mercredi 2 décembre 2015

Un village français

Puisque nous sommes entre nous, je crois pouvoir vous le confier sans détour: j'ai un intérêt particulier pour les (bons !) films français tournés pendant la seconde guerre mondiale. Deuxième long-métrage du mythique Henri-Georges Clouzot, Le corbeau en fait partie. Maintenant, c'est surtout la promesse d'un bon thriller qui m'a donné envie de le regarder. J'aime également le suspense en noir et blanc...

Dans ce dernier domaine, j'ai été servi: avec une belle efficacité aujourd'hui encore, Le corbeau revisite un faits divers de la France rurale des années 20 - l'affaire de Tulle. Un médecin de campagne commence à recevoir des lettres anonymes calomnieuses, mais refuse de prendre cette mésaventure au sérieux. Le climat social s'envenime rapidement quand, d'abord épargnés, d'autres notables du village subissent le même étrange désagrément. De simples plaisanteries douteuse, les missives deviennent le piquant aiguillon d'une paranoïa généralisée. Il est alors de bon ton, chez les braves gens, de vouloir débusquer celui ou celle qui ose les écrire. Et gare à qui trouvera l'affaire anodine: il ou elle fera alors un coupable idéal. Vous aurez compris que le film tricote donc une étude de moeurs assez féroce...

C'est précisément ce qui l'a longtemps rendu très... impopulaire. L'histoire du tournage prend ici toute son importance: il est intéressant de savoir que ce long-métrage a été produit par le studio Continental Films, une compagnie française financée par l'Allemagne nazie, créée en 1940 par Joseph Goebbels, ministre de la Propagande du Troisième Reich. Après la Libération, Le corbeau sera censuré. Henri-Georges Clouzot - 38 ans fin 1945 - affrontera une interdiction à vie de toute activité cinéma, réduite... à deux ans en appel. Deux de ses comédiens principaux auront également des ennuis judiciaires assez sérieux, Pierre Fresnay étant vite blanchi, mais Ginette Leclerc passant près d'un an en prison (sans jugement !). La réputation sulfureuse du film n'a plus lieu d'être aujourd'hui: les historiens cinéphiles l'ont même largement réhabilité, comme le grand film noir français qu'il est, en réalité. Si la misanthropie ne vous effraie pas tout à fait, son charme vénéneux pourrait fort bien vous convenir. Personnellement, je me suis pris à son jeu - et l'ai vraiment apprécié.

Le corbeau
Film français d'Henri-Georges Clouzot (1943)

La tension qui traverse tout le film aurait pu inspirer Alfred Hitchcock (Psychose) ou Otto Preminger (Bunny Lake a disparu). Noir miroir tendu au spectateur, je ne suis pas très étonné que le long-métrage ait pu être dénoncé comme "anti-français" après guerre. Il n'y a guère de personnage positif, dans cette histoire. Sa construction d'ensemble et de saisissantes images lui valent toujours une vigueur implacable !

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Un autre regard sur le film ?
"L'oeil sur l'écran" a un avis. Et "Le blog de Dasola" l'évoque aussi.

10 commentaires:

  1. Quel grand film ! Je l'ai partiellement évoqué dans mon introduction sur Clouzot car c'est vraiment le socle de son cinéma. Et pourtant, comme tu l'as très bien notifié dans la chronique, réalisé sous le regard de l'occupant. Les Allemands n'y voyaient qu'un portrait peu flatteur des Français, mais Clouzot dénonçait quant à lui les plus bas instincts du genre humain toutes origines confondues. Le corbeau, c'est qui ? c'est peut-être bien vous ! disait la bande-annonce en guise de provocation. Pas vraiment un film bienvenu au moment de la Libération quand il faisait bon dénoncer ses voisins collabos.

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  2. Grand film en effet,servi par une photographie en noir et blanc remarquable (la scéne de l'ampoule qui se balance reste dans les mémoires) et un rythme qui ne faiblit jamais.
    A voir du meme auteur "la verité" à mon sens la meilleure interpretation de Bardot, ou son talent peu connu de tragédienne impressione

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  3. @Princécranoir:

    Je pense effectivement que le but d'Henri-Georges Clouzot, c'était que le public se sente concerné aussi par les agissements du Corbeau. Le sentiment de malaise que l'intrigue instille est puissant. Franchement une belle découverte pour moi, qui m'incitera à voir d'autres films du réalisateur !

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  4. @CC Rider:

    Effectivement, la scène de l'ampoule et son jeu sur le clair-obscur est remarquable. D'accord avec vous également pour dire que le rythme ne faiblit jamais: c'est que les rebondissements sont admirablement dosés.

    Je compte bien voir un jour "La vérité" et peux confirmer que le personnage Brigitte Bardot m'intéresse pour autre chose que son côté pinup. Même si...

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  5. Bonjour Martin, j'ai revu le film il y a peu de temps et je trouve qu'il n'a rien perdu de sa force. Merci pour le lien. Bonne journée.

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  6. Je suis tout à fait d'accord avec toi, Dasola: le film reste d'une grande efficacité.

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  7. Un grand film qui prend tout son sens lorsque se réveille le contexte dans lequel il a été produit, réalisé et diffusé. Clouzot était un immense cinéaste. On en a très peu de ce calibre aujourd'hui, en France.

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  8. Je ne veux pas faire de comparaison entre les époques. Je crois certains de nos réalisateurs actuels capables de passer également à la postérité. Je pense notamment à Jacques Audiard.

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  9. Jacques Audiard n'est pas de la première jeunesse. Il a quand même 63 ans !

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  10. Je n'ai pas dit que c'était un jeune réalisateur: j'ai dit que c'était un réalisateur actuel.

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