lundi 24 février 2014

Lulu... par Sólveig

Ma rubrique "La parole aux artistes" était restée sans mise à jour depuis trop longtemps. Je suis heureux de pouvoir y présenter aujourd'hui Sólveig Anspach, qui a porté Lulu femme nue à l'écran. Jointe au téléphone chez elle, la réalisatrice, de retour d'une tournée de promotion à l'étranger, a très gentiment répondu à mes questions. Je l'en remercie vivement. Voici ce qu'elle a bien voulu me raconter...

Avant votre film, Lulu est d'abord l'héroïne d'une bande dessinée. Comment avez-vous rencontré ce personnage ?
C'est Caroline Roussel, la productrice du film, qui était fan. Elle m'a envoyé la bande dessinée et m'a dit qu'elle l'adorait, qu'elle rêvait donc que j'en fasse l'adaptation, que je la réalise et que Karin Viard joue Lulu. Je me suis alors dit que j'avais quelque chose à raconter avec cette histoire, même si cette femme est très loin de moi. Justement, pour cette même raison, j'avais envie de la comprendre, d'en faire le portrait. J'ai pris mon vélo et apporté les deux volumes de la BD à Karin. Elle les a lus, je lui ai demandé si elle serait intéressée dans l'absolu et voilà: elle a dit oui...

Lire des bandes dessinées, c'est habituel pour vous ?
Non, mais j'ai aimé cette histoire, l'esprit et les personnages. Ensuite, il a fallu réaliser un gros travail d'adaptation pour que ça me parle. La BD étant publiée par Futuropolis, nous avons eu une réunion chez Gallimard. Je ne m'attendais pas à ce que ça se passe comme ça, avec plein de gens autour de la table. J'étais accompagnée par Caroline Roussel et Jean-Luc Gaget, mon co-scénariste. On a rencontré Étienne Davodeau, l'auteur, son éditeur et plein de stagiaires qui prenaient des notes. On m'a dit: "On vous écoute". J'ai eu l'impression de passer une sorte de grand oral ou le bac à nouveau.

Racontez-moi...
Je me suis essentiellement adressé à Étienne. J'ai essayé de lui dire tout ce que j'aimais dans la BD, tout ce qui m'interpellait, mais aussi ce que j'aimais moins et ce que j'avais envie de changer si j'en faisais l'adaptation. Tout le monde était très sérieux. J'ai appris à cette occasion que d'autres cinéastes étaient auditionnés. Je me suis donc dit qu'il fallait que je retienne leur attention et que je les fasse sourire. C'est pour ça que j'ai dit ne pas connaître les autres réalisateurs, mais avoir un avantage sur eux: je sais tricoter !

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Une précision: et c'est ainsi que Sólveig Anspach a, en plus du film, offert à Étienne Davodeau et son éditeur deux écharpes de laine islandaise, qu'ils ont ensuite portées lors du Festival BD d'Angoulême. Echarpes qu'elle a tricotées tout au long de l'écriture du scénario...
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C'est ainsi qu'on peut convaincre un auteur de BD ?
Ce n'est pas ce qui l'a convaincu, mais ça l'a fait rire ! J'ai distribué des DVD d'un de mes films précédents, Back soon, tourné en Islande, pour montrer l'esprit burlesque que je voulais donner aux personnages des deux frères de Charles, entre autres. Étienne et moi sommes devenus très proches. Il m'a dit avoir pris sa décision vingt minutes après notre rencontre. En fait, il ne voulait pas voir de photocopie de la BD, tandis que les autres cinéastes en prévoyaient une adaptation très fidèle. Mon côté beaucoup plus radical, ça l'a rendu curieux...

C'était la première fois qu'une de ses oeuvres est adaptée...
Oui. Il y avait eu d'autres tentatives, mais aucune n'a abouti à l'écran.

Parlons de Karin Viard. Vous la connaissiez déjà et, avec le César en 2000, lui aviez permis d'obtenir une belle récompense...
Le choix s'est fait tout de suite. J'ai trouvé que c'était une bonne idée de lui proposer un rôle à contre-emploi, celui d'une femme assez effacée, timide. Au fil d'un road movie de 50 kilomètres, Lulu va retrouver des couleurs grâce aux personnages hauts en couleurs, eux, qu'elle rencontrera sur la route. Elle retrouve en fait ses rêves perdus et reprend sa vie en main. Il y a eu un travail sur la voix de Karin, sa manière de marcher, etc... avec l'idée qu'elle se recolore petit à petit. Comme on a tout tourné dans le désordre, évidemment, elle a également eu beaucoup de boulot sur la continuité du personnage.

