mercredi 3 novembre 2010

Le prix de l'indépendance

Vous vous en souvenez, n'est-ce pas ? Il y a exactement une semaine aujourd'hui, j'évoquais deux films récents consacrés à la relation tumultueuse entre la France et l'Algérie. Si le premier dégage assurément un certain consensus politico-critique, ce n'est pas le cas du second, dont je vais vous parler à présent. Hors-la-loi - c'est lui - a au contraire fait l'objet d'une très violente polémique lorsqu'il a été présenté au Festival de Cannes cette année. Avant même de revenir là-dessus, un petit rappel sur l'intrigue: tout commence sur le sol algérien, sol duquel une famille est chassée au profit d'un Français colonisateur, avec d'ailleurs la bénédiction des autorités locales. 1925. Un flash-foward plus tard, toujours en Algérie, et à Sétif précisément, c'est l'an 1945, le 8 mai très exactement, jour d'armistice. Une manifestation pacifique d'indépendantistes tourne au bain de sang. Encore une avancée dans le temps, nous débarquons en France, dans le bidonville de Nanterre, la banlieue parisienne crasseuse des années 50. De la famille, restent la mère et ses fils. C'est autour d'eux que va se déployer le scénario du long-métrage. Messaoud, l'aîné, revient tout juste de la guerre d'Indochine. Abdelkader, le cadet, sort de prison et s'engage dans la lutte armée pour l'indépendance de son pays. Saïd, le petit dernier, préfère intégrer les milieux interlopes et, apprenti maffieux aux combines déjà efficaces, prend en charge la gestion d'un cabaret à Pigalle. L'autre univers qu'il fréquente: la boxe, point important par la suite.

Je vais le dire comme je le pense: Hors-la-loi est un film passionnant - je remercie au passage Pascale, qui se reconnaîtra, et qui m'a permis de le découvrir. Passionnant oui, mais pourquoi ? Parce qu'en dehors de toute controverse historique, ce long-métrage offre un point de vue, au premier sens du mot. Oui, il ramène ouvertement la lumière sur notre histoire contemporaine et rappelle comment l'Algérie, mais aussi la France, étaient il n'y a pas encore soixante ans. Le fait-il de manière partiale ? C'est ma foi possible. Mes connaissances, elles, sont trop partielles pour que je puisse prétendre le déterminer avec une réelle objectivité. Ce que je trouve intéressant, au-delà même du propos défendu par le réalisateur, c'est justement d'appréhender son oeuvre comme la page d'un livre d'histoire, afin d'apprendre ou réapprendre ce qui s'est en fait réellement passé. Le fruit du septième art comme point de départ subjectif: c'est plutôt captivant, je trouve, et certainement plus accessible au grand public qu'un certain nombre d'autres sources. Pour en venir maintenant à de toutes autres considérations, strictement cinématographiques celles-là, je dois dire ici que j'ai passé un vrai bon moment devant l'écran, même si j'ai été tendu tout du long - l'ensemble me semblant traversé d'une tension, violence psychologique... et parfois physique. Je défends les acteurs engagés dans l'aventure, au premier rang desquels, bien sûr, ceux qui jouent les trois frères, Jamel Debouzze, Sami Bouajila et Roschdy Zem.

Sans focaliser sur ce point, il me paraît intéressant de noter que tous sont français et que seul ce dernier, à l'image de son ami réalisateur Rachid Bouchareb, a des origines algériennes. J'en étais presque sûr et j'ai vérifié: les familles des deux premiers viennent respectivement du Maroc et de Tunisie. Le film instaurerait dès lors une certaine fraternité arabe, qui n'est à mon avis pas forcément toujours si évidente dans la réalité du monde d'hier et d'aujourd'hui. C'est ce qui m'amène à reparler de la polémique née sur la Croisette. Hors-la-loi ne serait rien d'autre qu'un brûlot anti-français. Je suis pour le moins consterné que certains députés de la République aient osé le proclamer... sans même être entrés dans une salle de cinéma ! L'enjeu est financier, puisque, film français, le long-métrage a pu toucher quelques subsides publics. Les méritait-il ? J'ignore totalement quelles sont les conditions d'attribution et ne m'étendrai donc pas sur la question. Ce que je sais, en revanche, c'est qu'il n'y a point ici d'appel à la relance du conflit franco-algérien. La pellicule n'épargne pas les fondamentalistes de l'indépendance du pays arabe ! Certes, elle n'embellira pas non plus le comportement que la France a pu avoir à cette époque. J'en reviens à l'idée de cette page d'histoire. Je crois que, pour apprécier une oeuvre comme celle-là, il faut (provisoirement, au moins) sortir de l'idée "cinéma = juste un loisir" et dès lors avoir conservé un peu d'esprit critique. Pour ma part, sans pour autant gober tout ce que le réalisateur a pu vouloir dire, j'ai vraiment apprécié ce qui m'a été montré. J'en garde, 23 jours plus tard, des marques qui alimenteront ma curiosité et ma réflexion.

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Rectificatif (25 juin 2011, 13h30): Je viens juste de voir un film de Roschdy Zem et constate - un peu tard - que j'ai fait une erreur. Lui a des origines marocaines. Cela dit, le raisonnement que j'ai tenu autour d'une "fraternité arabe" me semble toujours pertinent.

Hors-la-loi
Film franco-algérien de Rachid Bouchareb (2010)

Le smiley pour indiquer que le ton général est malgré tout assez dur. C'est un peu paradoxal, mais c'est ainsi: je vous conseille d'aller voir le film pour vous forger votre opinion propre. C'est encore, je crois, la démarche la plus intelligente à adopter. Je note tout de même avec amusement que la Société des auteurs et compositeurs dramatiques a décerné le premier Prix de la bêtise avec un grand C au député UMP Lionnel Luca, pour (je cite) "s'être attaqué publiquement à une oeuvre sans l'avoir vue". L'oeuvre dont il est question se présentant aussi comme le deuxième volet d'une trilogie non encore terminée, je vous recommande de voir également Indigènes, le premier. J'en reparlerai peut-être ici après l'avoir revu.

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