lundi 14 juillet 2014

Philippe Muyl de retour

En cette journée de fête nationale, il me sera permis de revenir quelque peu en arrière pour vous conseiller de (re)lire ma chronique d'un joli film franco-chinois: Le promeneur d'oiseau. Si j'en reparle aujourd'hui, c'est que j'ai eu l'occasion, le 25 juin dernier, de discuter avec son réalisateur, de retour d'un séjour en Chine et d'une échappée festivalière. Philippe Muyl m'a parlé de son "conte". Je l'en remercie.

Le temps des cinéastes n'est pas celui des spectateurs. Votre film vous accompagne-t-il toujours aujourd'hui ?
Il termine sa carrière en France. La sortie en Chine, prévue pour fin mai, a été repoussée - je pense donc y retourner bientôt. Le film devrait également sortir dans une dizaine de pays. Que j'y aille ou non dépend désormais des distributeurs.

Une douzaine de pays... c'est plutôt une belle histoire...
Oui. C'est aussi une histoire longue et compliquée, un vrai challenge. Faire un film chinois en chinois avec des acteurs chinois, ce n'était pas évident.

Comment cette aventure a-t-elle commencé ?
Tout est parti d'un festival à Pékin, auquel j'ai participé en 2009. J'y ai rencontré de jeunes producteurs locaux, qui avaient envie de faire un film franco-chinois. Après nos premières conversations, j'ai hésité pendant quelques mois, mais j'ai fini par me lancer au printemps 2010.

Vous connaissiez déjà le pays ?

J'étais déjà allé à Shanghai et Pékin, mais pour des moments très courts. Je ne connaissais donc pas la Chine, ni la culture chinoise, ni même la langue... j'ai tout découvert et appris pour faire un film dont les Chinois disent que c'est un film chinois. C'était un vrai pari.

C'était peut-être un peu angoissant, au début...
Non. Je me demandais comment j'allais avancer, comment ça allait se passer, mais pas plus que ça. Comme c'était une production très difficile à monter, au stade de la préparation, je me suis dit qu'on n'arriverait pas à le faire. Au stade du tournage, on a failli s'arrêter dix fois. Quand je suis rentré en France une fois le tournage terminé, nous n'avions plus d'argent pour faire le montage... ça a été compliqué du début à la fin. Pas d'angoisse, non. J'étais surtout inquiet de savoir si on arriverait à finir le film.

En plus, c'est vous qui racontiez l'histoire. Vous êtes scénariste...
Oui, absolument.

Comment vous êtes-vous immergé dans cette culture chinoise ?
J'y ai passé du temps. J'ai lu, d'abord, appris le mandarin et fait beaucoup de déplacements. J'ai posé des questions, j'ai observé, on m'a expliqué des choses. C'est bien moi qui ai fait le film, mais j'ai été aidé pour le faire: par les producteurs et les comédiens, qui savaient faire un film avec un réalisateur non-chinois. Ils m'ont permis d'être juste.

Comment avez-vous travaillé pour les repérages ?
Beaucoup de voyages, de déplacements en voiture. L'un des producteurs parlait le français. Nous avions aussi un guide pour voir certaines choses en particulier. J'avais fait des repérages photo grâce à Internet. J'avais vérifié comment aller à tel ou tel endroit.

Vous avez tourné dans une région de Chine particulière ?
Oui. Dans une province qui s'appelle le Guangxi. C'est au sud de la Chine, tout près de la frontière avec le Vietnam, à côté du Yunnan.

Vos acteurs viennent donc de cette province également ?
Non, pas du tout. Ils sont Pékinois.

Comment travaille-t-on dans la durée ? On commence évidemment avec un scénario...
Les choses se font un peu en parallèle avec les repérages, qui peuvent inspirer certaines scènes.

