologie des 2 personnages (fille et mère) on ressent intérieurement un profond malaise qui évolue lentement et sûrement et qui finit par mettre nos nerfs à vifs.

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  4. Effectivement le film ne fait pas peur mais les personnages sont tellement réussis, la mise en scène assez réfléchie, c'est un film qui comprend bien les enjeux terribles de l'adolescence, surtout féminine j'ai envie de dire, et surtout beaucoup de scènes sont marquantes !
    (euuuh Yvonne, Spacek n'a pas eu l'Oscar pour ce film...)

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  5. @CC Rider:

    J'imagine bien volontiers qu'en 1976, l'impact de "Carrie..." sur les spectateurs était plus important qu'il ne l'a été pour moi aujourd'hui. L'inconvénient de ces vieux classiques, c'est que, bien souvent, on sait peu ou prou ce qu'ils racontent avant même de les avoir vus. Ce qui ne veut pas dire que je n'ai pas été le film.

    Sur les remakes, je suis d'accord avec vous. Régulièrement, je peste qu'un réalisateur se soit ainsi senti obligé de refaire un film, alors que le modèle est souvent meilleur, au final. Je n'en fais pas une généralité, mais j'ai du mal avec les copier-coller.

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  6. @Princécranoir:

    Effectivement, la mise en scène de "Carrie..." démontre une belle efficacité. J'aurais vraiment aimé découvrir le film sans toutes les images que j'avais déjà en tête à son sujet. Je suis sûr que je l'aurais alors trouvé plus percutant encore. Pour moi, le long-métrage peut sans problème prétendre au rang de classique du cinéma fantastique.

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  7. @Ideyvonne:

    Comme Tina le relève ensuite, Sissy Spacek n'a pas eu d'Oscar pour ce rôle, mais pour "Nashville lady", quatre ans plus tard. Elle avait toutefois été nommée à cette récompense pour la première fois, d'où probablement ta confusion. Je note que Piper Laurie, qui joue la mère, l'avait également été aussi pour un Oscar du second rôle.

    Le fait qu'elles se soient respectivement inclinées devant Faye Dunaway et Beatrice Straight (les deux actrices de "Network") ne m'empêche d'aller dans ton sens pour dire que leur prestation mérite le détour. Une belle incarnation de relation toxique.

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  8. @Tina:

    Merci d'avoir repris Ideyvonne sur sa petite erreur: j'avais la puce à l'oreille et ça m'aura permis d'aller vérifier. Je suis également d'accord avec toi pour dire que "Carrie..." illustre bien les tourments de l'adolescence. J'allais ajouter qu'il le fait de façon un peu outrancière, mais non ! En réalité, il suit scrupuleusement sa ligne fantastique et je n'ai rien à y redire.

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  9. Exactement, j'ai confondu avec sa 1ère nomination !

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  10. Ce film est terrible, effectivement pas tellement dans son aspect horrifique mais dans le traitement du sujet Ô combien casse-gueule de la puberté. Je rejoins à ce sujet Tina, qui souligne également quelques scènes très marquantes. Comme celle de la douche, où Carrie a ses premières règles et qu’elle panique (n’ayant jamais été mise au courant par sa folle dingue de mère, qui en profite pour la culpabiliser : elle a péché = elle saigne). Ce sang qui souille, qui rend impure, qui transforme une enfant en une femme, réapparait dans une scène encore plus inoubliable, qui est celle du seau contenant du sang de porc. On passe à ce moment-là d’une jeune fille qui commençait à devenir séduisante à une furie qui se venge et qui regrette d’y avoir cru ne fusse qu’un instant car elle se sent vraiment souillée à ce moment-là (elle ne s’en remettra d’ailleurs pas). Il y a là une symbolique très forte, des enjeux et des non-dits tout aussi importants. Je pense vraiment que toutes les femmes ayant vu ce film ne peuvent que l’avoir ressenti avec autant de force. En cela, ce film restera important, même s’il ne fait plus frémir aujourd’hui.

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  11. @Ideyvonne:

    Ce sont des choses qui arrivent. Tu seras pardonnée.

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  12. @Sentinelle:

    Merci de cet avis détaillé et pertinent !

    Un constat: plus je lis vos impressions à toutes et tous, mieux le film vieillit dans mon (jeune) souvenir. Effectivement, si on relie cette thématique horrifique au phénomène naturellement sanglant de la puberté féminine, ça prend une autre dimension symbolique et c'est encore plus intéressant que ça ne l'est déjà. Qu'on ne s'y trompe pas: j'ai vraiment bien aimé ce que j'ai vu. Je pense simplement que j'aurais été encore plus marqué si j'avais été dans une salle obscure avec d'autres gens autour de moi.