Un travail que l'on ne mesure pas forcément, quand on imagine que Karin Viard peut tout jouer...
C'est vrai, mais elle joue très rarement des personnages transparents. C'est comme sur le tournage de Haut les coeurs ! Jamais encore elle n'avait joué de personnage dans un film dramatique, même s'il y avait quand même un peu d'humour...

Un mot sur Bouli Lanners, que j'aime beaucoup, pour ma part ?
Oui... je l'adore ! Je l'ai rencontré à la gare du Nord, quand il tournait à Liège. J'avais vu ses films et savais que c'était un superbe acteur. Je pensais qu'il formerait un très beau duo avec Karin. Je lui ai amené la bande dessinée sans que nous ayons encore écrit une ligne de scénario. Je lui ai proposé de le recontacter un an et demi / deux ans plus tard, mais il m'a répondu: "J'ai vu tous vos films et je vous dis oui dès aujourd'hui" ! Une fois qu'on a su pour Karin et Bouli, on a pensé qu'en sortant du film, Charles et ses frères nous manqueraient. C'est pour ça qu'on les a fait revenir à la fin, ce qui n'est pas le cas dans la bande dessinée, où elle retourne auprès de son mari. J'avais dit à Étienne Davodeau que ça, je ne pouvais pas...

Quand j'ai vu le film, je me suis dit que vous aviez transformé Bouli Lanners. Mais tout en le laissant rester lui-même...
Oui. On en a beaucoup parlé avec lui. Le défi était d'en faire un homme charmant, beau, séduisant, à l'écoute... un homme bon, quoi. La scène de danse, par exemple, on l'a beaucoup travaillée. Ce n'était pas facile au début, même si ça peut vous paraître réussi au final. Karin l'a accompagné. Elle disait: "Tiens-toi droit, tu es beau", etc...

Au départ, le personnage est sur la plage, couché. Il paraît mort. Lulu s'inquiète pour lui, d'ailleurs. Pourquoi cette introduction ?
C'est comme ça que ça se passe dans la bande dessinée. L'idée, c'est que Lulu ne serait pas allée vers un homme sans ça. Elle n'aurait jamais osé. Mais là, comme elle croit qu'il est en danger, elle y va.

Et les autres personnages féminins, alors ? J'étais ravi de revoir Claude Gensac et de découvrir la toute jeune Solène Rigot. Finalement, c'est une histoire de femmes...
Effectivement, on peut se dire qu'il s'agit des différentes facettes d'une même femme. Marthe est un peu le personnage que Lulu pourrait devenir en vieillissant, si toutefois elle arrivait à dire plus souvent ce dont elle a envie. Peut-être d'ailleurs qu'elle y arrivera. Quant à Morgane, elle voit sa mère rentrer chez elle après avoir fait tout ce chemin: ce sera peut-être ensuite une meilleure mère, puisqu'elle aura un support identificatoire meilleur, plus fort. Il y a aussi le personnage de la soeur, joué par Marie Payen que j'adore. J'avais envie de deux soeurs qui se ressemblent - les deux actrices viennent de Rouen - et j'avais envie, en face, de trois frères différents les uns des autres. Des frères de route, pas de sang. Disons un peu comme les Pieds Nickelés ou les Dupond/Dupont...

Je retiens également Corinne Masiero, à qui vous n'avez pas donné un rôle très sympathique ! C'est une vraie Thénardier !
La tenancière est pire dans la bande dessinée ! Quand j'ai rencontré Corinne, elle avait reçu le scénario, mais elle m'a dit: "Je ne lis jamais les scénarios, raconte-moi le personnage, ma poule !". J'ai parlé d'un rôle d'une méchante, d'une salope tyrannique: ça l'a fait rigoler, elle m'a dit qu'elle avait envie de jouer ça. Ce qui est génial sur Lulu, c'est que tous les acteurs auxquels j'avais pensé ont dit oui.

C'est une histoire de transmission, entre tous ces personnages féminins, non ?
Absolument.