Vous avez plusieurs autres films derrière vous. Y a-t-il des points communs à tous ces tournages ?
Le point commun, je m'en rends malheureusement compte, c'est qu'à chaque fois, c'est comme un premier film. Il faut tout recommencer depuis le début. C'est vrai aussi que j'ai une filmographie particulière, ayant fait des choses assez différentes les unes des autres. J'ai tourné 3-4 films avec des enfants, notamment. Mais tout reprendre systématiquement au premier point, c'est assez terrible...

Terrible et exaltant à la fois, non ?
Oui, mais c'est un peu chiant, en même temps. On aimerait bien parfois que les gens se disent qu'on a fait ses preuves, qu'on a déjà fait un film, que le film est bien... la confiance ne se fait malheureusement pas sur la qualité des films. Bien des professionnels ne les voient pas, d'ailleurs. Tout dépend en fait du box-office, du nombre d'entrées. Je voudrais bien connaître les producteurs qui ont vu Le promeneur d'oiseau: il ne doit pas y en avoir beaucoup...

Vos producteurs chinois avaient-ils vu vos premiers films ?
Ils avaient surtout vu Le papillon, qui est très connu en Chine. C'est aussi l'une des raisons qui font que je me suis retrouvé là-bas. Le film a tout de même fait 1,2 million d'entrées...

Tourner dans un autre pays a-t-il présenté des contraintes spécifiques auxquelles vous ne vous attendiez pas ?
En Chine, il y a d'abord cette histoire de censure. On sait devoir passer le scénario à la lecture. Il faut aussi montrer le film une fois qu'il est terminé, ce qui est un peu agaçant. Dans mon cas, ce n'était pas très grave: je n'étais pas très exposé avec le sujet que j'avais. Pour d'autres cinéastes, c'est un problème, c'est vrai. Cela dit, en France, on dit qu'il n'y a pas de censure, mais il en existe une quand même: une autocensure, une censure sur le jeu... une telle sélection s'opère entre les films que ça finit par y ressembler. Il y a 2-3 sujets que je voudrais faire, mais je sais bien que je n'y arriverai pas. Le marché ne me le permettra pas. Pour le reste, en Chine, c'est compliqué parce qu'ils ne sont pas organisés du tout. Il faut savoir faire preuve d'improvisation pour l'organisation du tournage. En revanche, ils sont très bosseurs, rapides, agréables dans le travail et gentils. Il y a des avantages et inconvénients des deux côtés. Cela dit, si je trouve une opportunité - un bon sujet et une structure financière solide - pour un autre film en Chine, je le ferais...

Vous avez gardé des contacts là-bas parmi les techniciens ?
Oui. Je sais que je prendrais le même chef-opérateur, le même régisseur... toute une équipe images qui restera.

Avez-vous l'occasion de former des équipes sur place ?
Non. Le chef-opérateur que j'avais était excellent et avait une très bonne équipe. Certains postes sont plus fragiles: ceux d'accessoiristes ne sont pas professionnalisés comme ils le seraient en France. C'est un métier qu'ils ne connaissent pas.

Et les acteurs ? Vous les avez choisis ?
Oui, bien sûr.

Comment le casting s'est-il déroulé ?
J'ai rencontré le grand-père très tôt, en fait aussitôt qu'on a commencé à parler du film: Baotian Li est un acteur très connu en Chine. Pour les autres, ça s'est passé comme ça se passe ici: j'ai rencontré 4-5 comédiennes et 4-5 comédiens. J'ai regardé des films. J'ai fini par choisir, un peu au feeling, en fonction du contact que j'avais et de la manière dont on pouvait parler. Pas de regret: j'ai eu trois acteurs formidables, avec en plus une petite fille exceptionnelle.

Elle s'appelle Xin Yi Yang. D'où vient-elle ?
Elle avait déjà tourné un petit peu. Nous avons vu beaucoup d'enfants, mais il n'y a véritablement qu'avec elle que je pouvais tenir un film sur la longueur.

Elle est aussi "branchée" à son smartphone dans la vraie vie ?
Oui. Un peu comme tous les enfants des villes chinoises. C'est beaucoup plus courant qu'ici. Elle est cependant d'un milieu très modeste, contrairement à sa famille du film.

