jeudi 2 juillet 2026

La fille d'un ogre

La joie que je ressens à fréquenter des professionnel(le)s du théâtre m'offre une précieuse visibilité sur les ressorts de la création artistique. C'est l'un des sujets de L'être aimé - qui serait le film le plus ambitieux du cinéaste espagnol Rodrigo Sorogoyen, à en croire certains critiques. OK, j'ai quelque peu tergiversé avant d'enfin me décider à aller le voir...

Emilia connaît à peine son père. Elle l'a "rencontré" à l'âge de neuf ans et n'a jamais passé plus que quelques jours avec lui. Esteban lui affirme qu'il en garde de très bons souvenirs, mais, déformés par une personne extérieure ou non, ceux de sa fille sont franchement moins agréables. C'est le tout premier constat qui vient tendre la longue conversation qu'ils mènent lors de leurs retrouvailles dans un restaurant madrilène. Esteban est un cinéaste reconnu: il a proposé à Emilia le rôle principal d'un film qui sera pour lui celui du retour dans son pays, après un exil volontaire aux États-Unis. Une belle opportunité pour une jeune femme courant les castings et peinant encore à percer comme comédienne. "Dira-t-on aux autres que je suis ta fille ?", demande-t-elle à son père. L'enjeu est posé. L'être aimé se penche sur l'idée d'une réconciliation possible, mais pas garantie. Le scénario oppose ainsi deux caractères déterminés, face à la perspective d'un nouveau choix de vie décisif. Reste à évaluer ce que chacun garde en lui de treize ans sans l'autre. L'absence pourrait de fait conduire à la souffrance et au ressentiment...

Aborder ce vaste sujet des plus sensibles dans le cadre d'un tournage complexe est une très bonne idée que je porte au crédit de Sorogoyen et de son habituelle coscénariste, la non moins admirable Isabel Peña. C'est une évidence: la totalité (ou presque) des productions de cinéma repose d'abord sur une démarche collective, d'où la nécessité absolue d'une véritable forme de solidarité durable entre l'ensemble des parties prenantes, artistes, techniciens et/ou même personnels administratifs. Dans cette logique, L'être aimé est une passionnante mise en abyme que l'on découvre en somme empreinte d'une tension quasi-constante. Ce n'est pas forcément ce qui pourrait vous attirer en premier lieu ! J'aimerais donc vous assurer de l'excellente prestation des deux têtes d'affiche: Victoria Luengo est épatante, Javier Bardem extraordinaire. Une bonne nouvelle: leur duo-duel ne sombre jamais dans la caricature. Par ailleurs, sur le plan formel, le film est pour ainsi dire irréprochable. Seuls quelques inserts en noir et blanc ont pu légèrement me dérouter. Je tiens en revanche à saluer le superbe travail sur la musique et le son.

L'être aimé
(El ser querido)
Film franco-espagnol de Rodrigo Sorogoyen / 2026
Bon... je peux imaginer que le titre que j'ai choisi pour cette chronique laisse entendre que la relation Emilia-Esteban est à tendance orageuse. C'est vrai, mais c'est aussi plus nuancé que je peux ainsi le suggérer. J'avais aussi aimé découvrir celle, bien réelle, de Francesca Comencini avec son père Luigi, sublimée dans Prima la vita - un film merveilleux. Sur la difficulté d'être actrice, Sils Maria est une autre bonne référence.

----
J'ai écrit "franco-espagnol" ?

Oui: Le Pacte figure parmi les producteurs, à hauteur de 10% des crédits alloués. On pourra noter la présence de Marina Foïs (dans un petit rôle).

Et maintenant, pour aller plus loin...

Je vous renvoie à mon index des réalisateurs pour retrouver la trace d'autres films du même réalisateur. L'un d'eux - Madre - est disponible sur le site de France TV, de même que sa série Los años nuevos sur Arte.

Et si vous n'êtes toujours pas rassassiés...
Vous pouvez aussi lire d'autres avis sur ce nouveau long-métrage 2026 chez Pascale, Dasola et Princécranoir. Ou sur tout support (im)pertinent.

1 commentaire:

  1. Merci pour les références des autres films sur le sujet.
    Oui c’est un film avec beaucoup de moments tendus. On se doute un peu de la fin,vue la tournure des événements entre ce père revenant et sa fille. Pouvait-il en être autrement d’ailleurs.

    RépondreSupprimer