Est-ce que c'est aussi une histoire terminée ? Ou lui voyez-vous une suite ? La fin demeure assez ouverte...
J'ai fini comme ça parce que je crois que les personnages doivent vivre leur vie. Ça les regarde. Chacun imagine ce qu'il veut. On sait que Lulu va revenir, puisque sa fille, Morgane, dit qu'elle est allée faire un tour. Peut-être fera-t-elle un bout de route avec Charles. Peut-être pas toute la vie, mais qui sait ?

Je voulais dire un petit mot sur la technique. J'ai vu qu'il y avait très souvent la même équipe dans vos films. Ce sont des fidèles qui vous accompagnent. Avec la même ambiance des deux côtés de la caméra, donc ?
Oui. C'est important: on ne perd pas de temps avec les susceptibilités des uns et des autres. On peut se dire les choses. C'est donc beaucoup plus rapide. En dehors d'être des bons techniciens, ce sont aussi des êtres humains que j'aime et que je respecte. Il m'est arrivé aussi de tourner avec des équipes que je ne connaissais pas, Back soon en Islande, par exemple, avec seulement des techniciens islandais. J'ai tourné aussi un court-métrage en Irlande, avec une équipe irlandaise. Ça s'est très bien passé. C'est vrai que je travaille généralement avec des gens que je connais depuis quinze ans, souvent avec la même monteuse aussi, Anne Riegel. On est content de se retrouver, d'être ensemble, de travailler ensemble.

Vous avez fait aussi beaucoup de documentaires...
Oui, pendant dix ans, en effet. Avant Haut les coeurs !

Est-ce qu'il en reste quelque chose dans vos films d'aujourd'hui ? Une technique ou une certaine vision du cinéma ?
Je pense, oui. Dans la manière de travailler avec les comédiens. J'essaye de ne pas les brider. Je les laisse respirer. Je regarde d'abord ce qu'ils font, leurs premières propositions, et ensuite, je réajuste éventuellement en fonction de ce que je crois être la bonne direction.

J'ai lu que vous ne croyez pas trop à la direction d'acteurs...
Je n'aime pas trop ce mot, en effet. Réalisateur et acteurs, je crois qu'on cherche ensemble. Il faut se faire confiance.

Autre caractéristique de vos films récents: la présence d'animaux. Mais il n'y en a pas autour de Lulu...
Non, effectivement. C'est qu'en fait, les animaux appartiennent à ce que j'appelle ma trilogie islandaise. Dans Back soon, il y a des oies. Dans Queen of Montreuil, une otarie. Dans le troisième, L'effet aquatique, il y aura un autre animal, mais tout ça, ça fait donc partie d'un groupe de films qui n'est pas celui de Lulu.

Vous êtes aussi souvent la scénariste de vos films...
Oui, mais je les co-écris. À deux, c'est beaucoup plus amusant.

Dans quelle partie de votre travail prenez-vous le plus de plaisir ? Le scénario ? La caméra ?
J'aime beaucoup écrire, beaucoup tourner et beaucoup monter.

Un mot sur Jean-Luc Gaget, donc, votre co-scénariste ?
On s'est rendu compte que cela faisait dix ans qu'on travaillait ensemble. C'est super: on adore ça ! Je crois qu'on est assez efficace. On va vite. Je n'imagine pas écrire seule. Ce serait très ennuyeux. La répartition du travail ? C'est assez mystérieux. Je ne travaille pas toujours comme avec Jean-Luc. Ça dépend de chaque combinaison. Nous, en gros, on passe trois après-midis par semaine à l'ordinateur. On se parle, on joue les scènes, on tire des hypothèses. On reprend toujours le métier, on met le tissu sur la table...

Il ne s'agit donc pas de confronter des travaux effectués chacun de votre côté...
Avec Jean-Luc, non. On ne travaille que quand on est ensemble.

Vous avez également réalisé un film sur Louise Michel. Sauf erreur de ma part, c'est la seule fois où vous avez abordé un personnage historique. Pourriez-vous être tentée par d'autres ?
On m'a fait cette proposition de Louise Michel. Je ne connaissais rien sur elle, rien non plus à la Nouvelle-Calédonie. Je me suis alors dit qu'un film, c'est à chaque fois deux ou trois ans d'une vie, que j'allais apprendre plein de choses. En faire un autre ? Tout dépend du genre de film historique. Je trouve ça très lourd à tourner. Il faut compter des heures pour habiller les comédiens, avoir des lieux sans nuisances sonores contemporaines, avoir beaucoup d'argent pour un tournage dans Paris, vider les voitures... ça m'amuse moins.