Quelle va être la carrière du film en Chine ?
On attend désormais la sortie, avec une grosse quantité de copies. La Chine reste le pays des blockbusters 3D, avec de gros effets spéciaux. Mon film à moi est un peu atypique pour ce marché, c'est d'ailleurs pour ça qu'on essaye de trouver la bonne date. On a confiance: le film parle vraiment de la Chine d'aujourd'hui. Mais la concurrence venue des films américains prend beaucoup de place...

C'est comme en France, finalement...
Pire ! En France, l'exploitation et la distribution sont quand même très diversifiées. On arrive à voir tous les types de films, tandis qu'en Chine, le cinéma, c'est grosses comédies, gros films à effets spéciaux, gros films américains... vraiment très "popcorn movies".

Il y a la place pour une production chinoise différente ?
C'est un marché en expansion, donc, oui, ça commence. Le public chinois peut avoir envie d'autre chose, maintenant.

Selon votre site Internet, il vous a fallu huit ans pour rembourser les dettes de votre premier film. C'est plus facile, désormais ?
Non. Je ne suis pas producteur, mais je reste en totale participation. Je gagnerais de l'argent si Le promeneur d'oiseau marche en Chine.

Vous jouez votre chemise à chaque fois ?
Oui. La totale participation, c'est un truc de fou.

Vous êtes fou, alors ? Vous assumez ?
Non, mais un peu courageux. Je décide de faire un film et, à un moment donné, quand il n'y a pas d'argent pour le payer, je demande cette totale participation. Je ne suis pas dans ce système des rares stars françaises qui prennent un maximum de pognon avant de faire les films. Bon... les réalisateurs des films bien financés sont payés très correctement, mais là, je me suis retrouvé dans une économie particulière. J'ai accepté un contrat très risqué. C'est comme ça...

Des projets dans vos tiroirs ?
J'ai un projet en cours, d'un film français que j'ai écrit avant, sans enfant et sans animaux cette fois. J'ai le producteur, le casting... et je recherche le financement.

L'argent, c'est le nerf de la guerre...
Toujours.

Avec toutes les questions autour des intermittents, on parle beaucoup de ces métiers du cinéma, entre autres, actuellement...
Le statut des intermittents est un problème, oui, et le financement des films va en devenir un. On n'en parle pas trop pour le moment, mais il y a déjà une baisse assez importante de la production depuis le début de l'année. Il y aura de plus en plus de contraste entre les films bien financés et les autres. Certains films vont désormais être réalisés à l'arrache, comme j'ai fait pour Le promeneur d'oiseau...

Vous avez une solution, vous, à part d'être courageux et d'y aller quand même ?
Non. L'idéal, pour moi, ce serait de faire un film qui cartonne. J'aurais alors droit à un chèque en blanc pour le prochain...

Vous pratiquez d'autres arts. La musique, notamment...

J'ai écrit des chansons, en effet, dont celle de mon film Le papillon. Je trouve ça amusant. Je fais ça de temps en temps.

Vous avez encore un peu de temps pour aller au cinéma ?
Du temps, oui, mais du désir, pas beaucoup. Je m'y ennuie souvent. La production française ne me paraît pas très excitante. La dernière chose que j'ai vue, c'est un film chinois, Black coal, que j'ai trouvé sur-vendu. Ça me fait marrer de lire la presse qui dit que c'est un reflet de la Chine contemporaine. C'est absolument faux: c'est juste un reflet d'un reflet. C'est comme si on faisait un film en France sur les roms et qu'on parlait de reflet de la société française - ce serait juste une partie de la société française. J'ai passé du temps en Chine, presque un an et demi à temps complet, en allant dans beaucoup d'endroits. Je n'ai pas vu beaucoup de choses qui ressemblent à ça. Attention: je ne dis pas que ça n'existe pas. Je ne me suis pas rendu dans des lieux glauques, mais c'est un film de genre. Un polar...