    "Carrie au bal du diable" a un autre mérite sur le plan strictement personnel: il réveille mon envie d'évoquer le problème que peuvent poser les films qui ont acquis le statut d'oeuvres cultes. Parce que leur imagerie a imprégné l'inconscience collectif, certains sont connus dans leurs tenants et aboutissants, même pour une partie du public qui ne les a pourtant jamais vus...

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  13. De Palma est encore ici sous forte influence italienne et de cinéma bis en particulier (son "Obsession" du moment): j'en veux pour preuve la scène du vestiaire en ouverture qui rappelle furieusement une scène de voyeurisme dans "Mais... qu'avez-vous fait à Solange ?", un giallo de Massimo Dallamano sorti quatre auparavant.

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  14. Merci pour cette remarque complémentaire, cher ami. Le giallo italien est un genre qui m'est tout à fait inconnu, même si j'ai déjà entendu parler de ce "Mais... qu'avez-vous fait à Solange ?". Il faudrait peut-être que je m'y frotte un jour pour compléter un peu ma culture du cinéma bis.

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  15. ""Carrie au bal du diable" a un autre mérite sur le plan strictement personnel: il réveille mon envie d'évoquer le problème que peuvent poser les films qui ont acquis le statut d'oeuvres cultes. "

    C'est également un écueil que j'essaye - dans la mesure de mes possibilités - d'éviter un maximum. Mais avoir envie de voir un film sans rien savoir au préalable, c'est aussi compliqué. Et pourtant, j'essaye vraiment de n'avoir aucune attente particulière car je sais que c'est la meilleurs façon de passer à côté du film : mes attentes seront déçues et je risque à ce moment-là de ne plus être à l'écoute de ce que le film peut me proposer d'autres. Bref, les attentes, ce sont juste de pièges dans lesquels on tombe facilement mais qu'il est difficile d'éviter.

    Quant au giallo, si je peux te conseiller un film qui s'apparente au genre et que j'ai vu très souvent, c'est le film Suspiria de Dario Argento. Maintenant, tous n'en sont pas fans mais je fais partie de ceux qui ont adoré ce film, il occupe de ce fait une place importante dans ma filmographie personnelle :-)

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  16. Merci, Sentinelle, pour cette très bonne analyse de ce que le cinéma peut gérer comme attentes particulières. Vis-à-vis des films cultes, j'ai parfois du mal à illustrer mes chroniques, les photos qui circulent dévoilant souvent une élément important de l'intrigue. Difficile d'être neutre et incitatif à la fois, en fait.

    Pour ce qui est du giallo, "Suspiria" est également un film dont j'ai entendu parler - tout comme du réalisateur Dario Argento. C'est l'une de mes lacunes cinématographiques. Je tâcherai de la réparer tôt ou tard, car c'est toujours sympa de découvrir un genre encore inconnu. À suivre...

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  17. Carrie n'apparaît pas comme un film qui aurait vieilli dès lors qu'on l'envisage avant tout au sein de l'oeuvre de De Palma, c'est-à-dire dès lors qu'on le voit comme l'une des variations, très réussie en l'occurrence, des thèmes depalmiens habituels. A ce titre, la question du pouvoir abusif est traitée ici de manière originale à travers le cas de la mère qui exerce une emprise tyrannique sur sa fille. Par ailleurs, la question (capitale chez De Palma) de la perception des choses, faussée ou non selon les individus, est prodigieusement illustrée par la scène au cours de laquelle Suzanne, la seule qui a vu le dispositif comportant le seau et la cordelette destiné à humilier Carrie, tente d'empêcher in extremis l'humiliation programmée. Ce passage sans paroles, auquel le cinéaste apporte beaucoup de soin, est montré au ralenti et constitue l'une des prouesses de mise en scène de ce film. On y voit notamment le regard attentif de Suzanne, regard mobile prenant conscience de la situation. Suzanne, personnage à part de ce point de vue, est d'ailleurs la seule survivante et le film se termine sur elle, faisant un rêve qui tourne au cauchemar.

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  18. Merci pour ce long commentaire, Valfabert !

    Je perçois mieux ce que vous voulez dire et pense que je réévaluerai le film à la hausse si je devais le revoir... un jour prochain. Depuis, je connais un peu mieux le cinéma de genre, la personnalité de DePalma, ainsi que les écrits de Stephen King.

    Le décryptage que vous proposez de la séquence d'humiliation est vraiment très intéressant. Merci encore.

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