Louise Michel, c'est pourtant une autre histoire de femme...
Oui. C'est d'ailleurs pour ça qu'on me l'a proposée.

Quels sont vos projets pour la suite ? Vous avez déjà d'autres films en préparation, il me semble...
Oui, il y en a trois. L'effet aquatique, tout d'abord, qui sera une suite de Queen of Montreuil, qui commencera à Montreuil et se poursuivra en Islande, pour les deux tiers du film. Ensuite, je prévois l'adaptation d'un roman noir de Fredric Brown, La fille de nulle part. Quant au dernier, il s'appellera La dernière histoire d'amour. Voilà. Je les tournerai probablement dans cet ordre.

Une idée des dates de sortie ? Ou au moins de celle du premier ?

Non. Il faut déjà tourner. Pour le prochain, tout dépend si on le fait cet été ou pas.

Les deux derniers que vous avez réalisés se sont vite enchaînés...
C'est vrai. J'ai pu en faire deux en un an, mais c'est un peu le hasard des circonstances. Certains scénarios ne se montent pas. J'en écris toujours plusieurs en même temps. Il m'est arrivé auparavant de ne travailler que sur un scénario pendant deux ans. Quand il n'y a pas de film au final, c'est horrible. On a plus de chance de voir un projet aller au bout quand on en a plusieurs.

Que devient un scénario, faute de tournage ?
Poubelle ! Après, on peut se dire qu'on fera revenir les personnages dans une autre histoire, mais on se le dit surtout pour se consoler.

Avez-vous des rêves de cinéma ? Des choses que vous aimeriez faire ? Des acteurs avec qui vous voudriez travailler ?
Les trois films dont je vous ai parlé, ce sont eux, mes rêves. Pouvoir les réaliser tous les trois. J'y tiens beaucoup. Cela devrait m'occuper au moins six ans. Sept, peut-être.

Comment voyez-vous votre carrière, jusqu'à présent ? 
Je n'ai jamais réellement pensé en ces termes. Je commence maintenant à voir quelques liens entre les films, même s'ils partent dans plein de sens différents. J'ai l'impression, si je peux en juger d'après mes rencontres avec les gens, qu'il y a toujours quelque chose d'humain. C'est ce que je cherche et c'est peut-être ça, le fil.

On termine avec votre pays, l'Islande ?
Mon prochain film sera donc tourné là-bas. Même si j'y retourne souvent, elle me manque. J'aime y travailler: il y a des paysages extraordinaires et les gens là-bas sont tellement frappadingues ! Franchement, ça, ça me plait !

Il n'y a pas qu'en Islande, non ? Le cinéma peut donner l'impression que les Nordiques sont tous un peu frappadingues...
Ceux que je choisis, oui. Il y en a aussi de plus conformistes.

Ce sont vos racines, mais vous avez une double culture, non ? Vous êtes aussi un peu américaine...
J'ai la nationalité, en effet. Mon père est américain. J'y avais tourné un documentaire pour le cinéma, qui s'appelle Made in the USA, consacré à la peine de mort au Texas. C'est un sujet qui m'importe également, mais cela dit, je n'ai pas de rêve particulier pour tourner aux États-Unis. J'aime autant raconter des histoires qui me plaisent.

5 commentaires:

  1. Un très belle rencontre, fût-elle virtuelle.
    Merci, Martin.

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  2. Bonsoir Martin, article et interview très intéressants, merci car le film en vaut la peine. Bonne soirée.

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  3. Très intéressant.
    Mais tu fais comment pour les contacter, ces gens ?

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  4. ta d loi du cine11 mars 2015 à 21:42

    +1 (rien à rajouter aux 3 com' précédents!)
    (pour ma part, à ce jour, j'ai lu la BD, mais pas [encore] vu le film)

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  5. @Ta d loi du cine:

    Et merci à toi d'être remonté dans mes archives pour lire cette interview ! Je te recommande le film, désormais. Et j'en profite pour passer le bonjour aux trois amis qui t'ont précédé.

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