C'est vrai qu'on voit pas mal de ces films chinois un peu sordides. Peut-être que l'image donnée du pays est dès lors limitée...
En France, on voit ces films-là, qu'un Chinois ne voit pas. Black coal a été vu en Chine parce qu'il a l'Ours d'or à Berlin, mais les films que nous voyons dans les festivals, comme ceux de Jia Zhangke, les Chinois les ignorent. Ils n'ont pas de marché. La censure les bloque.

J'en avais vu quelques-uns de Lou Ye...

Oui. Lui sort un peu, mais il est censuré, donc bon...

Qu'est-ce que ce serait, un bon film, pour vous ?
Je trouve qu'aujourd'hui, on a quitté le cinéma de sens pour un cinéma de sensations. Le bon film, pour moi, c'est le film qui a d'abord du sens, qui m'apprend quelque chose quand je le vois, qui me touche, m'émeut. Je n'aime pas le cinéma réaliste. J'aime les formes d'interprétation poétiques, créatives, visuelles... la petite comédie à la française, ça me fait bien chier ! Après, j'ai vu Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu ? et je trouve que c'est une comédie populaire, mais pas idiote. C'est un vrai sujet de société, traité de façon assez maligne. C'est tout de même mieux que Supercondriaque...

Avec votre regard d'auteur, avez-vous aussi des filmographies méconnues cultes ?
Non, pas spécialement, juste quelques films, de temps en temps. Par exemple, comme souvenir déjà pas tout jeune, j'ai vu Mud, un film indépendant américain, et j'ai trouvé ça vachement bien. Ce n'est pas un film marginal. Ça reste grand public, mais réussi, je trouve: il y a un exotisme, un bon sujet, des ingrédients de spectacle... ça donne un divertissement intelligent !

Il y a aussi des enfants, comme dans beaucoup de vos films...
Des ados, oui. Le sujet est bien: ce passage de l'adolescence à la vie adulte, c'est vraiment intéressant.

Pour terminer, je voulais dire un mot de votre carrière antérieure, dans la pub notamment. Vous pensiez être là aujourd'hui ?
Non. Le désir de faire des films m'est venue tardivement. Quand j'avais 20-25-30 ans, je ne pensais jamais faire du cinéma. Ça s'est passé comme ça parce que j'aimais bien voir des films. Je me suis trouvé un jour avec l'envie de m'y mettre aussi. C'est la vie. Pareillement, je ne pensais pas non plus faire un film chinois...

Et si vous vous projetiez au-delà du court ou du moyen terme ? Comment vous voyez-vous dans dix ou vingt ans ?

J'espère que je ferai encore des films ! Quand on me pose la question de mon film préféré, je réponds toujours le prochain. J'essaye systématiquement de faire mieux, d'apprendre et pour arriver un jour à faire un film plein. Je suis content du dernier, Le promeneur d'oiseau...

Vous avez cette humilité, cette envie de perfectionnement...
Oui. Il faut travailler.

Et le gage de la réussite, ce serait quoi, alors ?
D'abord, le fait d'être content en regardant le film. Il faut être content de son travail. Si j'ai de l'estime pour ce que j'ai fait, c'est déjà en soi une bonne chose. Ensuite, si le film rencontre un succès populaire et si j'ai réussi à faire passer des idées ou des valeurs auxquelles je tiens, si j'ai pu faire réfléchir quelques personnes, c'est bien. Je n'ai pas d'ambition de gloire. Cela dit, si elle arrive, ça ne me gêne pas. Je suis prêt.

Ce serait plutôt une attention du public que de la profession...
Les deux ! C'est agréable d'avoir le public et la critique de son côté. Cela dit, je pense que la critique, je ne l'aurais jamais vraiment. Je suis considéré comme un cinéaste qui fait des films populaires. Je ne suis pas un intello. On verra comment ça se passe pour le prochain...

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