jeudi 2 août 2012

Aux confins de la folie

Une chronique de Martin

Que dire quand tout a déjà été dit ? Qu'ajouter encore quand il existe d'innombrables textes sur le même sujet ? Qu'écrire pour être simplement à la hauteur d'un film souvent cité au rang des chefs d'oeuvre éternels de l'histoire du cinéma mondial ? Il y a un mois exactement, j'ai vu Apocalypse now pour la première fois, profitant de sa diffusion en soirée unique au cinéma, sous sa forme originelle.

Je saisis tout de suite l'occasion de rappeler que Francis Ford Coppola a monté deux versions de son film. J’ai donc vu la première, Palme d'or à Cannes en 1979, deux heures et demie, sans aucun générique de début ou de fin. J'ai plongé dans la jungle vietnamienne au côté de Benjamin Willard. Retiré des combats, prostré dans une chambre de Saïgon, ce capitaine américain doit rempiler pour une mission spéciale : la recherche du colonel Walter E. Kurtz. Jadis considéré comme l'un des meilleurs, cet officier échappe à tout contrôle hiérarchique. Devenu fou, il passerait pour une divinité et ferait régner la terreur au-delà de la frontière cambodgienne, prolongeant la guerre à partir de méthodes jugées malsaines. L'heure est venue d'en finir. Oui, Apocalypse now s'appuie sur un point de départ rare pour un film de ce genre aux États-Unis: la neutralisation d'un soldat par un autre du même camp. Argument très audacieux, à l'époque !

Au-delà du scénario, le long-métrage est un incontestable choc plastique. Même si le style paraît désormais un peu daté, usant notamment de fumigènes multicolores, il suffit juste de se souvenir que le film date de 1979 pour mesurer le défi qu'il a pu représenter. Avec des moyens techniques plus limités que ceux dont il aurait disposé aujourd'hui, Francis Ford Coppola crée une longue série d'images fortes. L'absence logique de tout effet numérique n'empêche pas Apocalypse now de marquer les esprits. La caméra du maître fait des Philippines un Vietnam crédible et étouffant. Quand Willard remonte le fleuve, sa route croise celle d'autres forces armées, ce qui génère bon nombre de situations tendues et filmées au cordeau. L'aspect le plus frappant de la tragédie est qu'elle frappe au détour des plans les plus posés, presque toujours par surprise.

Pas étonnant que la production ait tant peiné à convaincre l'armée d'apporter sa contribution au film et que le budget d'abord envisagé pour le tournage ait finalement été multiplié par deux. Le seul fait d'avoir choisi de filmer l'attaque d'un village par une troupe héliportée aura représenté un défi majeur: la solution viendra seulement du dictateur philippin Marcos, prêt à confier ses appareils, qu'il a alors fallu peindre quotidiennement aux couleurs américaines, avant de les restituer sous leur aspect originel. Au cœur d'une nature hostile, les décors d'Apocalypse now ont été détruits par un typhon tropical, alors que Coppola était prêt à tourner dans les conditions climatiques les plus épouvantables. Côté acteurs, Harvey Keitel, choisi dans un premier temps pour jouer le capitaine Willard, fut pourtant renvoyé dans ses foyers aussitôt les premiers plans dérushés. Martin Sheen le remplaça au pied levé et, plus à son aise avec le ton du personnage, fut contraint de quitter le tournage quelques semaines, juste le temps... de se remettre d'un infarctus !

Si certains esthètes du cinéma assurent que les plus grands films naissent parfois des tournages les plus calamiteux, Apocalypse now apporte incontestablement de l'eau au moulin de cette théorie. Œuvre monstre, le long-métrage repose au final sur 200 heures d'images exploitables. Les prestations hallucinées de Robert Duvall, Dennis Hopper et Marlon Brando frappent la rétine pour longtemps, sans oublier celles de tous les rôles secondaires, dont à titre d'exemple un pathétique Lawrence Fishburne alors âgé de 14 ans ! Notable aussi, le fait que la lumière joue beaucoup pour l'ambiance du film, notamment par ces ahurissants clairs-obscurs des scènes finales. Et il y a la musique, bien sûr: la très fameuse Chevauchée des Walkyries prend ici des allures de chant de mort, les tubes rock d'hymnes prophétiques d'une jeunesse perdue. Sortie des synthés électroniques de Carmine Coppola, père du réalisateur, la bande originale est un passeport sans retour pour ces funestes années d'opérations militaires. Jim Morrison avait raison. This is the end...

Apocalypse now
Film américain de Francis Ford Coppola (1979)
"Ce n'est pas un film sur le Vietnam. C'est le Vietnam !": le cinéaste lui-même n'y allait pas par quatre chemins pour parler de son œuvre. Objectivement, même dans son format court, le long-métrage fait l'effet d'un coup de poing au foie: j'ai même mis un petit moment avant de m'en remettre. Le plus surprenant: couronné d'une Palme d'or, il tire son inspiration d'une courte nouvelle de Joseph Conrad dont l'action se déroule… en Afrique. Pour retrouver la noirceur indélébile des guerres américaines en Asie, je vous recommande vivement Les visiteurs, qui offre un tout autre point de vue – celui des survivants, bons ou "méchants". Découpé en deux parties inégales, depuis le camp de formation aux zones exposées au conflit armé, le Full metal jacket de Stanley Kubrick m'apparaît lui aussi comme un incontournable pour qui cherche à appréhender la folie vietnamienne. Divertissement populaire devenu l'un des miroirs sombres de l'Amérique moderne, le cinéma n'a pas fini de fasciner...

3 commentaires:

  1. Bonjour,

    Est-il possible de vous faire parvenir un lien vers un film pour votre rubrique court-métrage ?

    Bien à vous,

    Benjamin

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  2. Le début de la fin pour son réalisateur-visionnaire :
    http://lemiroirdesfantomes.blogspot.fr/2014/12/coppola-et-le-nouvel-hollywood-entre.html?view=magazine
    Sur le film, lire aussi mon commentaire ici :
    https://plus.google.com/115466655702087611310/posts/W2BPKijoFqB

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  3. @Jean-Pascal:

    Il faut que je découvre d'autres Coppola pour que nous puissions en débattre plus longuement.

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